Et si les luttes de pouvoir étouffaient la science?

L'homme est-il responsable du réchauffement climatique ? Cette question déchire aujourd'hui la communauté scientifique. Pire. Elle démontre à quel point les chercheurs français, au-delà de l'établissement de la vérité, sont impliqués dans des luttes de pouvoir dont l'issue déterminera, peut-être plus que la preuve scientifique elle-même, la vérité de demain. A l'heure où la Fête de la science bat son plein à Dijon, jusqu'au dimanche 16 octobre 2011, quels enjeux de pouvoir recèle aujourd'hui la recherche scientifique ? Au-delà des luttes internes à la communauté scientifique, quelle influence les chercheurs exercent-ils sur la sphère politique, le monde économique et la société ? Éléments de réponse avec Pierre Camberlin, climatologue, professeur et directeur adjoint du Centre de recherche en climatologie à l'Université de Bourgogne...

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Scientifique = pensée unique ?

La planète se réchauffe : le fait est entendu. Les causes de ce phénomène sont pourtant loin de faire l'unanimité au sein de la communauté scientifique. En 1988, les États-membres de l'Onu lancent un Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), afin "d'évaluer, sans parti-pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d'ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les risques liés au changement climatique d'origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d'éventuelles stratégies d'adaptation et d'atténuation" (Lire ici la présentation du Giec sur son site officiel). Et leurs conclusions, destinées au monde politique, convergent : l'homme aurait bien une influence sur le changement climatique. Ainsi, la science aurait parlé. Point final.

Des voix dissonantes ne l'entendent pourtant pas de cet avis : Claude Allègre en tête, géochimiste et ancien ministre de l'Éducation nationale, pour ne citer que le plus médiatique. "L'idée généralement admise postule que le changement climatique consiste en un réchauffement global causé par le gaz carbonique (CO2) émis par l'homme suivant le phénomène physique dit de "l'effet de serre". Je fais partie des membres de la communauté scientifique, certes aujourd'hui très minoritaires, qui contestent cette interprétation, la trouvant simpliste et occultant les dangers véritables", explique-t-il (Lire ici LExpress.fr sur le sujet). Et de préciser : "La seconde question est celle de l'influence du CO2. L'augmentation des teneurs en CO2 dans l'atmosphère est un fait d'observation et l'homme en est très certainement responsable. A terme, cette augmentation deviendra sans nul doute une pollution néfaste, mais son rôle exact sur le climat est moins clair. Divers paramètres nous paraissent plus importants que le CO2. Ainsi, le cycle de l'eau et la formation de divers types de nuages, avec les effets complexes des poussières industrielles ou agricoles. Ou bien les fluctuations de l'intensité du rayonnement solaire à l'échelle du siècle et de l'année, qui semblent mieux corrélés avec les effets thermiques que les variations de teneur en CO2". A ce stade, la divergence de vues pourrait rester... une divergence de vues. Sauf que Claude Allègre fustige également les "fanatiques de l'effet de serre", qui ne voient pas d'un bon oeil la médiatisation d'idées divergentes.

L'affaire a pris un tournant nettement plus politique en avril 2010 quand 400 scientifiques français travaillant dans le domaine du climat ont écrit une lettre à Valérie Pécresse, ministre de la Recherche, pour interpeller "les structures référentes de la recherche scientifique française face aux accusations mensongères lancées à l’encontre de notre communauté" (Lire ici la lettre). Un air de cour de récréation, où l'on demande à la maîtresse de trancher le conflit ? Pas loin. Sauf que la maîtresse est ministre et que l'homme à abattre, qui menace médiatiquement les thèses de toute une communauté, l'a été également. "Depuis plusieurs mois, des scientifiques reconnus dans leurs domaines respectifs dénigrent les sciences du climat et l’organisation de l’expertise internationale, criant à l’imposture scientifique. Ces accusations ou affirmations péremptoires ne passent pas par le filtre standard des publications scientifiques. Ces documents, publiés sous couvert d’expertise scientifique, ne sont pas relus par les pairs, et échappent de ce fait aux vertus du débat contradictoire", notent les "400". Et de demander à la ministre de trancher le débat scientifique : "Vous constituez les structures référentes de la recherche scientifique française. Les accusations publiques sur l’intégrité des scientifiques du climat sortent des cadres déontologiques et scientifiques au sein desquels nous souhaitons demeurer. Nous pensons que ces accusations demandent une réaction de votre part, et l’expression publique de votre confiance vis-à-vis de notre intégrité et du sérieux de nos travaux". Dans un mode de pensée où le débat contradictoire est normalement vu comme un moyen de conforter une vérité scientifique, la réaction des "400" questionne. Pourquoi protéger à tout prix "sa" vérité ? Pourquoi demander au pouvoir politique de légitimer une partie de la communauté par rapport à une autre ?

A la recherche de l'influence politique...

Pierre Camberlin, climatologue, professeur et directeur adjoint du Centre de recherche en climatologie à l'Université de Bourgogne, a sa propre idée sur ce débat. "Tout d'abord, la question du changement climatique mobilise un grand nombre de connaissances - du physicien au climatologue en passant par le météorologue - et un scientifique peut donc difficilement avancer seul : c'est pourquoi la communauté a décidé de se réunir au début des années 1990 afin de rassembler les connaissances et de confronter les points de vue, pour établir un corpus de connaissances à ce sujet", explique-t-il. Et de préciser : "Sur plan scientifique, le consensus existe réellement. Donc oui, des chercheurs émettent des thèses différentes, mais ce qu'il faut bien voir est qu'ils n'ont pas nécessairement travaillé directement sur le climat lui-même. En d'autres termes, le monde scientifique est constitué de champs disciplinaires très différents et moi, en tant que climatologue, je me garderai bien de traiter de biologie...". Le géochimiste Claude Allègre n'aurait donc qu'à se rhabiller.

Si l'on se place de ce point de vue, quel but poursuivrait donc Claude Allègre, s'il n'est pas celui de l'établissement de la vérité scientifique ? "La motivation est claire : se faire entendre. Mais sans vraiment avoir de bases scientifiques. Je ne sais pas quelle est la responsabilité des médias à ce sujet mais toujours est-il que son message est entendu plus fortement qu'il devrait l'être, de mon point de vue, compte-tenu de l'absence de bases scientifiques qualitatives. Mais je ne maîtrise pas complètement les raisons qui l'ont poussé à faire valoir ces idées". Pour les 400 signataires de la lettre précitée, l'allusion est à peine voilée : