Amiante : Fibre miracle et poussière cancérigène !

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Toujours d'actualité la question de l'amiante ? Il semble bien que le fameux minéral à la texture fibreuse n'ait pas fini de faire parler de lui... Alors que la Maison de l'architecture et de l'environnement du Grand Dijon, en Côte-d'Or, présente jusqu'au 31 mars 2011 l'exposition "Amiante, un siècle de mensonges", la loi de financement de la sécurité sociale pour 2011 a porté le délai d’ouverture d’un dossier auprès du Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (Fiva) de quatre à dix ans. dijOnscOpe a voulu en savoir davantage sur ce matériau, qui a fait de nombreux ravages en Bourgogne...

 

Un scandale d'État ?
Depuis le 05 janvier et jusqu'au 31 mars 2011, Latitude 21, la Maison de l'architecture et de l'environnement du Grand Dijon, présente l'exposition "Amiante, un siècle de mensonges", conçue par le journaliste et auteur de bandes dessinées Albert Drandov. Avec l'affaire du sang contaminé, celle de l'amiante constitue l'un des plus importants scandales de santé publique qui a touché la France. D'après Albert Drandov, "près de 100.000 morts seraient attendus en France d'ici à 2050".
En apparence, l'amiante est un produit miracle qui possède de multiples propriétés : résistance au feu, faible coût, capacité à être filé ou tissé, faible conductivité thermique, acoustique et électrique, etc., d'où son utilisation massive, notamment dans le bâtiment. Mais en pratique, l'inhalation de fibres d'amiante s'est révélée hautement cancérigène. La nocivité de ce minerai naturel, qui se caractérise par sa texture fibreuse, est connue en France depuis 1906 grâce au rapport Auribault. Pourtant, il faudra attendre 1996 pour que l'amiante soit enfin interdit en France...
"Un vrai scandale", d'après Jean-François Borde, ancien ouvrier mouleur au sein de l'entreprise Eternit en Saône-et-Loire, et président du Comité amiante - Prévenir et réparer (Caper) Bourgogne. "Le but de notre association est de défendre les intérêts des victimes de l'amiante, de faire reconnaître leur maladie, d'obtenir une indemnisation équitable mais aussi d'obtenir un suivi médical de qualité." A l'instar des autres personnes exposées à l'amiante jusqu'à son interdiction en 1996 (en savoir plus ici), Jean-François Borde doit passer un scanner des poumons tous les deux ans dans le cadre du suivi post-professionnel (SPP).
A la cantine, avec de la poussière d'amiante sur le bleu de travail...
"Actuellement, je n'ai rien mais de 1971 à 2005, j'ai été exposé à l'amiante. J'ébarbais mes pièces moi-même jusqu'en 1996. Après cette date, l'amiante était officiellement interdit mais le toit des ateliers et les murs des ateliers étant revêtus de plaques d'amiante, nous avons continué à en respirer", explique le président du Caper Bourgogne, dont plusieurs collègues sont morts à 43, 44 ou 50 ans. "Je me souviens du plus jeune, mort à 42 ans : le matin, avant de passer une radio des poumons, il était là. Puis on ne l'a plus revu à l'usine ; il était atteint d'un mésothéliome, le cancer de l'amiante ; il est mort un an plus tard".
Jean-François Borde poursuit : "Pour travailler, je n'avais aucune protection, sauf un masque en papier qui ne servait à rien. Avec mes collègues, nous allions même à la cantine en bleu de travail recouverts de poussière d'amiante. Cette poussière, qui entre dans les bronches jusqu'aux alvéoles pulmonaires, a même causé la mort de femmes qui lavaient les bleus de travail de mes collègues !". Le président du Caper, qui reconnaît qu'il a subi des pressions de la part de sa direction du temps où il était encore dans l'entreprise, déplore le fait que les profits économiques aient pris le pas sur les impératifs de santé.
"On voyait les gens qui mouraient mais la direction disait qu'il ne fallait pas y faire attention. Tout était fait pour isoler ceux qui élevaient la voix, accusés de vouloir faire perdre leur travail aux autres car une personne reconnue malade n'a plus le droit de travailler exposée à l'amiante. Or tous les postes de l'usine étaient exposés !". D'après l'ancien mouleur, avec la montée du chômage dans les années 1970, les ouvriers avaient peur de se retrouver sans emploi à 50 ans passés. "L'ambiance était très tendue et quand l'amiante a été interdit, j'ai été traité de tous les noms, surtout de "fossoyeur de l'emploi".

