Cambodge, la fin d’un long cauchemar

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C’était un 7 janvier, un jour ordinaire pour beaucoup de Français. Et pourtant, à plusieurs milliers de kilomètres, dans l’ignorance quasi-totale, s’achevait l’une des pages les plus tragiques de l’histoire du Cambodge mais aussi de l’humanité. Ce jour-là, les Vietnamiens pénètrent dans la capitale cambodgienne, Phnom Penh, faisant s’effondrer les derniers vestiges du régime des Khmers rouges… Avec l’arrivée des Vietnamiens, le monde découvre avec effroi un régime des plus terrifiants. Durant près de quatre ans, d’avril 1975 à janvier 1979, Pol Pot (Saloth Sar) et ses camarades vont faire du Cambodge un immense abattoir et camp d’esclaves. En 1976, ce régime autocratique et fasciste prend le nom de Kampuchéa Démocratique. Certains parlent de génocide pour qualifier les crimes perpétrés par Pol Pot et ses fidèles mais ce terme est contesté. En ce 7 janvier, dijOnscOpe remonte le cours de l’histoire en compagnie de Côte-d’Oriens originaires du Cambodge...

 

Le début de l’enfer pour tout un peuple


A leur arrivée à Phnom Penh le 17 avril 1975, les Khmers rouges sont accueillis par la population avec enthousiasme. Beaucoup voient en eux l’espoir et la fin de la guerre*. Seuls quelques Cambodgiens se méfient. Simontha, qui habitait alors à Phnom Penh, était de ceux-là : "Ma femme et moi sommes partis du Cambodge à l’arrivée des Khmers rouges. J’avais des doutes sur les intentions de ces communistes. Nous préférions voir comment les choses allaient se passer. Nous avons donc fuit en Thaïlande sur un bateau de pêche plein à craquer. Nous nous sommes fait contrôler par les Khmers rouges, à qui nous avons déclaré que nous allions pêcher. La chance était de notre côté : ils nous ont laissé passer."


Très rapidement, les Khmers rouges font preuve de barbarie : peu après leur arrivée, les habitants des villes sont évacués vers les campagnes. Les plus faibles et les plus âgés ne résisteront pas à cette marche forcée. Denis** avait 19 ans. Comme Simontha, il habitait la capitale, Phnom Penh, et se souvient avec émotion de l’arrivée des Khmers rouges : "Personne ne savait quoi faire. Avec mes parents et mes frères et sœurs, nous sommes restés trois jours dans les environs de Phnom Penh, puis nous avons été obligés de partir à la campagne comme des milliers de Cambodgiens. Nous avons marché près de deux semaines pour rejoindre Takéo, ma province natale. À ce moment, je n’ai pas assisté à trop de scènes cruelles, ils nous laissaient tranquilles. Toutefois, c’était difficile ; on mangeait et dormait sur les routes."


Et pourtant, les scènes cruelles ont bel et bien débuté : dès les premières heures du Kampuchéa, des centaines de milliers de personnes sont sauvagement exécutées parce qu’elles sont soupçonnées, à tort ou à raison, d’avoir soutenu l’ancien gouvernement. Les fonctionnaires, généraux et officiers de Lon Nol***, sont sommairement abattus.

 

Des esclaves en leur pays totalitaire


Mais ce n’est que le début de l’enfer pour le peuple Khmer. La population est obligée de travailler dans des champs et rizières (sortes de camps de travail) où les pauses sont rares tout comme la nourriture, qui s’amenuise de jour en jour (le riz est régulièrement échangé avec la Chine contre des armes). Denis témoigne : "Moi qui étais étudiant, je suis devenu paysan, obligé de faire des travaux forcés. Tout le monde était contraint de travailler quel que soit son âge. Comme j’étais dans la force de l’âge, je devais effectuer les travaux les plus difficiles, la construction de canaux par exemple."


Le soir, les travailleurs sont forcés d’assister à des séances de propagande. La moindre désobéissance peut mener à la mort, les slogans utilisés par le régime en disent long : "Mieux vaut arrêter 10 personnes à tort qu'en libérer une seule par erreur." Denis évoque les hauts-parleurs qui diffusent des hymnes de ce genre à la gloire de l’Angkar (Organisation révolutionnaire) toute la journée. Il se remémore également l’absence de justice : "La justice n’existait plus. Le chef du village avait droit de vie ou de mort sur chacun d’entre nous ; nous pouvions être tués pour des détails." Et pourtant, Denis a risqué gros à plusieurs reprises : "Nous travaillions beaucoup mais n’avions rien à manger. Pour survivre, j’ai dû voler du maïs ou du manioc. Si nous avions eu à manger, les vols n’auraient pas existé."


Les dirigeants, Khieu Samphan, Ieng Sary, et Saloth Sar (Pol Pot), qui tirent les ficelles dans l’ombre, embrigadent des jeunes dont ils font des révolutionnaires fanatiques. Le jeune frère de Denis a été victime des méthodes du régime : "Les familles étaient séparées. On apprenait aux enfants à espionner au sein de leur famille et à dénoncer. Pour cette raison, j’avais peur de mon petit frère." Quant à eux, les rares intellectuels ou fonctionnaires qui ont survécu aux purges doivent cacher leur ancienne profession sous peine de mort. Les Khmers rouges les ont en horreur. Le père de Denis, instituteur, a soigneusement caché son ancien métier mais les Khmers rouges finissent tôt ou tard par découvrir la véritable identité des "esclaves" c’est pourquoi il a tenté de fuir : "Mon père a cherché à fuir en Thaïlande. Il est parti avec mon frère mais il a été arrêté par les Khmers rouges ; nous n’avons jamais su ce qui lui était arrivé."

