Un jour, un livre - Karoo, de Steve Tesich

Une pure fiction fascinante, à l’humour noir, sans complaisance pour le protagoniste principal Saul Karoo. C’est une plongée dans le récit d’un homme entre deux âges en pleine crise dans sa vie personnelle et professionnelle qui croit sincèrement à une forme de rédemption.

Le style narratif est spirituel, plein d’assurance et, à bien des égards, émotionnellement et psychologiquement perspicace – par exemple les analyses sur le rapport de force lors des conversations avec sa femme Dianah, son ami Guido et le producteur Cromwell sont si bien observées et offrent une vraie vision et une gravité au regard du récit. Mais en même temps, Saul est totalement inaccessible sur le plan émotionnel (il justifie que le mensonge est la chose la plus honnête, etc.) et aveugle sur le plan psychologique (entraînant ainsi la tragédie du roman). Comme le narrateur à la troisième personne le dit, il est victime de son propre cerveau hyper évolué. C’est une lecture pleine d’esprit, éloquente et observatrice sur le plan psychologique, mais essentiellement immature et déjouée par l’intériorité mentale de Saul.

Ce roman aborde une multitude de thèmes et de sujets : la relation de couple, la relation filiale entre un père et son fils, entre les mères et leurs fils… Le style de l’écriture (et plus particulièrement narratif et du storytelling dans les médias modernes, cinéma, etc.) est traité de manière experte dans le travail de réécriture de Saul ; au final, lorsque son histoire se révèle un vrai livre en soi, elle devient littéralement une question de vie ou de mort. La question de l’amour (principalement filial) est abordée plus en profondeur et c’est l’incapacité de Saul à donner ou à recevoir de l’amour qui le détruit.

Le style est réellement très riche ; entre la petite comédie des milieux cinématographiques, la tragi-comédie sombre d’un drame familial, et des textes philosophiques de très haut niveau sur le sens de la vie et de l’amour. Les passages les plus émouvants pour moi sont ceux de la cinquième partie du livre où la voix narrative traverse une vie humaine (celle de Saul, mais qui pourrait être celle de n’importe qui) comme un récit épique raté, qui commence à la naissance du héros, de l’enfant pour ensuite être compromis irrémédiablement à l’âge adulte, perdu, sans « position de repli » puis celui où Saul rejoint sa mère dans le chapitre 6. Une exhortation poignante, bouleversante qui montre l’enfant qu’est Saul, le fils qu’il n’a jamais eu :

« O vous les mères, sanglote-t-il sur lui-même, ayez pitié de moi. Vous les mères, vous qui donnez la vie dans ce monde, je vous en prie, ayez pitié de moi. Moi aussi je veux donner la vie. Mon âme a beau être souillée, j’ai beau être vieux et sans matrice, il reste encore une part de moi qui n’est pas encore née et qui réclame de naître. »

Karoo est détestable, pathétique et en même temps fascinant. On veut croire en une rédemption pour lui, et à une fin où la réconciliation est possible. La fin est pourtant si tragique et ce livre est un chef d’oeuvre, le livre d’une vie !

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