Agriculteurs : la prospérité n'est plus dans le pré...

Martine Aubry, Dominique de Villepin, Jean-Marie Le Pen...Tandis que les têtes d'affiche politique ont défilé mercredi 3 mars 2010 dans les allées du Salon de l'agriculture à Paris pour la Journée de la Bourgogne, les agriculteurs de la région semblent au plus mal.

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Martine Aubry, Dominique de Villepin, Jean-Marie Le Pen...Tandis que les têtes d'affiche politique ont défilé mercredi 3 mars 2010 dans les allées du Salon de l'agriculture à Paris pour la Journée de la Bourgogne, les agriculteurs de la région semblent au plus mal. Mais la situation est la même partout en France : en six mois, plus de 40.000 demandes de RSA (revenu de solidarité active) ont été déposées par des agriculteurs et le monde agricole compterait près de 75.000 allocataires qui en seraient potentiellement bénéficiaires (salariés agricoles et exploitants)... Guy Brunet, porte-parole régional du syndicat agricole de la Confédération paysanne et exploitant en granulation céréaliaires, nous éclaire sur le sujet...

 

Quelle la situation financière actuelle des agriculteurs en Bourgogne ?


Nous sommes dans une situation qui n'a jamais existé depuis l'après-guerre en France. Aujourd'hui, un agriculteur bourguignon sur deux gagnent moins que le smic. Si jusqu'à maintenant on voyait émerger des problèmes dans certains secteurs ciblés comme dans l'élevage, cette année, toutes les productions sont déficitaires dans la région, à l'exception de la viticulture qui n'est tout de même au mieux de sa forme. Les cours ont chuté : en deux ans, celui du blé a baissé de 40 %, celui du lait de 30 %, tout en sachant que les charges elles continuent constamment d'augmenter. Le problème est que ce que le consommateur achète n'a plus rien à voir avec le prix payé au producteur. Par exemple, le prix du blé vaut actuellement 100 euros la tonne alors que pour trouver un équilibre, il faudrait qu'il soit à 130 euros. Il manque sérieusement 30%... Et cette situation, nous pouvons encore l'endurer au maximum dix-huit mois ; après, il faudra s'attendre à des dépôts de bilan massif...

 

Oui mais si les prix augmentaient, pourquoi les grandes surfaces continueraient d'acheter par exemple du lait aux producteurs français quand elles pourraient l'acheter bien moins cher en Europe de l'Est... Rien ne les y oblige, non ?


Oui et c'est bien cela le problème : on rentre dans une production mondiale en ce moment, or au niveau agricole, il faudrait que chaque pays soit indépendant. Nous sommes dans une production qui se veut la même que l'industrie sauf qu'on ne peut pas l'appliquer à l'alimentation. L'effort qui avait été fait après la guerre visait justement à avoir notre indépendance alimentaire, ce que l'on remet en cause en ce moment. La France pourrait tout à fait trouver des systèmes pour y arriver. Regardez, on a bien obligé Renault à construire en France, pourquoi ne pourrait-on faire de même pour l'agriculture ? Même avec l'Europe, nous pourrions faire beaucoup de choses ; je ne crois pas que les agriculteurs polonais soient heureux qu'on leur achète à de si bas prix leurs productions. En France et en Europe, je crois qu'il faut rester modeste : nous n'avons pas vocation à nourrir le monde ; produisons pour les Européens.

 

D'un côté, on entend parler d'agriculteurs qui touchent le RSA, de l'autre, des grands exploitants richissimes... Proportionnellement, quelle est la réalité ?


En agriculture, c'est souvent l'arbre qui cache la forêt. On voit toujours ceux qui ont réussi comme des modèles et d'ailleurs, ce sont eux qui dirigent toutes les organisations agricoles. Sauf qu'il existe toute une masse d'agriculteurs qui ont des difficultés pour rembourser leurs emprunts. Ces dix dernières années, ils sont nombreux à s'être mis aux normes pour faire de l'élevage : on leur a imposé d'avoir des aires de stockages, des bâtiments aux normes... Pour cela, il fallait compter un investissement entre 300 000 euros et 500 000 euros. Aujourd'hui, ils ont des bâtiments magnifiques mais des prêts énormes !

