Haïti: "Encore des cadavres prisonniers des décombres!"

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Le 12 janvier 2010, à précisément 16h53 heure locale, un terrible tremblement de terre de magnitude 7,3 s'abat sur Haïti. L'épicentre, situé approximativement à 25 kilomètres de Port-au-Prince, dévaste la capitale. Bilan: près de 300.000 morts et plus d’1,5 million de sans-abris. Six mois après ce terrible séisme, afin de faire le point sur la situation à Haïti, dijOnscOpe a rencontré Gérard Renard, secrétaire de l’association "Enfants Soleil" France. Entre désespoir et frustration, Haïti retrouvera-t-il le chemin de la lumière?...

 

Gérard Renard, bonjour. Un peu plus de six mois après le séisme, où en sommes-nous des travaux de déblaiement et de reconstruction à Haïti ?


"Sur à peu près deux millions de tonnes de gravats, environ 20.000 tonnes ont été enlevées. Il faudra encore au moins deux à trois ans pour tout déblayer. Nous en sommes toujours au stade du déblaiement et non de la reconstruction ! Il manque des engins de travaux publics. On découvre encore des cadavres prisonniers des décombres ! Les grandes écoles, qui se sont totalement écroulées, ont été déblayées et on construit du provisoire. Ces abris transitoires sont des structures soit métalliques, soit en bois avec des toits de tôle. Plusieurs écoles ont été regroupées dans chacune de ces constructions. Celles qui sont au centre-ville sont terminées mais certains quartiers n’ont encore jamais vu l’aide humanitaire arriver. La reconstruction des écoles est allée assez vite.


Les survivants du tremblement de terre développent-ils des troubles post-traumatiques ?


De prime abord, nous ne le voyons pas forcément mais beaucoup de gens sont traumatisés. A Ouanaminthe, ville située à 250 kilomètres de Port-au-Prince, presque rien n'a bougé. Vous avez seulement quelques maisons avec deux ou trois fissures. Lorsqu'un gros bulldozer est passé dans la rue, des gamins réfugiés de Port-au-Prince ont sauté du premier étage où ils se trouvaient. Ils ont eu vraiment peur car ils ont cru à une réplique ! Autre exemple : nous possédons une maison là-bas relativement solide et qui a résisté. Cependant, une des personnes qui travaille pour nous ne nous le dit pas mais ne veut plus y vivre et préfère encore rester sous sa tente. Par ailleurs, nombre d’enfants ne veulent pas retourner dans les écoles en béton.


Par ailleurs, les Haïtiens sont abrutis depuis leur naissance par tout un tas de sectes, Haïti est le zoo de toutes les sectes du monde. Mélanger cela avec la superstition vaudou et vous finissez par avoir une population qui se sent coupable du séisme et qui demande pardon à Dieu pour leurs pêchés. S’ils passent le cap de l’enfance, les Haïtiens sont déjà des survivants. Suite au tremblement de terre, moralement, ils sont de surcroît dans un état de grande faiblesse psychique et les religions ont donc un terrain tout trouvé, favorable à leur implantation.

 

Quelles sont les conditions de vie des sinistrés sur le plan alimentaire, sanitaire et social ?


Nous sommes presque en situation de famine. Il y a des endroits où la population mange les semences. Ne serait-ce qu’à Port au Prince, il y a un 1,5 million de personnes à nourrir chaque jour qui ne dépendent que de l’aide humanitaire. En province, les récoltes ne suffisent pas et les terres inondées par les intempéries n’arrangent rien. C’est la saison des pluies et très bientôt celle des cyclones... Cependant, hormis les diarrhées, les risques de grandes épidémies ont été écartés. L’Unicef, entre autre, fournit de l’eau potable dans les camps.


C’est la grande misère dans les camps. Nous voyons toujours les mêmes camps de fortune à la télévision, ceux qui ont des jolies tentes, qui ont du gravier par terre mais ce n’est que partiellement la réalité. Certains camps de fortune se trouvent n’importe où et dès qu’il pleut, tout est inondé : les tentes sont de vrais chiffons, certains se servent de couvertures de survie en guise de bâches pour s’abriter. Nous connaissons le terrain et ce sont toujours les mêmes images, les mêmes crèches, les mêmes personnes interviewées. Il y a une solution de facilité compréhensible. Vous ne pouvez pas vous rendre à certains endroits sous peine de vous faire voler votre caméra. Une violence sourde se manifeste accentuée par la promiscuité énorme dans les camps : les gens sont entassés les uns sur les autres et les viols, le raquette et les bagarres, notamment, sont monnaie courante. Allié à la prostitution, le trafic d’enfants-esclaves, les "Restavec", continue allègrement.

 

Des élections présidentielles et législatives sont prévues le 28 novembre 2010 à Haïti. A l'approche de ces élections, la population exprime-t-elle son mécontentement sur la situation actuelle du pays ?


Annoncer des élections en Haïti, ce n’est même pas de l’utopie, c’est presque de l’imbécilité ! Certes, les élections seront prévues mais retardées. Il y aura à la limite un simulacre d’élections. Si celles-ci ont lieu, ce sera complètement surréaliste ! Techniquement, c’est impossible. Vous avez tellement de gens en province qui n’ont pas de pièces d’identité, vous ne savez même pas qui ils sont. Même le recensement semble impossible. On promet des élections pour calmer la population, c’est tout ! Actuellement, ce peuple est révolté. Deux boucs émissaires sont tout trouvés : en premier, le gouvernement et en second, l’ONU et la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah).

 

Quels sont les enjeux essentiels auxquels Haïti doit se préparer pour se remettre sur pied ? Selon vous, combien de temps prendra cette reconstruction ?


Les problèmes demeurent et les difficultés ont été multipliées du fait du séisme. Il est difficile de faire comprendre aux bailleurs de fonds que Port-au-Prince n’est qu’une partie d’Haïti. C’est là où il y avait tout, 90% du pays était centralisé dans la capitale. Désormais, l’enjeu est de décentraliser. Il faut reconstruire et relancer la production agricole à moyen terme, ne pas négliger les zones rurales, sources d'emplois. On commence à avoir des projets agricoles allant dans ce sens.


Je pense que pour reconstruire, il faudrait envisager un programme de planification sur dix ans. Seulement, cela fait peur à tout le monde ! Les gens très pauvres n'ont même pas de papiers de certificats de propriété pour le petit bout de terrain qu'ils cultivaient avant le séisme. Les bulldozers vont tout balayer. Les pauvres n’ont jamais rien eu, ils ne demandent pas grand-chose mais ils perdront le peu qu’ils avaient. Comment voulez-vous aider des personnes qui ne peuvent même pas revendiquer un lobe de terre ? Où les loger à part dans les camps ? Certains ne veulent pas quitter le petit bout de trottoir de la rue où ils habitaient".

 

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