Un jour, un livre - Ça, de Stephen King

Alors que le deuxieme chapitre de l'adaptation de ce chef-d'oeuvre du maître de l'épouvante sort sur nos écrans le 11 septembre, il est bon de revenir aux sources du cauchemar tant ce livre a marqué des générations de lecteur-trice-s.

Certain-ne-s auteur-e-s restent interdits de séjour dans les dissertations littéraires. C'est le cas de Stephen King. Pour une raison qu'il m'est toujours difficile de cerner, le mépris voué par quelques professeur-e-s de littérature pour les romans de genre contemporains, relégués sans autre distinction sous l'étiquette "littérature commerciale", impose à nombre de lecteurs d'ignorer en milieu scolaire des oeuvres parmi les plus importantes du panthéon littéraire. Ça est sans conteste l'une d'entre elles.

Roman du passage de l'enfance à l'âge adulte, fresque sans complaisance de la société américaine, réflexion sur les mécanismes de domination, etc... L'une des histoires les plus effrayantes de King est aussi une oeuvre totale qui témoigne d'une ambition assumée. Beaucoup d'entre nous connaissent au moins l'image de Grippe-sou (Pennywise dans la version originale), ce clown terrifiant mis en avant par les adaptations televisuelles et cinematographiques de It. Ce n'est pourtant que l'une des multiples formes adoptées par l'entité. Le livre en lui-même ne s'attarde pas tellement sur la figure du clown et en cela, les adaptations sont complémentaires. 

On rappelle les (trop) grandes lignes : Ils sont sept amis : Bill Denbrough, Ben Hanscom, Beverly Marsh, Eddie Kaspbrack, Mike Hanlon, Richie Tozier et Stan Uris. Sept enfants, formant l'autoproclamé "Club des Ratés" (loosers dans la version originale), confrontés à un monstre croque-mitaine qui hante leur ville de Derry dans le Maine, tapi dans les égouts. Sept adultes confrontés au traumatisme; 27 ans après qu'ils l'aient affronté et laissé pour morte, Ça, la créature indéterminée est de retour à la surface pour se nourrir selon le cycle préétabli depuis son arrivée sur la Terre avant l'apparition de l'homme. L'appel de l'un d'entre eux, Mike Hanlon, interrompt le cours de leur vie rangée loin de Derry et leur rappelle leur promesse solennelle faite alors qu'ils étaient enfants; celle de revenir si Ça revenait et recommencait à tuer. L'heure est venue de l'honorer, l'heure est venue de se rappeler.

La structure du roman est complexe et, autant le préciser tout de suite, lire Ça signifie s'attaquer à un monument. Réparti sur deux tomes (faisant respectivement 799 et 638 pages) pour l'édition poche, le récit s'installe entre présent et passé. Les points de vue propres aux nombreux personnages sont représentés avec une richesse de détail étourdissante, je serais tenté de dire naturaliste. En effet, depuis la retranscription des bégaiements de Bill Denbrough jusqu'à la description précise des effets de la peur sur l'organisme, la recherche d'un réalisme poussé est presque constante malgré la dimension surnaturelle.

Ainsi, Stephen King prend le temps et les pages nécessaires pour doter son récit d'une atmosphère particulière. L'action débute en 1957 avec le meurtre du petit frère de Bill, George Denbrough, six ans, tué par Grippe-Sou. Le garçon s'amusait avec un bateau de papier dans les restes d'une inondation diluvienne ayant frappé la ville de Derry, entièrement issue de l'imagination de l'auteur. Le contraste entre la mention des jeux enfantins et l'irruption de la mort soudaine, barbare, incompréhensible dote le roman d'un incipit brutal mais poétique, renforcé par un style tant descriptif qu'onirique. 

《Au-dessus de lui, les rafales aigres du vent d'octobre secouaient des arbres que la tempête avait presque complètement dépouillés de leurs feuilles richement colorées. Moisson brutale.》

Puis lors de la rencontre avec le clown dans l'entrée d'un conduit d'urgence ouvert :

《Ça sentait les cacahuètes [...] grillées ! [...] Ça sentait aussi la barbe à papa et les beignets frits [...]. Et cependant...

