Philippe Maurice: «Je suis le dernier condamné à mort de France»

Philippe Maurice est le dernier condamné à mort français pour le meurtre d’un policier en 1980. Grâce à l’arrivée de la gauche au pouvoir, sa peine est commuée en réclusion criminelle à perpétuité en 1981. Pour dijOnscOpe, il évoque sa vision actuelle de la peine de mort et les carences du système carcéral...

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Philippe Maurice est le dernier condamné à mort français pour le meurtre d’un policier en 1980. Grâce à l’arrivée de la gauche au pouvoir, sa peine est commuée en réclusion criminelle à perpétuité en 1981. Pour dijOnscOpe, il évoque sa vision actuelle de la peine de mort et les carences du système carcéral...
L’abolition de la peine capitale, il a longtemps été le premier à la prôner. Aujourd’hui, le grand historien médiéviste qu’il est devenu en prison vit des jours apaisés loin du tumulte pénitentiaire. Néanmoins, l’ancien détenu est toujours préoccupé par la question de la peine de mort et prêt à intervenir en cas de besoin.

 

Lutter contre la peine de mort : un combat à mener « à l’extérieur »
"Je trouve ça sidérant que la peine de mort soit encore une réalité dans plusieurs États du monde. Je suis convaincu qu’un jour ou l’autre elle sera universellement abolie. Mais pour que ce soit le cas, il faut que les gens se battent. Le combat doit surtout être mené en dehors de l’Europe. Je me suis rendu compte que les Américains et Canadiens anglophones « ne vivent pas sur la même planète » que nous. Les abolitionnistes Anglo-Saxons prônent l’abolition non pour des raisons humanistes mais pour éviter la condamnation d’innocents. Le discours « européen » contre la peine de mort est inutile avec eux. Malgré tout je pense que le réalisme l’emportera petit à petit. Au Japon par exemple les débats contre la peine capitale sont de plus en plus nombreux. Quand des grands pays comme le Japon voient le fonctionnement des pays européens, ils s’interrogent. L’Europe a une valeur d’exemple même si elle s’avère non sociale sur de nombreux points.

 

"A 15 ans, imaginer l’horreur du système carcéral me faisait froid dans le dos"
Quand on est jeune, je pense qu’il est plus évident d’être contre la peine de mort. Je me souviens qu’à l’âge de 15 ans, je passais parfois devant la prison de Fresnes. A chaque fois, imaginer l’horreur du système carcéral me faisait froid dans le dos. A mon époque, la peine capitale était déjà cachée, honteuse. Quand j’avais 18 ans, je n’avais pas de discours sur la peine de mort. La chanson de Sardou : « Je suis pour » en 1976 a été une sorte de révélateur [La chanson évoque l'assassinat d'un enfant et le désir de vengeance du père, Sardou est accusé de faire l'apologie de la peine de mort]. Elle a fait l’objet de discussions entre mes amis et moi même. Je peux vous dire que nous y étions pratiquement tous opposés.

 

Si je devais dire quelque chose à un partisan de la peine de mort aujourd’hui ?
Je lui dirai d’imaginer que son enfant soit un jour condamné à mourir. Que ferait-il dans ce cas là ? Ma mère était contre la peine capitale depuis longtemps quand j’ai été condamné. Je pense en revanche que ma grand-mère était pour. Jusqu’au jour fatidique où elle a été concernée par la question... J’insisterai aussi sur le caractère sacré de la vie. Les personnes favorables à la peine de mort considèrent que le fait de tuer est un crime majeur car la vie doit être respectée. Pourtant, malgré ce caractère sacré, ils souhaitent donner la mort. Il faut sans doute être triste, malheureux et antipathique pour être pour. Quand je vois certaines personnes dormir devant la prison et bondir de joie quand la personne est exécutée, je me dis que quelque part ce sont des « psychopathes ».

 

Les hommes étaient moins cruels au Moyen-Age
Moi qui étudie la période du Moyen âge, je trouve que parfois, les hommes étaient alors moins cruels. Et puis, ils avaient des excuses, l’humanisme n’était pas encore passé par là. Il faut que l’humanité embellisse, progresse. Je me demande comment on peut se réjouir de la mort de quelqu’un. On peut à la rigueur être soulagé comme avec la mort du couple Ceausescu [De 1947 à 1989, la Roumanie subit une dictature. En décembre 1989, le dictateur Nicolae Ceausescu et sa femme sont renversés par des « communistes dissidents » puis exécutés]. Leur exécution coupait court à un possible retour au pouvoir. Dans les cas de dictatures, on peut ressentir un certain apaisement mais il y a une différence entre éprouver du soulagement et trouver du plaisir dans la mort d’un être humain. On élimine des personnes alors qu’on pourrait très bien les enfermer à vie. Je ne pense pas, comme le dit Nicolas Sarkozy, que les juges sont irresponsables. D’autant que les prisonniers qui récidivent n’étaient pas pour la plupart d’entre eux destinés à la prison à vie.

 

Une dénonciation du système carcéral
Je suis bien placé pour parler de l’univers carcéral ayant vécu une vingtaine d’année en prison. Lorsque j’étais en détention, certains prisonniers instables relevaient purement et simplement de la psychiatrie. Je ne comprends pas pourquoi ces personnes sont envoyées en prison. Elle est loin d’améliorer l’état des prisonniers. Dans le monde de frustration qu’elle représente, il faut être très équilibré pour ne pas avoir de troubles. Dans les dernières années de mon incarcération, j’étais avec beaucoup de délinquants sexuels. Ce sont des gens qui auraient eu besoin d’être soignés, or, toutes les consultations étaient payantes. On ne peut pas imposer un suivi psychologique contre la volonté d’une personne mais il faudrait les aider à consulter. Par ailleurs, quand on mêle dans une même cellule jeunes et vieux, il y a forcement des heurts. Quand un délinquant sexuel sort de prison, le risque de récidive est important.

 

La prison, un univers à part
J’ai souvent été victime de la violence des gardiens même avant ma condamnation en 1980. A la fin des années 1970, comme je le raconte dans mon livre autobiographique ["De la haine à la vie", 2001], j’étais parti avec ma petite amie en vacances lorsque je me suis fait arrêter pour usage de fausse monnaie. Les gardiens m’ont rué de coup. Quand les jeunes sortent de prison, ils sont pleins de violence à cause des conditions carcérales et de la brutalité de quelques gardiens. Ça permet de faire dire à certains qu’ils sont irrécupérables et qu’il faut des prisons encore plus dures. Aujourd’hui, je trouve qu’on ne règle pas du tout ces problèmes de criminalité. Je n’ose pas imaginer ce que ça va donner dans 20 ans. Quand ce sera vraiment une catastrophe, il y a aura peut être un déclic. Lorsque les hommes politiques vont s’attaquer au fonds du problème, ils vont avoir bien plus de mal que si on s’en était occupé 10 ans auparavant.
Malgré tout, je suis convaincu que l’humanité va dans le bon sens. En ce moment je suis surtout préoccupé par ma rentrée universitaire. Ma vie est ailleurs mais si un régime européen voulait rétablir la peine de mort, il est clair que j’arriverai à toute vitesse. Dans cette situation, ma présence serait vraiment utile pour rappeler ce qu’est la peine de mort."
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