L’insulte en politique : un nouveau mode de communication ?

 Thomas Bouchet est historien et chercheur à Dijon. Il a fait de l’insulte l’un de ses domaines de prédilection. Vaste sujet, toujours d’actualité

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Thomas Bouchet est historien et chercheur à Dijon. Il a fait de l’insulte l’un de ses domaines de prédilection. Vaste sujet, toujours d’actualité en ces temps où les insultes fusent souvent sans complexe entre hommes politiques de tous bords...

 

Sur quelles périodes travaillez-vous ? L’actualité politique doit vous passionner en matière d’insulte ?


"Avec mes collègues historiens, nous travaillons sur l’insulte de la fin du XVIIIème siècle à nos jours. C’est le travail d’une équipe du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS), basée à l’université de Bourgogne. En tant qu’historien, les sujets du temps présent sont moins faciles à évoquer. Nous avons moins de recul face à l’immédiateté mais effectivement, il y a une forte actualité de l’insulte.


Avant l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir, l’insulte n’était pas dans la logique présidentielle ; c’était quelque chose d’inhabituel. Le président essaye sans doute d’instaurer une relation nouvelle avec l’électorat ; il renverse une sorte de tabou. Cette relation directe peut être comparée avec une forme de « bonapartisme », comme beaucoup de personnes l’ont déjà dit. J’ai toutefois l’impression qu’il y a une dégradation de la parole du président et ce, pas seulement dans l’insulte. Dans les familiarités politiques avec l’électorat par exemple.


Avec mes collègues, nous établissons des comparaisons entre les pays car la façon d’insulter est totalement relative. En Grande-Bretagne par exemple, on insulte de façon directe mais il y a une mise à distance par l’humour. Selon les répertoires politiques également, l’insulte sera différente. A Londres par exemple, tous les dimanches au "Speakers’ Corner"*, des orateurs prennent la parole. Parfois, les insultes fusent. On peut remarquer que les pratiques de l’insulte sont différentes par rapport à la France.

 

Dans quelles mesures est-ce une rupture avec ce qui précède ?


Je prendrai l’exemple du Parlement. Jusqu’au début du 19ème siècle, le niveau de discours des députés était très élevé. Avec les grandes crises de la 3ème République, les choses commencent à changer ; on assiste à une sorte de brutalisation de la parole politique. L’Assemblée Nationale n’est plus vraiment un "conservatoire". On assiste à une sorte de relâchement dans la parole qui correspond à une ouverture politique. Le suffrage universel entre autres, "ouvre" le discours ainsi que le rapprochement entre diverses instances : chambre, presse, rue. Dans les années 1920 par exemple, les discours du parti communiste sont extrêmement musclés. Le champ de l’insulte en politique s’élargit.


Sur la longue durée, on constate un appauvrissement de l’insulte ; il y a moins d’inventivité verbale qu’il y a 50 ans. Certains termes ne sont plus perçus comme auparavant. Si Besson avait traité de lâche, il y a une centaine d’années, un adversaire politique à la tribune de l’Assemblée, comme il l’a fait en début de cette semaine envers les socialistes, les conséquences auraient été bien plus nombreuses. Or, il a parlé de leur "courage grégaire" et de leur "lâcheté individuelle", sans que cela ne fasse particulièrement scandale.


Désigner quelqu’un de "menteur" était également une insulte extrêmement grave car cela remettait en cause toute dignité politique ainsi que le prestige de la parole. Cela ne voulait pas dire qu’on ne mentait pas mais les choses étaient vécues de façon plus brutale. Aujourd’hui, nous sommes dans une succession frénétique de mots donc ils passent plus inaperçus. J‘ai le sentiment qu’il y a une capacité de digestion et d’oubli. Tout ça me semble étonnant car évoquer la lâcheté et le mensonge n’est pas anodin.

 

Peut-on dire qu’il y a une « démocratisation » de l’insulte ?


Tout va trop vite actuellement : une insulte chasse l’autre, souvent grâce à Internet. Dès qu’une insulte est proférée, elle est immédiatement mise en ligne. C’est du brut et pourtant, ce n’est jamais un simple mot : il y a toujours un contexte autour de l’insulte. A l’Assemblée Nationale, en juin 2006, lorsque Dominique de Villepin profère une insulte à l'encontre de François Hollande, évoquant la "lâcheté des socialistes", les réactions et réponses montrent que les mondes des deux hommes sont différents.


Quand l’insulte est spontanée, qu’elle jaillit, ce n’est pas anecdotique. Qu’elle semble vulgaire ou "rigolote", en tant qu’historiens, nous essayons de dépasser le sens premier. On recueille l’information, on la place dans des réserves mais on ne se hasarde pas à l’analyser tout de suite. Actuellement, que ce soit en Italie avec Sylvio Berlusconi, en France avec Nicolas Sarkozy ou en Roumanie avec Traian Basescu, il y a une manière très virile de faire de la politique. Cela s’apparente à une forme de machisme. L’insulte misogyne est encore présente ; les stéréotypes sont nombreux. Voyez par exemple Patrick Devedjian en 2007, qui n’avait pas vu la caméra et traité de "salope" Anne-Marie Comparini, sa rivale politique qui venait d’être battue..."

 

* Le terme de Speakers' Corner (littéralement « coin des orateurs ») renvoie principalement à l'espace dédié de Hyde Park, à Londres, où chacun peut prendre la parole librement et assumer un rôle temporaire d'orateur, devant l'assistance du moment.

 

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