Et cependant, en dessous, flottaient les senteurs de l'inondation, des feuilles en décomposition et de tout ce qui grouillait dans l'ombre de l'égout.》

La question des liens entre littérature et politique se retrouve propulsé dans l'actualité culturelle par le récent décès de Toni Morrison. Il s'agit, on s'en rend compte dès les premiers chapitres, de l'une des problématiques soulevées par Ça. Le personnage de Bill ne présente pas seulement de nombreuses caractéristiques propres au héros romantique; leader malgré lui renfermant un mal-être profond qui se matérialise par son bégaiement, mélancolique ténébreux en rupture avec l'immobilisme de sa société, il devient surtout romancier lui-même. Les personnages écrivains sont récurrents dans les oeuvres de King et ont une place à part. Bill Denbrough permet de questionner la valeur d'un récit de fiction.

Dans le chapitre 3, il est fait mention des premiers pas du héros dans le monde de l'écriture, à l'université, alors qu'il est entouré d'étudiants davantage militants qu'ecrivains en herbe. La représentation qui est faîte de leur ambition et de leur création confine au grotesque :

《Il y a là un type qui veut devenir John Updike, un autre, le Faulkner de la Nouvelle-Angleterre (sauf qu'il veut écrire des romans sur la vie sinistre des pauvres en vers libre); une fille qui admire Joyce Carol Oates, mais qui a le sentiment que comme cette dernière a été élevé dans une société sexiste, elle est 《radioactive》au sens littéraire du terme. [...] Il y a un petit gros qui ne peut pas (ou ne veut pas) s'exprimer autrement qu'en grommelant. Il a écrit une pièce avec neuf protagonistes. Chacun ne dit qu'un seul mot. Peu à peu, les spectateurs se rendent compte que lorsque l'on met les mots à la queue leu leu, on obtient : 《La guerre est l'arme des marchands de mort sexistes.》La pièce a reçu la meilleure note, A, du type qui enseigne en Eh-141 (séminaire supérieur d'écriture créative). [...] Il fume du hash et porte un badge pacifiste.》

À contre-courant et surtout en proie à l'agacement, Bill interroge avec des mots simples (et sans bégaiement) ce que devrait être, selon lui, l'essence d'une oeuvre de fiction :

《Je n'y comprends rien du tout. Pourquoi une histoire devrait-elle être socio-quelque chose ? La politique... La culture... l'histoire... n'est-ce pas là les ingrédients naturels d'une histoire, si elle est bien racontée ? Je veux dire [...] est-ce qu'on ne peut pas laisser une histoire être simplement une histoire ?》

Comme selon cette lecture, littérature et politique ne sont pas interchangeables, et que It est effectivement une histoire bien racontée, il convient de se pencher librement sur les éléments culturels et politiques de l'oeuvre. À commencer par la mémoire, il s'agit du thème principal du livre qui nous ramène à sa structure même. Une fois le premier chapitre passé, l'histoire progresse par les souvenirs croisés des personnages et la mémoire individuelle rejoint la mémoire collective.

Les récits naviguent alors entre deux périodes et les deux premiers chapitres du livre se superposent en présentant les premières victimes respectives des deux cycles dont il est question; George Denbrough en 1957 pour le cycle de 1958 qui voit se dérouler la première rencontre des Ratés avec Ça et Adrian Mellon, écrivain gay précipité du haut d'un pont par trois homophobes et emporté par le clown sous les yeux de son compagnon en 1984 pour le cycle de 1985 qui marque le deuxième round. Au passage, je ne peux m'empêcher de préciser que le génial Xavier Dolan incarne Adrian Mellon dans la deuxième partie de l'adaptation qui sortira le 11 septembre en France. 

Le lecteur prend ainsi connaissance de la suite des événements de l'été 1958 car ce dernier refait surface à travers les souvenirs et la subjectivité des divers personnages parfaitement représentés. Le tout est servi par de nombreuses transitions fluides entre présent et passé qui reussissent l'exploit de ne pas perdre le lecteur une seconde au cours d'une oeuvre qui peut presque être qualifiée de roman-fleuve.

Cette superposition maitrisée permet à King d'imaginer l'évolution historique, géographique et sociologique d'une ville américaine typique et d'explorer ainsi des sujets graves dont la plupart sont toujours d'une actualité brûlante. Ce n'est pas sur Mediapart que l'on me contredira sur ce point. Les violences domestiques et les violences faites aux femmes à travers le parcours de Beverly Marsh, la condition des noirs américains grâce, notamment, aux récits enchassés sur l'histoire de Derry (qui portent le nom d'intermèdes) narrés par Mike Hanlon, fils d'un fermier noir, dans son carnet personnel, ne sont que deux exemples.

