Afghanistan : "taliban" est devenu un mot passe-partout...

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L'Association d'aide humanitaire et d'information au profit de l'Afghanistan (Afrane) organisait samedi 03 et dimanche 04 juillet 2010, à Fontaine-lès-Dijon (21), la septième édition des journées culturelles Franco-Afghanes. Était présent Zalmai Haquani, ancien ambassadeur d'Afghanistan à Paris de 2002 à 2006, actuellement professeur de droit à l'université de Caen, accompagné de Homayoun Chah Assefy, candidat à la vice-présidence du Dr Abdullah Abdullah, lors des dernières élections présidentielles afghanes en août 2009. Tous deux ont proposé un éclairage résolument nouveau sur la situation actuelle du pays et remettent en cause la vision simpliste du taliban, comme seul et unique responsable de la déchéance de l'Afghanistan. Pourquoi la situation se détériore-t-elle de jour en jour ? Qui dirige le pays ? Les alliés doivent-ils quitter le territoire ? Éléments de réponses...

 

La fin de la coalition internationale ?


L'action principale menée en 2001 en Afghanistan, au lendemain des attentats du 11 septembre, était axée sur la sécurité. Il s'agissait à la fois de mettre fin aux actions terroristes à partir de l'Afghanistan et de stabiliser le pays. Ainsi, la coalition internationale contre le terrorisme a été créée ainsi que l'International security assistance force (Isaf). "Jamais n'a été mise en place une telle force dans le monde après la seconde guerre mondiale", précise Zalmai Haquani.


Malgré ces mesures, on assiste actuellement à un blocage d'ordre international : "Au début de l'intervention en Afghanistan, il y avait une certaine cohésion entre les alliés. Or aujourd'hui, des divergences se creusent de plus en plus entre les opinions et les gouvernements comme en Allemagne, aux États-Unis, au Royaume-Uni et même un peu en France. Les déclarations du général Vincent Desportes sur la situation en Afghanistan l'attestent. A l'intérieur de l'Europe, tout le monde n'est pas sur la même longueur d'ondes".


Sur la question du retrait du territoire des forces armées internationales, il affirme qu'à l'heure actuelle, l'armée nationale afghane n'a pas encore acquis la capacité d'assurer la stabilité interne et la sécurité aux frontières de l'Afghanistan si les forces étrangères partaient du jour au lendemain : "Hormis quelques hélicoptères et avions de transport, l'armée afghane n'a pas de forces aériennes".

 

Vers un soulèvement des Afghans ?


Pourquoi la situation se détériore de plus en plus ? Homayoun Chah Assefy avoue ne pas s'inquiéter outre mesure de la menace talibane, dont les effectifs ne dépasseraient pas les 30.000 soldats. L'objet de ses craintes se porterait davantage sur le degré de la collaboration de la population avec les talibans. "Dans certains endroits de province, le jour, c’est le gouvernement, la nuit, ce sont les talibans". Pourquoi l’opinion publique, la masse des afghans ont-ils maintenant plus de sympathie pour les talibans que pour le gouvernement ? Voilà le problème essentiel selon lui.


Zalmai Haquani en appelle à la mesure et à la prudence : "Le mot taliban est devenu un mot à la mode et passe-partout". Le visage du "taliban" est multiple : "Dans ses rangs, il y a d’abord les purs et durs qui sont là pour des raisons idéologiques et religieuses. Il y a les talibans employés par les services secrets pakistanais et iraniens et des talibans inféodés à Al Qaida", explique Homayoun Chah Assefy.


Mais ce n’est pas tout. Les deux intervenants affirment que la réalité politique, institutionnelle et sociale en Afghanistan est bien plus complexe qu'une opposition armée menée seulement par les talibans. D'ailleurs, beaucoup de déçus du gouvernement auraient rejoint les rangs des talibans : "La loi n’existe pas en Afghanistan, c’est le règne des seigneurs de guerre. Vous pouvez faire n’importe quoi, prendre les terrains des gens, les tuer, prendre leur maison... Tous ces gens-là se réfugient auprès des talibans. Au lieu de rechercher la sécurité auprès de la police et de l’armée, ils vont la chercher auprès des talibans".


Les bombardements aveugles causant de nombreuses pertes parmi la population civile auraient eu également une influence majeure dans le retournement de l’opinion publique contre les Américains et contre la force internationale : "Je ne pense pas que jusqu’à maintenant, une majorité des Afghans soit contre la présence de cette force mais si la tendance continue, on peut craindre le pire", estime Homayoun Assefy.

 

L'autre visage du mal


Le candidat à la vice-présidence est catégorique. Même si les talibans déposaient les armes, la paix ne s'installerait pas pour autant en Afghanistan dans la situation actuelle. Dans un contexte géopolitique confus où l’Iran et le Pakistan sont deux pays manifestement hostiles à la réussite d’un gouvernement pro-américain dans la région, la mafia et la corruption jettent de l'huile sur le feu : "Vous avez trois sortes de mafia : celle de la drogue, celle des terres et celle d'ordre économique. Toutes les denrées essentielles sont contrôlées par deux ou trois familles, comme la famille Kharzai. Le gaz, le pétrole, le blé coûtent de plus en plus chers. Il n’y a que quelques centaines voire dizaines de personnes qui s’enrichissent. La plupart de la population vit plus mal que les talibans".


Le blocage sur le plan économique et social est davantage visible et les inégalités se creusent dans le pays : "Vous avez d’une part une pauvreté inouïe que l’on constate dans des grandes villes comme Kaboul, Kandahar, Mazâr-e Charîf ou Hérat, et de l’autre une extrême richesse. Un jour, un représentant de la banque mondiale me disait qu’il n’avait jamais vu un pays au monde où circulait autant d’argent liquide", raconte l'ancien ambassadeur. Vu la complexité et les ramifications internes et externes du conflit, la fin de cette guerre paraît bien lointaine...

 

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