Un jour, un livre - Le palais en noyer de Miljenko Jergović

"Le Palais en noyer" est un roman qui couvre les turbulences du XXe siècle de la Yougoslavie, empli de violence et de bouleversements, et constitue un microcosme de l'expérience balkanique, dans lequel de multiples vies sont ébranlées par l'Histoire.

Au cours de l'hiver 1942, un groupe de douze gitans musiciens est massacré par un escadron d'Oustachis - une étudiante tombe avec des royalistes tchétchènes, et une femme contemple sa grossesse non désirée en regardant les funérailles de Tito. Miljenko Jergović pose le destin de la famille et de l’État selon cette perspective : "Il est né dans le sang et meurt en comprenant qu'il est né sans raison particulière."

L'histoire du "Palais en noyer" commence à Dubrovnik, en Croatie, en 2002, lorsque Diana supplie l'archiviste en chef du Commissariat de Police impuissante de faire quelque chose pour disculper un jeune anesthésiste, le Docteur Vlahović, accusé d'avoir tué sa mère Regina Delavale, née Sikirić, 97 ans. "Manda la folle" s'est comportée si violemment et abusivement à l'hôpital que le docteur Vlahović lui a administré une fois de trop des tranquillisants pour la calmer.

Le roman se déroule à l'envers, sur une centaine d'années, depuis la fin de la vie de Regina Delavale, en 2002, jusqu'à sa naissance, en 1905. Pour mettre l'accent sur la chronologie inverse du "Palais en noyer", un narrateur parlant indifférent et qui sait déjà tout, s'exprimant à la troisième personne, ouvre la biographie par le chapitre XV et avance en compte à rebours jusqu'au chapitre I. C'est une saga familiale axée sur Regina et le XXe siècle de l'histoire des Balkans. Cette double qualité en fait une lecture difficile et encombrante parce que le nombre de personnes dans la vie de Regina, presque centenaire, est forcément abondant et parce que le contexte géographique, tout comme le contexte temporel, fournit un cadre extrêmement complexe pour un roman. Une connaissance préalable du passé des Balkans, ne serait-ce que dans les grandes lignes, peut être utile bien que Miljenko Jergović ait très habilement entrecoupé l'intrigue avec les informations historiques indispensables à sa compréhension.

Lorsque j'ai commencé ce livre, je n'avais pas fait attention au compte à rebours des chapitres. L'approche non conventionnelle pour la narration d'histoires interreliées entre les personnages et les lieux ne m'a donc pas perturbée. Connaissant bien les lieux et l'histoire, cela m'a certainement facilité la lecture et la compréhension. Mais c'est un magnifique roman et lorsque justement on connaît l'histoire et les lieux, on est saisi par la justesse du récit. Par exemple, lorsque Miljenko parle de la période où Tito meurt, c'est exactement cette impression que j'ai pu ressentir que ce soit en Croatie, en Bosnie ou en Serbie lorsque je m'y suis rendue en juin 1980. Ce sentiment de désolation, d'une tristesse immense, et d'une peur collective de la population où tout s'est arrêté attendant que quelque chose de terrible arrive, que Tito les avait abandonnés à leur sort.

C'est un roman riche avec de nombreux détours et digressions qui déplacent temporairement l'attention vers d'autres personnages que les personnages principaux, mais qui ralentissent le rythme et aident à voir l'image d'ensemble derrière le destin individuel. L'ironie bien placée adoucit le caractère triste et tragique du livre.

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