"On ne peut pas avoir un monde sans tabac aujourd’hui !"

Installé(e) à la terrasse d’un bar, adossé(e) au balcon de votre appartement, après un bon repas... Rien à faire, vous adorez en "grille une" ! Ce ne sont pas les restrictions successives ou les images-chocs représentées sur votre paquet de cigarettes qui vont vous décourager !

Installé(e) à la terrasse d’un bar, adossé(e) au balcon de votre appartement, après un bon repas... Rien à faire, vous adorez en "grille une" ! Ce ne sont pas les restrictions successives ou les images-chocs représentées sur votre paquet de cigarettes qui vont vous décourager ! Cette scène, tirée du quotidien, fait partie de l’ordinaire pour bon nombre d’entre nous, y compris mineurs, alors même que le tabac leur est interdit à la vente depuis 2010.

Un ordinaire que le gouvernement souhaiterait voir évoluer puisqu’il a annoncé début septembre 2012 le lancement d’un plan anti-tabac (Lire ici LeParisien.fr). Mesure-phare : une augmentation de 6% du prix des paquets de cigarette a déjà été adoptée – d'ores et déjà prévue par le précédent gouvernement Fillon - et entrera en vigueur au 1er octobre. Suffira-telle pour autant à décourager les fumeurs ?... En tout cas, elle n'appauvrira pas l’État, dont les caisses profiteront encore largement de l'industrie du tabac.

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Loin d’être un phénomène isolé, le tabagisme concernerait, au niveau national, 30% des femmes et 40% des hommes ; 15 à 20 millions de Français fumeraient ainsi régulièrement. Selon une étude de l’Observatoire régional de la santé (ORS Bourgogne) qui portait sur les addictions, la Bourgogne reste proche de la moyenne nationale - y compris concernant le tabagisme des jeunes. En 2006, 1,6 milliard de cigarettes ont été vendues en région, soit 1.200 cigarettes par habitant de plus de 15 ans, contre 1.650 en 2001.

Nous sommes bien loin d'une France sans tabac comme en rêvait l'économiste Jacques Attali... Au final, pourquoi ne pas interdire le tabac puisqu'il tuerait davantage que le Sida ? "Parce qu’il rapporte beaucoup d’argent aux États. En France, il a rapporté en 2009, 10 milliards d’euros de taxe et 3 milliards de TVA. On prétend en réduire l’usage par la hausse des prix. Hypocrisie : la hausse des prix ne fait qu’augmenter les profits des compagnies et les revenus des États, coupables de complicité d’empoisonnement." L'ex conseiller spécial du président socialiste François Mitterrand n'y va pas de main morte...

La gauche a donc décidé de reprendre le flambeau de la droite et de partir en campagne contre le tabac, au grand dam des buralistes notamment, qui dénoncent l’absurdité des mesures (Lire ici 20minutes.fr). Car outre l'augmentation des prix, la vente de paquets indiscriminés - sans couleur ni logo - ou l'extension des zones non-fumeurs, le gouvernement prévoit de réduire la visibilité des étals de cigarettes chez les buralistes.

Tout cela est-il vraiment pertinent ? Entretien avec Françoise Amelot, coordinatrice régionale de l'association Tab’agir Bourgogne*, qui met en place une politique de prévention et d’aide à l’arrêt du tabac en région...

Françoise Amelot, bonjour. Quel état des lieux pouvons-nous faire aujourd’hui du tabagisme en France ?

"Concernant cette nouvelle annonce, il faut déjà savoir que ce n’est pas la première augmentation (ndlr : trois hausses de 6% ont été appliquées entre 2007 et 2010). On peut remonter très loin dans la mise en place de politiques en matière de lutte contre le tabagisme. Il y a eu la loi Veil en 1976, suivie de la loi Evin en 1991 qui est venue renforcer la précédente et a développé la prévention et l’information à destination du public. En 1993, il a eu l’interdiction des publicités à la télévision et dans les compétitions sportives.

En 1994, l’arrivée du message préventif sur les emballages, puis en 2003 seulement, l’interdiction de la vente de cigarettes aux mineurs de moins de 16 ans. Celle concernant les moins de 18 ans est en application depuis 2009 mais n’est toujours pas systématiquement appliquée. Une enquête a été menée à ce sujet par l’Office français du tabagisme (OFT) et le prouve. On voit d’ailleurs bien des jeunes avec des cigarettes dans la rue.

Un moment important aussi a été l’application du décret de Xavier Bertrand, le 15 novembre 2006, entraînant l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Une chose qui a pu être constatée est qu’au moment de chaque loi, il y a eu des conséquences directes et des diminutions effectives de la consommation. Le plan cancer, lancé par Jacques Chirac, a fait bouger les choses. Le gouvernement s’était alors vraiment impliqué.

Ces derniers temps, la lutte a été moins flagrante. Il y a bien eu un plan cancer 2 mais plus un véritable d’investissement depuis, de la part du gouvernement. Hormis la hausse des prix. Mais en tant qu’association de lutte contre le tabagisme, nous savons que ces augmentations n’ont pas vraiment d’impact. Elles n’en ont que lorsque cela dépasse 10% (ndlr : Seuil que recommandent généralement les acteurs de la santé publique - Lire ici Atlantico.fr).

Que peut-on penser alors de ce nouveau plan anti-tabac ?