A la lumière de ce qui précède, je pense que Stephen King peut faire partie des auteurs que Vincent Message nomme les "romanciers pluralistes". Chaque personnage, qu'il soit dominant ou dominé, brute sans scrupule ni pitié ou enfant innocent, et même Ça, à droit à ce qui peut s'apparenter à son temps de parole. Ce fait devient particulièrement évident dès le chapitre 3 qui relate simplement les réactions des Ratés et de leur entourage proche suite à l'appel de Mike Hanlon (seul à être resté à Derry) en 1985. Le point de vue adopté par le narrateur pour quatre d'entre eux est celui de la conjointe ou du conjoint. Il en est ainsi pour la femme de Stan Uris qui fait face au suicide de son mari, membre le plus cartésien du Club, incapable d'affronter le retour de l'entité :

《Et elle fut soudain sûre, affreusement sûre, que Stanly [...] venait d'être victime d'une crise cardiaque ce soir.

Avec un gémissement, elle saisit la poignée de porte [...] et la tourna. La porte [...] était verrouillée. Et brutalement, trois jamais lui vinrent successivement à l'esprit : Stan ne prenait jamais de bain à cette heure; il ne fermait jamais la porte sauf s'il utilisait les toilettes; Il ne fermait de toute façon jamais la porte à clef.

Etait-il possible, se demanda-t-elle follement, de se préparer à une crise cardiaque ?》

Ou encore pour Tom Rogan, le mari violent de Beverly Marsh, qui présente le portrait moral classique de l'homme cherchant, par la brutalité, à se rassurer sur sa virilité :

《Ce dont il avait besoin, c'était d'une bonne nuit de sommeil.

Mais l'espèce de connasse à laquelle il était marié se trouvait encore au téléphone. [...]

Un mec, c'était ce qu'il était, et un sacré mec, nom de Dieu [...]. Il était en grande forme. En béton. Et s'il fallait le lui répéter, il serait ravi de s'en charger.

Il [...] resta un peu plus longtemps là où il se tenait, à l'écoute non pas de ce qu'elle disait en cherchant à qui elle parlait, mais de sa voix et de ses changements de ton. Et ce qui montait en lui était sa vieille et sinistre rage familière.》

L'amitié qui soude les membres du Club des Ratés est questionnée tout au long du livre et suit un schéma social que ne renierait pas, il me semble, le sociologue Didier Eribon. La construction de l'identité commune des sept personnages commence par l'injure qui résonne tel un verdict individuel pour chacun de ces enfants qui ont en commun le fait d'être les cibles favorites des brutes de leur école, Henry Bowers en tête puis Victor Criss et Huggins dit "Le Roteur". Chacun des "Ratés" ayant sa particularité et le surnom qui lui échoit : Bill le Bègue; Ben (qui est obèse), "Les Nénés"; Stan "le juif"; Beverly, la "pute", la "trainée"; Mike, "le negre" :

《Mike pensa à son copain d'école Bob Gautier, qui avait tenté de lui expliquer que 《negre》n'était pas un mot péjoratif parce que son père l'employait tout le temps. [...] 《Et mon père est tout aussi chrétien que le tien》, avait conclu Bob. [...] Il avait lu honnêteté et bonnes intentions sur le visage de Bob, mais il n'avait éprouvé que solitude et déréliction, comme un grand vide entre lui-même et l'autre garçon.

《Je vois que tu comprends ce que je veux dire, dit Will [ le père de Mike]. La conclusion, c'est que tu dois faire attention où tu mets les pieds. Il faut te demander si par exemple le jeu en vaut la chandelle avec Henry Bowers.

-Non, je ne crois pas》, répondit Mike. Il allait falloir attendre le 3 juillet 1958 [sa rencontre avec les Ratés suite à une course-poursuite avec Henry Bowers] pour qu'il change d'idée.》

Concernant le contenu surnaturel du roman, tout semble relié par la nature même de Ça. Reflet des peurs de ses victimes, parabole du Mal, c'est le moins que l'on puisse dire pour qualifier cette création littéraire originale. L'entité ne se contente pas d'adopter la forme qui effraie le plus ses proies, elle se nourrit de Derry comme si ses habitants étaient son bétail qu'il s'agirait d'entretenir. Elle manipule  l'environnement et les gens à son gré, déchaîne la violence comme elle entretient une forme de passivité. Peut-être le titre du roman est-il l'une des références à Freud qui jalonnent les différents récits. Le Ça comme étant le concept qui renferme les réactions purement instinctives des individus dont la créature se sert pour parvenir à ses fins. Cela me semble particulièrement remarquable lorsque Beverly affronte l'ultime crise de violence de son père.

