"Photodafé" en Bourgogne

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Crever l'abcès. Dénoncer un système qui rend impossible pour le photographe professionnel de vivre de son travail. Tel est l'objectif de Jean-Baptiste Avril, photographe professionnel à Chalon-Sur-Saône (71), qui a décidé, lundi 11 janvier, de brûler l'essentiel du travail qu'il avait réalisé à Tel-Aviv en 2008. Cet autodafé, mené dans la cité de Nicéphore Niepce, l'inventeur de la photographie, permettra t-il de braquer les projecteurs sur un métier en péril, voire de faire réagir le législateur ? Des professionnels réagissent...

 

Des clichés symboliques


17 planches de 36 négatifs sont partis en fumée. La quasi-totalité des clichés que Jean-Baptiste Avril avait réalisés à Tel-Aviv en 2008, sur le thème de l'architecture de la capitale israélienne, et qui avaient fait l'objet d'une exposition au Musée d'art contemporain de la ville : "Sur ce projet, j'ai concentré tous les abus que peut rencontrer un photographe : abus d'exploitation, travail non rémunéré. Ces clichés ont été salués par la critique et les édiles, la presse israélienne a véritablement été dithyrambique, mais tout cela ne m'a rapporté aucun revenu. Le Musée d'art contemporain, à la fin de l'exposition, n'a pas acheté la moindre image".

 

Une profession "en danger"


Jean-Baptiste Avril souhaite avant tout "dénoncer un système qui rend impossible pour le photographe de vivre de son travail : derrière une photo, il y a un homme et une famille, mais on a du mal à considérer qu'un photographe doive mettre quelque chose dans son assiette. Les commerçants n'ont pas le droit de vendre à perte : de même, il faudrait que le prix de toute photo respecte obligatoirement un barème". Un constat de crise partagé par le grand reporter dijonnais Emmanuel Razavi : "A l'exception du cinéma, le monde de l'image et de la presse vont de plus en plus mal. En France, la photo professionnelle et surtout le photojournalisme sont morts il y a dix ans. Même si je trouve dommage qu'un photographe en vienne à brûler son œuvre, cela en dit long sur le désespoir qui touche ce métier essentiel pour la conservation de notre histoire et de notre patrimoine".


Nicolas Richoffer, photographe de presse, le confirme également : "Le problème est qu'aujourd'hui les photographes indépendants n'arrivent plus à vivre de leur travail. Une poignée de majors vendent des photos à prix cassés, souvent de faible qualité. Face à cela, les coûts de revient des photographes professionnels sont plus élevés".

 

Revaloriser la photographie


Selon Jean-Baptiste Avril, "la photo ne bénéficie d'aucun respect et on ne lui donne que peu de valeur". Le photographe dénonce les "nombreux abus des magazines, plate-formes web, institutions publiques ou privées". Et nous cite des exemples récents : "Il y a quelques temps, des magazines comme Géo avaient commencé à mettre leurs lecteurs à contribution pour déposer gratuitement des photos sur leurs sites web. Désormais, même les grandes revues de photo publient des clichés d'amateur. Mais ce n'est pas parce que tout le monde a un appareil photo que tout le monde fait de la photo".


Une situation également constatée par Nicolas Richoffer : "J'espère que cette démarche permettra de parler de ce problème de la dévalorisation de la photographie. Néanmoins le combat est presque perdu d'avance dans une économie qui se mondialise ; la logique économique l'a déjà emporté, surtout dans le cas du photojournalisme. Pour la photo artistique, la situation n'est peut-être pas perdue car une exposition représente un budget, dont une partie doit revenir au photographe".

 

Vers une évolution de la législation ?


Selon Jean-Baptiste Avril, "c'est au législateur de faire avancer les choses : il y a quelques mois, Frédéric Mitterrand et Jack Lang ont mis en place une commission sur l'évolution du photojournalisme ; j'espère que d'autres personnalités politiques vont s'emparer du débat, afin d'obtenir une juste reconnaissance du travail des photographes et une législation qui les protège. En Europe, la France est loin d'être au premier plan en matière de protection des artistes".


Jean-Baptiste Avril en appelle au député-maire PS de Chalon-Sur-Saône, Christophe Sirugue, afin qu'il porte ce débat dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, "en tant que Maire de la ville historique de la photographie". Le symbole est fort, même si Jean-Baptiste Avril s'est un peu installé à Chalon par hasard. Le photographe estime que l'héritage de Nicéphore Niepce ouvre un large champ à sa ville : "Aujourd'hui, l'avenir des villes se construit autour de leur patrimoine et de leur passé : Chalon doit affirmer haut et fort l'héritage de Niepce, et son grand destin photographique"...

 

La fin justifie t-elle les moyens ?


Pour Jean-Baptiste Avril, l'important était de dénoncer : "Il a été choquant pour moi aussi de brûler ces clichés mais ce n'est pas là le plus important : j'ai déjà été blessé, physiquement, en faisant mon travail dans un contexte de guerre et c'est la valeur de ce risque qui est la plus importante". Une démarche totalement soutenue par Nicolas Richoffer : "Qu'il brûle ses négatifs ne me choque pas ; il est propriétaire de ses œuvres. C'est évidemment triste car elles semblent de qualité mais il en est de même pour les agriculteurs réduits à jeter leur production. C'est un sacrifice que je salue".


Cependant, pour Emmanuel Razavi, si l'acte est symptomatique de notre période de crise, ce côté "presque révolutionnaire" est un peu excessif : "Je suis contre les autodafés : dans certains pays, des gens risquent leur vie pour filmer, photographier et diffuser leurs images, alors comment peut-on brûler les nôtres ? Il y a quelques jours, on accueillait à Talant des Iraniens qui ont dû quitter leur pays parce qu'ils ont revendiqué cette liberté". Selon le grand reporter qui reconnaît le "véritable talent" de Jean-Baptiste Avril, "les élections sont le meilleur moyen de faire pression sur les politiques. De plus, il existe des syndicats de photographes, qui sont parmi les organisations professionnelles les mieux structurées". Enfin Emmanuel Razavi doute de l'impact de ce genre de "buzz" : "Il y a deux ans, un caméraman s'est suicidé en se jetant dans le vide avec sa caméra. Malheureusement on a guère parlé de lui et des difficultés qu'il avait rencontrées auparavant pour vendre ses sujets aux diffuseurs"...

 

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