Paranoïa et crimes imaginaires


Le gouvernement du Kampuchéa Démocratique est centré sur lui-même et s’autodétruit. La paranoïa qui s’installe fait s’effondrer les fondements du régime. Peu à peu, les dirigeants des camps de travail et plusieurs cadres Khmers rouges sont soupçonnés et tués comme leurs victimes par les chefs. Le symbole de cette horreur est symbolisé par Tuol sleng (aussi appelé S21). Cet ancien lycée sert de prison et de centre de torture aux Khmers rouges. Les supposés ennemis du Kampuchéa démocratique sont forcés d’avouer des crimes imaginaires. Des mois avant leur exécution, un grand nombre de victimes sont torturées pendant des "interrogatoires". 15 000 à 20 000 personnes y sont massacrées sauvagement (à coup de bâtons pour la plupart) pour économiser les armes à feu. Lors de la libération du centre, on dénombrera 14 survivants. Tuol Sleng est loin d’être un cas isolé selon Francis Deron, auteur de l'ouvrage "Le procès des Khmers rouges, trente ans d’enquête sur le génocide cambodgien" (Gallimard), qui comptabilise 38 "petits Tuol Sleng" dans le sud ouest du pays, 78 terrains de mise à mort et 6 000 charniers.

 

Un 7 janvier libérateur...


Les purges que le régime opère au sein de son propre parti déclenchent de nouveaux exodes massifs. D’anciens Khmers rouges partent au Vietnam, ennemi à abattre du Kampuchéa. Les troupes vietnamiennes envahissent le Cambodge en décembre 1978. Phnom Penh est libérée le 7 janvier 1979 ; les partisans de Pol Pot s’enfuient. Denis se souviendra toute sa vie de cette date : "Ce jour-là, nous avons su qu’il allait se passer quelque chose. Les soldats et dirigeants qui nous surveillaient ont plié bagages et sont partis à moto. Le bruit des canons se rapprochait, on s’est demandé si c’était la fin. Nous nous sommes tous réunis dans le camp où nous dormions. Une fois que nous n’avons plus été surveillés, nous avons lâché nos matériels de travail et avons cherché à manger. Certains se battaient pour de la nourriture. On prenait ce qu’on pouvait. Heureusement, c’était la saison des moissons, on pouvait cueillir du riz. C’était l’anarchie !"

 

La fuite des Khmers rouges


Le prince Sihanouk est relâché par les Khmers rouges peu de temps avant l’invasion vietnamienne. Après sa chute, le gouvernement de Pol Pot conserve son siège à l’ONU tandis que le chaos continue de régner sur le pays. Début 1979, Heng Samrin et Hun Sen, d’anciens Khmers rouges qui ont ensuite combattu contre le Kampuchéa Démocratique, deviennent respectivement président de la république populaire du Kampuchéa et ministre des affaires étrangères. Le roi Sihanouk s’exile en Chine. Le régime des Khmers Rouges a causé la mort de 1,5 à 2,5 millions de personnes, soit près de 20% de la population cambodgienne. Il a aussi marqué durablement le pays et empêché son développement. Simontha trouvera refuge à Dijon à la fin de l’année 1976. Denis, lui, vivra deux ans dans un camp thaïlandais avant de rejoindre la France en 1983. Il vit aujourd’hui dans la banlieue dijonnaise.

 

Un passé toujours d’actualité


Le traumatisme est encore bien présent parmi les Cambodgiens. Le sujet est toujours sensible, comme nous l’a confié Nou Rithy, restaurateur à Dijon : "Cette période rappelle beaucoup de souffrances. On essaye d’oublier et de parler d’autre chose à présent." Simontha a perdu son frère, sa sœur et son père dans le "génocide". Des morts indirectes mais liées aux conditions de vie du régime. Il est heureux de voir que le Cambodge se remet peu à peu sur pied : "De voir que la liberté peut exister au Cambodge est vraiment quelque chose qui fait chaud au cœur." Le procès actuel des anciens dirigeants Khmers rouges lui parait une nécessité : "Ils font bien de juger les Khmers rouges, c’est important et normal." Denis est du même avis : "Ils ont fait du mal, ils doivent payer. C’est un procès pour l’histoire et pour le devoir de mémoire."

 


*Entre 1969 et 1974, les États-Unis bombardent avec intensité le Cambodge et l’envahissent pour "stopper la menace communiste".


**Il s’agit de son prénom français.


*** Lon Nol destitue le prince Sihanouk en mars 1970 et proclame la République. Son coup d'État plonge le Cambodge dans une guerre fratricide sanglante, où interviennent Américains et Vietnamiens. Élu président de la République en juin 1972, il gouverne dans un climat de corruption et d'incompétence et abandonne Phnom Penh en avril 1975.

 

 

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