《[Il] était absent de son propre regard; n'était plus là l'être qui lui avait lavé le dos et donné des coups de poings à l'estomac, l'être-père, l'incarnation masculine de sa vie, celui qui lui faisait parvenir des messages ambigus depuis son autre horizon sexuel. Aucun de ces êtres n'était maintenant dans son regard. Elle n'y lisait que le meurtre à l'état pur. Elle n'y découvrit que Ça.

Elle courut. Elle courut pour fuir Ça.》

La barbarie est, à Derry, plus ou moins vécue comme une normalité. C'est dans cette affirmation que se trouve la veritable dimension politique de It. La barbarie recouvre plusieurs réalités. Les actions violentes qui sont monnaie courante dans l'histoire de la ville,  narrée grâce aux recherches du personnage de Mike Hanlon, arrivent en première place avec l'exécution du gang "La bande à Bradley" par les citoyens de Derry, le lynchage de bûcherons syndicalistes entraînant la vengeance de l'un des survivants sans oublier l'assassinat d'Adrian Mellon et l'incendie volontaire du Blackspot par l'organisation raciste la Légion de la Décence blanche; 《La version nordique du Ku Klux Klan》qui sont parmi les épisodes les plus détaillés.

《[Des] tas de gens ne savent même pas que la Légion de la Décence blanche existait [dit le père de Mike]. A mon avis, c'est parce-que l'histoire est surtout écrite par les gens du Nord et qu'ils ont honte.》

Cependant, la barbarie s'incarne également dans la passivité, l'oubli est le laisser-faire presque organisé qui est caractéristique à Derry et qui est la marque d'un conservatisme patenté scellant comme un pacte inconscient entre les habitants et l'entité. En effet,cette dernière joue sur l'ignorance, la servitude volontaire, les divisions sociales comme le racisme et l'homophobie qui reviennent, c'est évident dans le roman comme dans la réalité, à livrer une part importante de la population à une mort certaine.

Je ne donnerai qu'un exemple, le personnage de Claude Herroux, bûcheron syndicaliste ayant survécu au lynchage de ses camarades prenant sa revanche à coups de hache, dans un bar, et profitant lui-aussi de l'indifférence générale. Mike raconte :

《A ce stade de mon interrogatoire, [je] demandai à Egbert Toroughood :

《[...] Êtes-vous en train de me dire que vous ne saviez pas ce qui se passait, ou que vous le saviez mais n'interveniez pas, ou quoi ?》

[...]《Nous le savions. Mais on aurait dit que ça n'avait aucune importance. Un peu comme de la politique, d'une certaine manière. [...] Comme les micmacs de la commune. Autant laisser les gens qui comprennent la politique s'en occuper [...]. Il vaut mieux que les travailleurs ne se mêlent pas de certaines choses.》

D'après cet extrait et d'autres, je pense que Ça doit incarner symboliquement les traits d'une certaine droite politique. Cela est peut-être inconscient dans l'esprit du démocrate convaincu qu'est Stephen King mais il s'agit d'une lecture possible. D'autant plus qu'une bonne part de l'action se déroule dans les années 80, les années Reagan. Lorsque les Ratés retrouvent leur ville, cette dernière est livrée aux promoteurs et à la finance dans un cycle de croissance effrénée. La rue principale est recouverte par les banques et l'immense centre commercial alors que les lieux culturels comme le cinéma de quartier sont menacés de fermeture. Ça veut que Derry se développe sans que les valeurs des habitants ne changent. Ce sont autant d'obstacles pour les héros du roman.

Le Club des Ratés, par tout ce qu'il représente en opposition à Ça, forme une véritable alternative. En conservant leur esprit d'enfant dans un monde au sein duquel ils se retrouvent condamnés à grandir, en vivant leur amitié comme une priorité, comme un mode de vie à part entière, ces personnages parviennent à résister à la peur, à inverser la tendance à l'immobilisme et faire tomber la domination des adultes qui ne leur sont d'aucun secours.

Quelque-chose de nouveau s'était produit.

Pour la première fois depuis la nuit des temps, quelque-chose de nouveau. 

[...] Ça avait créé un endroit à son image que Ça contemplait avec satisfaction grâce aux lumieres-mortes qui étaient ses yeux. Derry était son abattoir, les gens de Derry son troupeau. Les choses s'étaient maintenues ainsi.

Puis... ces enfants.

Quelque-chose de nouveau. 

[...]

Ça commença à trembler.》 

Les deux tomes sont disponibles aux éditions Albin Michel et Livre de Poche pour la traduction de William Desmond. 

 

 

 

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