Billet de blog 7 janv. 2009

La faillite des ong?

Jade Lindgaard
Journaliste à Mediapart

Dans son édition de décembre dernier, le journal La décroissance, sous la pume de Paul Ariès, s'en prend avec virulence aux Ongs qui ont été partie prenante du Grenelle de l'environnement. Voici l'article:

Grenelle 1 ou la faillite des ONG environnementales
>
> France nature environnement, Greenpeace, Frapna, WWF... toutes les ONG
> présentes au Grenelle se sont-elles fait manipuler par Nicolas Sarkozy
> ou sont-elles tout simplement en phase avec le capitalisme au cœur de la
> loi Grenelle 1 ?
>
> Nicolas Sarkozy peut féliciter Borloo 1er : la loi Grenelle I, votée le
21
> octobre 2008, est conforme à ses vœux. Cette première étape gagnée, le
> pouvoir s'attelle déjà à remporter la suivante. Avec ses 47 articles d'une
> grande vacuité, le véritable esprit de la loi Grenelle I, c'est
> du « charbon propre », du « nucléaire civil », de l'hydrogène, des puits de
> carbone, demain, sans doute, des arbres OGM mangeurs de CO2... Un excellent
> business.
>
> Les ONG auraient donc pu profiter du vote de la loi pour ruer dans les
> brancards, pour expliquer que le compte n'y était pas, qu'elles se sont
> fait avoir. Comme le dit Agnès Sinaï dans Le Monde diplomatique
> (13-10-2008) : « Entre les propositions initiales et le texte final de
> la '' loi d'accélération de la mutation environnementale '' (sic) débattue
> au parlement, les organisations non gouvernementales (ONG) se sont vu
> confisquer le processus. Instrumentalisées au service d'un système de
> décision dans lequel elles n'auront pas le dernier mot, elles sont devenues
> les témoins passifs d'arbitrages technocratiques pris en réunions
> interministérielles par des hauts fonctionnaires et des acteurs
> économiques, pollueurs et bétonneurs d'hier et d'aujourd'hui. »
>
> > Le vote de la loi
>
> On connaît le vieil adage romain : « veni, vidi, vinci » (« je suis venu,
> j'ai vu, j'ai vaincu »). Celui de l'alliance pour la planète et des autres
> ONG « grenellisées » serait plutôt « veni, vidi, perditi » : « Je suis
> venu, j'ai vu, j'ai perdu » ! La loi Grenelle a été adoptée à la
> quasi-unanimité... Le Grenelle était bien sarko-compatible et le sarkozysme
> non écolo-compatible. Les débats, dirigés par Patrick Ollier, ont permis à
> ce dernier d'imposer une pratique inédite : faire réécrire certains
> articles intégralement afin d'y intégrer à l'avance tous les amendements
> acceptables. On a compté jusqu'à 30 amendements à l'heure... Impossible de
> parler d'un véritable débat. L'opposition a certes protesté mais finalement
> ce texte tombait plutôt bien pour le Parti socialiste, qui a voté pour. Les
> Verts n'ont pas voté contre : ils ont choisi de s'abstenir, seule façon
> d'entériner leur copinage avec le Grenelle tout en préservant un espace
> politique pour l'opération Cohn-Bendit. Dit en termes politiques, cela a
> donné : nous ne sommes pas encore au bout du processus, il y a de bonnes
> choses mais il faut attendre le vote du Grenelle II. Pourtant, pour Anne
> Souyris, porte-parole nationale des Verts, « le Grenelle de l'environnement
> [est] un épiphénomène déjà loin des soi-disant '' révolution '' ou
> même '' mutation '' promis par Borloo »... Tout cela pour
> conclure : « Après le travail titanesque des associations pour le Grenelle,
> et devant l'enjeu planétaire que nos choix induisent aujourd'hui en la
> matière, le souriceau qui vient de naître n'est guère plus qu'une politesse
> faite à l'environnement. » (AFP, 21-10-2008).
>
> > La distinction
>
> Daniel Cohn-Bendit est monté aussitôt au créneau pour défendre l'idée du
> Grenelle qui, après tout, fut la traduction du pacte de ses nouveaux
> copains Hulot-Besset. Dany l'Orange appelle à différencier l'idée du
> Grenelle, qui serait une bonne chose en soi, et son
> instrumentalisation « bling bling ». Cette distinction comique entre
> l'esprit et la lettre du Grenelle a permis aux autres acteurs compromis
> dans cette mascarade verte de faire les fanfarons. Ainsi Sébastien Genest,
> président de France nature environnement, s'enthousiasme dans un communiqué
> envoyé le lendemain du vote : « Le scrutin est clair et le message aussi !
> Nous saluons les travaux et le vote des députés qui ont fait preuve d'un
> esprit de responsabilité et d'exigence écologique. Alors que la mort du
> Grenelle de l'environnement est annoncée chaque jour depuis un an, c'est un
> vote d'espoir pour la suite de ce nouvel exercice démocratique. » Il vaut
> mieux entendre ça que d'être sourd.
>
> Ce n'est pas seulement, comme le dit le député vert Yves Cochet, qu'il y
> a « au moins cinq ou six points qui ont été rabotés » par rapport aux
> objectifs initiaux ; c'est que cette loi enterre toute transformation
> écologiste et sociale de la société. On amuse la galerie avec la fameuse
> taxe sur le transport routier mais on oublie de dire qu'on a prévu
> tellement d'exceptions qu'on a totalement vidé la règle (mesure applicable
> seulement pour 2011 avec des compensations financières pour les
