Un jour, un livre - La transparence du temps de Leonardo Padura

La coexistence d’une aventure moyenâgeuse et d’une enquête contemporaine, non seulement témoigne de l’habileté de son auteur, mais prouverait -une fois de plus- que la littérature est ce lieu unique où le fugace a la permanence de l’éternel...

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas.

 (éditions Métailié)

Je veux être un écrivain cubain écrivant à Cuba sur Cuba. Telle était la réponse de Leonardo Padura aux questions de journalistes lors de son passage à Paris pour présenter son roman « La transparence du temps ». Des questions souvent insidieuses quand il est question de Cuba, de la Révolution castriste que la plupart des journalistes ont tendance à diaboliser... Les amis émigrent vers la Floride ou ailleurs ? Certes. Padura lui, en tant qu’écrivain, n’a pas voulu suivre l’exemple de Guillermo Cabrera Infante qui en exil n’a plus entendu la langue de La Havane et du coup a cessé d’écrire... (ce qu’incarnait le personnage d’Amadeo dans le film de Laurent Cantet Retour à Ithaque dont Leonardo Padura avait écrit le scénario) ; et en tant que citoyen il sera le « témoin intransigeant des évolutions sociopolitiques de son pays ». Tout comme son personnage fétiche Mario Conde... que le lecteur retrouve dans La transparence du temps – roman dont le titre sera décliné dans ses sens propre et figuré par le jeu de leitmotive et de surimpressions.

Le roman s’ouvre sur une prise de conscience de la déchéance liée au vieillissement… C’est que Mario Conde va bientôt fêter ses soixante ans... Il se sent, il se sait « décati » (à l’instar du pays ? de son pays?). Certes il a son cercle de fidèles, ses amis, la femme aimée Tamara, sans oublier son chien Basura. Mais bientôt sonnera l’heure, tel un couperet : les 3 9 : 9 mois 9 jours 9 heures (en écho, tout à la fin, nous le verrons préparer le premier café de son 4ème âge le 9 octobre).

Nous allons suivre cet ancien policier hétérodoxe et fantasque, ce libraire désespéré, du 4 septembre au 12 décembre 2014. Ses interrogations sur le temps, sur ses angoisses existentielles, sur la fonction du roman, son regard très critique impitoyable et parfois empreint d’ironie sur les conditions d’existence des Cubains, épousent ses déambulations dans la capitale. Déambulations plus ou moins dictées par une intrigue policière : Bobby, un ancien ami de lycée, est venu le solliciter pour qu’il retrouve -moyennant finance-  une statue de la vierge noire de Regla, volée par son amant… une crapule certes mais dont il est toujours amoureux !!!

En une vaste composition symphonique (et presque polyphonique) Padura fait alterner l’enquête - recherche du voleur, de la statue mystérieuse - avec des rebondissements, les risques d’une mort en héritage, une profusion de personnages, des déambulations dans des quartiers contrastés, moments de répit, rencontres rituelles avec les amis et/ou la femme aimée, et le voyage dans le temps de cette statue protectrice, à travers le récit des avatars d’un être historique Antoni Barral sans histoire qui dans l’Histoire vivait des existences romanesques fictives (avec une chronologie inversée de 1989 à 1291).

Les deux composantes du roman, loin de se juxtaposer, sont reliées par des thématiques communes et des raccords plus ou moins précis (le miracle par exemple : au chapitre 8 on apprend que Bobby a été sauvé de son cancer du sein grâce à la statue et au chapitre suivant, Jaume Pallard revient du monde des morts grâce à la « même » vierge) ; elles évoquent des découvertes similaires : à Saint Jean d’Acre Antoni Barral plébéien bourru né dans un village perdu catalan, est confronté à une ville opulente odorante commerçante et multiculturelle, à une vie effrénée et licencieuse où le vin et le sperme coulent comme la lave d’un volcan en éruption ; de même Conde découvre le monde de l’art et ses magouilles, le clivage qui oppose des milieux si opposés (dont un cauchemardesque de puanteur et de pauvreté extrêmes) alors qu’on avait tout mis en œuvre, à une certaine époque, pour l’abolir... Une vision similaire revient tel un leitmotiv : celle d’un homme portant des sacs plastique  en guise de chaussures, vision dont la dénotation s’inscrit dans la thématique de la « marche vers... ». Pieds endoloris incapables de conduire le père Joan, pieds inertes d’Antoni ; le grand-père de Bobby avait demandé que l’effigie de la vierge soit placée entre ses pieds pour le guider dans ses derniers pas ; pieds en feu de Conde, etc.  En connotation elle s’inscrit dans la « transparence du temps » - cette « patine déformante mais translucide comme l’eau des ruisseaux de montagne à travers laquelle il se voyait prenant et reprenant ses chemins avec la persistance de ce qui est éternel et inévitable comme une créature errante dans et hors du temps. Mais c’est le 8 octobre 2014 (soit la veille de son anniversaire) que Conde prend conscience - à travers un dédoublement à la fois salvateur et angoissant - de l’étonnante confusion entre vie et écriture fragments ataviques de diverses vies condamnées à être attirées par l’Histoire comme si tu voyais l’Histoire et le temps à travers le voile transparent d’une larme ; est-ce cela écrire : se transmuer en un autre ? Renoncer à soi au profit de la création…

Dans « La transparence du temps », outre cet art du rendu (paysages situations burlesques ou tragiques) de l’alliance sublime et trivial et de l’auto-dérision, la coexistence d’une aventure moyenâgeuse et d’une enquête contemporaine, non seulement témoigne de l’habileté de son auteur, mais prouverait -une fois de plus- que la littérature est ce lieu unique où le fugace a la permanence de l’éternel...

 

 


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