Billet de blog 26 août 2019

Vincent Bonnet
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Un jour, un livre - Mary Semblant, de James Stephens

Mary, sa mère, son désir amoureux, les aléas de la fortune. Retrouver l’essentiel avec la première œuvre en prose de l’auteur du Chaudron d’Or. Prière de rééditer.

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James Stephens, 1937 © Imogen Cunningham

« La voisine s’appelait Madame Cafferty. Elle était grande et ronde. Quand elle marchait ses jupes roulaient autour d’elle comme sous une tempête. Elle semblait toujours en train de tourner. Lorsqu’elle marchait droit dans un sens quelconque, disons vers une armoire, elle changeait si brusquement de direction que son vêtement tournoyait en coup de vent dans son sillage – ce qui lui venait probablement d’avoir eu beaucoup d’enfants. Une maman est toujours forcée de quitter par l’oblique ses occupations ménagères afin de sauver ses enfants d’une multitude de périls. »

Le regard compassionnel de James Stephens, écrivain irlandais de la première moitié du XXe siècle, s’éprouve peut-être ici mieux qu’ailleurs : l’entrée en scène de la voisine et de son escouade de marmots, leur débordante passion joyeuse qui fera basculer la scène vers des sommets hilarants. Ils s’ajoutent au tout petit nombre des protagonistes du Dublin prolétaire du début du siècle (le livre a été écrit en 1911) autour de ce qui ne laisse pas d’intriguer une femme de ménage haute en couleur dans sa condition misérable : sa fille, Mary, grandit, et (quelles chances) en elle (pour) son désir amoureux (?).

Les aléas de la fortune, dans la vie comme en amour, n’ont pas ici les mêmes coordonnées que celles de notre époque devenue globalement plus confortable, confort qui est précisément ce qui manque aux Semblant (Makebelieve, dans l’original anglais) – sans tomber dans le cliché déterministe, démenti page après page, que ceux qui sont dans le besoin ne peuvent être guidés par le désir. Aussi, tout cela est transcendé, poétisé par des énigmes inactuelles autour de l’attente, de l’envie. Le récit d’une vie époustouflante sous le prosaïque, qui repousse l’implacable (la mère de Mary est ainsi « l'incarnation de l'orgueil, de la vivacité et de l'exubérance imaginative qui permettent aux pauvres de vivre » selon Padraic Colum) mais sans l’évacuer.

« Les blessures, à moins d’être tout à fait désespérées, finissent toujours par guérir sans autre raison qu’elles doivent guérir. Toute chose est inexorablement poussée vers la santé ou la destruction, vers la vie ou la mort ; nous poussons jusqu’à leur extrémité logique et nos joies et nos douleurs. Il est donc nécessaire d’être joyeux si l’on veut vivre. »

Tous les romans de Stephens en porteront la marque, l’aventure de Mary se fait indissociablement romanesque et philosophique, méditation sur la destinée au prisme de la nécessité, cette fois rassemblée dans d’ultimes précisions où résonne magnifiquement l’appel de la virtù machiavélienne. Pour déployer toute l’épopée humaine, frappée au poinçon de la fraternité, celle d’une puissance retrouvée. Avec la liberté.

Mary Semblant, Éditions Rieder, traduit de l’anglais par Abel Chevalley, 1927.

So early in the morning, O © James Stephens

Trop peu connue en France, seuls trois romans parmi l’œuvre de Stephens ont été traduits en français. Deirdre et Le Chaudron d’Or sont réédités chez Terre de Brume. On peut (encore ?) acquérir Mary Semblant sur le marché de l’occasion.

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