 

Les agriculteurs ne se seraient-ils pas emballés à investir autant dans du matériel neuf ?


Mais bien sûr qu'ils y ont cru à la prospérité économique du début des années 2000 ! L'agriculteur est avant tout un entrepreneur : les années fastes, il investit de l'argent pour en gagner en retour et pour ne pas avoir à payer trop d'impôts. Pour obtenir ce retour sur investissement, il faut compter une dizaine d'année en agriculture... La crise s'est pointée avant et donc ils ne s'en sortent plus. C'est sans doute moins catastrophique pour ceux qui ont été plus modestes. En tout cas, je n'accuse absolument pas les vendeurs de matériel agricoles. Toutes les organisations professionnelles nous disaient d'investir. A l'époque où la tonne de blé était à 170 euros, c'était l'euphorie et on a oublié la prudence...

 

Fin 2009, le président de la République a annoncé un plan d'aide de 1,65 milliard d'euros en faveur des agriculteurs. En quoi consiste-t-il et est-il vraiment utile ?


Il s'agit de faire bénéficier à l'agriculteur un fond d'allègement des charges. C'est-à-dire que l'État prend en charge une partie de l'intérêt des prêts des agriculteurs pour que ces derniers ne déposent pas le bilan... Dans l'Yonne, 30 % d'entre nous ont déposé un dossier pour bénéficier de cette aide. C'est énorme lorsqu'on sait que l'un des critères pour y être éligible est d'avoir connu une baisse de revenu d'au moins 30 % ! Ce succès est tel qu'en un mois, 1150 dossiers ont donc été déposés dans le département, ce qui n'était pas prévu. Résultat, il manque de l'argent : une enveloppe de 1,1 million d'euro a été distribuée alors qu'il en faudrait le double pour répondre à toutes les demandes ! Mais il faut bien reconnaître que l'État seul ne peut pas tout prendre en charge...

 

Oui mais l'Europe s'apprête à réduire le budget pour l'agriculture en 2013, ça va donc se compliquer un peu plus pour vous ?


C'est évident puisque même avec toutes ces aides-là, les agriculteurs sont dans le rouge. D'ailleurs, sans ces aides, l'agriculture n'existerait plus depuis vingt ans en France... En tout cas, on sait déjà depuis le mois de novembre 2009 que la Pac (politique agricole commune) donnera aux agriculteurs bourguignons l'an prochain 35 millions d'euros en moins. C'est une nouvelle qui intervient alors que les agriculteurs sont déjà au plus mal. Et d'ailleurs, j'en connais de plus en plus qui ont le RSA à la Confédération. Dans le sud, c'est beaucoup plus répandu car cela fait plus longtemps que leur situation s'est détériorée.

 

Justement, quelle est la réaction des agriculteurs face à leur situation ?


En premier lieu, ils se replient sur eux-mêmes et culpabilisent en se disant qu'ils ne sont pas bons. C'est dur d'échouer quand on sait qu'une exploitation se transmet de père en fils, qu'il s'agit d'un héritage. C'est un poids et une fierté lourde à porter. La solidarité ? Je vais être clair : elle existe dans le cadre des filières de production, quand il y a un souci. Mais ce n'est pas toujours évident par rapport au voisin qui va quitter son exploitation... Quand on veut s'agrandir en agriculture, cela se fait toujours au détriment de quelqu'un alors on évolue dans un climat pas facile. Le suicide ? Je ne préfère pas parler du sujet pour ne pas donner de mauvaises idées... En tout cas, soyez sûrs que la répercussion de révoltes aura lieu dans tous les secteurs.

 

Dans une dizaine de jours auront lieu les élections régionales : qu'auriez-vous à demander aux candidats ?


J'ai été pendant des années au conseil économique et social du conseil régional et j'ai pu m'apercevoir qu'une réflexion est réellement engagée et positive dans le domaine de l'agriculture. Par exemple, la région aide les agriculteurs à la transformation pour qu'ils puissent vendre directement leur production. Ensuite, elle incite financièrement des propriétaires à louer leurs terres à de jeunes agriculteurs qui s'installent et qui ne sont pas issus du monde agricole. La région aide également à passer à l'agriculture biologique... Donc même si l'on peut toujours mieux faire, je trouve qu'elle fait du bon boulot."

 

 

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