Un déni de réalité
Médecin du travail au sein de l'association interprofessionnelle de santé au travail de la Côte-d'Or, (AIS 21), Jean-Paul Dulery s'occupe notamment du suivi post-professionnel des personnes qui ont été directement exposées aux fibres d'amiante dans le cadre de leur travail. Ce praticien voit donc défiler dans son cabinet des personnes ayant travaillé dans la mécanique, le chauffage, l'automobile, etc. "Aujourd'hui, les personnes particulièrement exposées sont celles qui s'occupent du désamiantage des bâtiments. Il existe des entreprises spécialisées or certaines personnes peuvent être tentées de faire appel à des entreprises qui effectueront le travail pour moins cher mais avec des équipements de protection insuffisants".
Au final, l'amiante a mis près de 90 ans à être interdit en France. Certes, de gros intérêts économiques étaient en jeu mais Jean-Paul Dulery évoque aussi un certain déni de réalité. "Pour un employeur, il est très difficile de reconnaître que le travail qu'il fait réaliser à ses employés est susceptible d'entrainer une maladie". Un déni de réalité qui aurait aussi touché certains ouvriers de l'entreprise Eternit, à Paray-le-Monial (71), qui imaginaient que la maladie pouvait toucher le collègue "mais pas eux", précise Jean-François Borde.
Comme le rappelle l'exposition présentée à la Maison de l'architecture et de l'environnement du Grand Dijon, jusque dans les années 1960, l'amiante était couramment utilisé dans le cinéma pour faire de la neige et les accessoiristes la malaxaient à pleine main tandis qu'en 1976, la Chambre syndicale de l'amiante s'offrait une campagne de publicité sur le thème : "Apprenons à vivre avec l'amiante". Aujourd'hui, la législation a nettement évolué mais Jean-Paul Dulery l'avoue : "Réussir à faire reconnaître que l'on est victime d'une maladie professionnelle ressemble parfois à un parcours du combattant pour un salarié lambda !".
Un produit magique présent partout
Depuis décembre 2010, la décision de porter de quatre à dix ans le délais d'ouverture d'un dossier auprès du Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (Fiva) est une nouvelle victoire pour les associations de défense des victimes de l'amiante. Mais pour Marie*, dont le mari est mort d'un mésothéliome en quatre mois, "le combat continue" : "Pensez qu'il a fallu quinze ans pour que la cause de la mort de mon mari soit reconnue officiellement ! A l'époque, les associations comme la Caper n'existaient pas ; j'étais seule. Mais encore aujourd'hui, la peur de représailles éventuelles empêche certaines victimes de s'exprimer", déplore-t-elle.
L'amiante se retrouve très fréquemment dans le secteur du bâtiment. "Pour 2011, une action particulière va être menée : avant toute opération de réhabilitation d'envergure, le maitre d'ouvrage du chantier devra procéder à une évaluation avant travaux pour vérifier qu'il n'y a pas d'amiante", explique Steve Billaud, directeur adjoint de l'unité territoriale Côte-d'Or au sein de la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (Direccte) de Bourgogne.
"Auparavant, le maitre d'ouvrage se devait seulement de vérifier qu'il n'y avait pas d'amiante uniquement sur les parties visibles. Nous mettons ainsi l'accent sur les pratiques de prévention pour pour protéger la santé des salariés, d'où la nécessité de sensibiliser les maitres d'ouvrage". Steve Billaud rappelle que le rôle des inspecteurs du travail au sein de la Direccte est aussi de contrôler les chantiers de retrait d'amiante pour lesquels un mode opératoire strict est à respecter. L'amiante se retrouve partout car "jusque dans les années 1970, il était considéré comme un produit magique".

*Dans un souci de confidentialité, le nom de l'intervenante a été modifié.

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