> transporteurs et surtout non-paiement de la taxe par les poids lourds
> empruntant les réseaux concédés, bref, les autoroutes).
>
> On aurait aimé se réjouir avec les ONG convoquées au Grenelle par Sarkozy
> de l'inversion de la charge de la preuve puisque c'est l'aménageur qui
> désormais devra prouver la non-nuisance, mais on oublie de dire que cette
> mesure ne concernera que le secteur public et que les dommages causés
> devront être simplement compensés dans un autre domaine. Faut-il répéter
> une fois de plus que tous les systèmes de compensation carbone sont de la
> poudre aux yeux puisque les espaces-temps en cause sont différents ? On ne
> compensera jamais une pollution commise en plantant des arbres, qui mettent
> des dizaines d'années pour absorber ce qui est émis par un avion en
> quelques secondes... On banalise, avec la notion de « zones dans lesquelles
> les parcs éoliens seront préférentiellement construits », le choix
> d'imposer le gigantisme technologique au détriment de l'autoproduction
> individuelle ou communautaire. On programme la construction de 2 000 km de
> TGV supplémentaires (mais ce n'est qu'un début) sans oublier les autoroutes
> qui pourront toujours être construites si vous avez assez d'imagination
> pour prouver que localement c'est utile... Un exemple : la future A 65,
> reliant Langon à Pau, en Aquitaine, détruira 2 000 hectares d'espaces
> naturels, huit zones « Natura 2000 » et des espèces protégées telles que le
> vison d'Europe, l'écrevisse à pattes blanches ou le papillon fadet, mais ce
> sera pourtant une belle autoroute « écologique », grâce au recours à des
> revêtements absorbant le CO2 et au tri des déchets dans les futures aires
> de repos.
>
> > Illusions perdues
>
> Les associations environnementalistes se trompent donc lorsqu'elles
disent
> que certaines mesures envisagées ont été vidées de leur substance... Ce ne
> sont pas les idées du Grenelle mais leurs propres illusions qui se
> dégonflent. Cette loi Grenelle I n'est pas vue comme un échec par
> Jean-Louis Borloo. Sarkozy et Borloo ont même obtenu beaucoup plus qu'ils
> n'espéraient. Ils n'ont même pas eu besoin pour cela de concéder quelques
> cacahouètes (ah si, les fameuses ampoules écolos). Ils ont obtenu qu'on ne
> limite pas les déchets (même les fameux sacs plastique) mais qu'on
> développe partout des « filières de valorisation énergétique », autrement
> dit des incinérateurs ; ils ont imposé leur vision industrielle de la bio
> considérée comme un banal segment du marché alors qu'elle devrait être un
> élément central de toute alternative globale au productivisme agricole. Ils
> ont même osé qualifier l'« agriculture raisonnée », ce simulacre
> d'agriculture écolo, de « haute valeur environnementale ». Ils ont imposé
> une conception technocratique et centralisée des énergies renouvelables.
> Ils ont réduit l'écologie à un grand jeu fort rentable de labels. Ils ont
> même gagné la bataille des OGM après un moratoire de courte durée sur la
> semence herbicide du maïs Monsanto 810 en poussant ces mêmes écologistes à
> passer du refus radical des OGM à la revendication du droit de produire et
> de consommer ou pas des OGM. Ils nous refont le coup des villes nouvelles
> et des « quartiers écolos » tout en refusant de se donner l'objectif
> d'aller vers l'indépendance énergétique de la France et de chaque
> collectivité territoriale grâce à des économies drastiques. Ils font
> semblant de prendre des mesures révolutionnaires comme de relever les
> normes d'isolation thermique des bâtiments mais l'amendement Ollier
> multiplie les entorses et renforce de ce fait la part du nucléaire dans nos
> consommations énergétiques. Ils ont renoncé au couvre-feu dans les
> aéroports jusqu'à 5 heures du matin et à la diminution de la vitesse sur
> les routes de 10 km/h mais ils n'ont pas oublié le développement des
> biocarburants, sans même prendre la peine de les rebaptiser agrocarburants
> pour faire plaisir aux associations écolos...
> Les députés ont rejeté tout ce qui ne cadrait pas avec leur idéologie
> croissanciste : ils n'ont même pas fait cadeau aux socialistes de
> l'amendement qui prévoyait d'imposer une étude sur l'impact des réformes en
> cours des services publics de proximité. Ils ont refusé jusqu'à
> l'amendement de Cochet permettant de revitaliser les centres-villes et
> insistant sur l'importance vitale des commerces de proximité.
>
> Le faux nez du Grenelle est donc visible depuis des mois même par ceux
qui
> se sont laissé abuser par les bises de la secrétaire d'État Nathalie
> Kosciusko-Morizet. Le Grenelle de l'environnement est comme Janus, il a en
> fait deux visages : celui du greenwashing qui donne illusion qu'on ferait
> enfin dans l'écologie et celui du « capitalisme vert » qui promet qu'après
> avoir fait des affaires en bousillant la planète, on en fera tout autant en
> adaptant l'environnement aux catastrophes attendues.
>
> Paul Ariès
> La Décroissance - n° 55 - Décembre 2008

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