Le prix des cigarettes est conséquent aujourd’hui. Désormais, il va atteindre 6,50 euros pour un paquet de Marlboro par exemple. Or, ce n’est pas ça qui va arrêter les gens. Ce qui a bien marché en revanche, c’est l’interdiction de fumer dans les lieux publics et si cela a fonctionné, c’est parce que ça a changé la norme. Aujourd’hui, la norme, ce n’est pas d’être fumeur mais plutôt l’inverse, tandis qu’il n’y a pas si longtemps, des personnes fumaient à table, dans les repas de famille. Dorénavant, ils sont plus nombreux à sortir.

Les femmes sont plus nombreuses également à arrêter de fumer pour une grossesse et en profitent pour ne pas reprendre après. C’est notamment un point sur lequel nous travaillons à Tab’agir Bourgogne. Si on voit une certaine évolution et que cela se durcit, je pense qu’il faut déjà à la base avoir une vraie volonté politique. Chirac l’avait.

Il faut donc travailler cette norme sociale sans tabac. C’est évident que d’un autre côté, il y aura toujours des personnes dépendantes. On ne peut pas avoir un monde sans tabac aujourd’hui, c’est utopique, mais on peut travailler à réduire les consommations au maximum. Les effets d’annonce, c’est beau, mais il faudrait à mon avis déjà faire appliquer les lois. Quand je vois qu’un bar à chicha à pignon sur rue à Auxerre, dans l'Yonne (89)... Je suis allée à Aix-en-Provence cet été et j’en ai aussi vu d’autres. On se met un peu des œillères, je crois...

Faut-il aller jusqu’à interdire la consommation de tabac ?

Non, interdire ne serait pas la solution non plus. Il y a de la souffrance derrière tout cela. Les fumeurs sont des personnes malades. N’oublions pas qu’au tout début, le tabac a été importé et utilisé comme une plante médicinale, pour permettre de guérir les migraines de Catherine de Médicis. Il a été introduit à la cour pour les nobles mais aujourd’hui, les plus dépendants sont bien souvent les plus démunis malheureusement.

C’est une dépendance forte, c’est une drogue mais c’est aussi un produit de consommation courante ! C’est ça qui est dur. La campagne de publicité qui y faisait référence en faisant deviner quel produit de notre quotidien contenait du cyanure et toutes sortes de substances dangereuses, a marqué les esprits. Les jeunes se revendiquent bien souvent d’être libres et surtout libres de fumer ; mais on est aussi libre de ne pas se faire manipuler par les cigarettiers.

À Tab’agir Bourgogne, nous accompagnons justement ces personnes gratuitement, à travers une consultation avec un tabacologue qui est prise en charge au même titre qu’une consultation chez son médecin. Chacun peut également bénéficier d’une consultation avec un diététicien et un psychologue autour d’une thérapie comportementaliste. Car un fumeur est aussi très conditionné et a des gestes et des habitudes dont il faut se départir.

Ces mesures servent-elles finalement les finances de l’État plus que l'intérêt des citoyens ?

En France, le tabac rapporte 13 milliards de recettes à l’État ; par contre, le tabac et ses conséquences lui coûtent 47 milliards - coût de prise en charge des maladies, des indemnités... Alors que le chiffre d’affaires des cigarettiers dans le monde est d’1 milliard de dollar... par jour. Par ailleurs, quand on investit 1.000 euros en France dans la prévention (des campagnes, des interventions en milieu scolaire...), les cigarettiers vont, eux, investir 100.000 euros dans le marketing (Lire ici LeFigaro.fr). C’est sûr qu’il y a un déséquilibre. Nous n’avons pas les moyens de lutter en face.

Je suis personnellement assez favorable à l’idée du pollueur-payeur (ndlr : Le gouvernement projette notamment de taxer en amont les profits des industriels du tabac, à hauteur de 200 millions d’euros). Il n’y a pas de raisons que ceux qui vendent des produits toxiques ne payent pas.

Le gouvernement évoque des paquets de cigarettes sans marque ni logo, moins visibles. Loin des yeux, loin des poumons ?...

On va arriver à ça parce que les cigarettiers contournent les lois en mettant le paquet sur le marketing. Le Canada est en avance sur nous à ce sujet en terme de prévention (ndlr : Tout comme l'Australie - Lire ici Libération.fr). Je pense qu’il serait bien avant tout d’harmoniser les prix et les pratiques au niveau européen. Il existe une convention-cadre mise en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ; plusieurs pays en sont signataires mais ne l’appliquent pas.

Un nouveau projet de loi-cadre au niveau européen, voulu par Bruxelles, comprend ces points, mais d’autres également comme le renforcement de la communication sur les façons d’arrêter de fumer, une action plus ciblée vers les femmes et les jeunes. La France ne va que l’anticiper un peu et pas sur tous les points. Je pense qu’il faut aller au-delà de ce plan. Pourquoi se limiter alors qu’il y a une préconisation européenne ?

Selon vous, quel avenir pour les buralistes, très en colère (Lire ici RMC.fr) ?...

Ce que nous avons constaté, c’est que la plupart des buralistes qui ont fermé sont ceux qui tenaient aussi un bar dans les campagnes. Je pense que c’est un problème actuel et que ce n’est pas réservé au tabac. Malheureusement, plusieurs petits commerces de proximité ferment dans les campagnes. En outre, les buralistes qui se sont diversifiés s’en sont bien sortis jusqu’ici."

* Apparue en 2004 dans l’Yonne, l’association Tab’agir Bourgogne est aussi présente en Côte-d’Or, dans la Nièvre et en Saône-et-Loire depuis 2008.

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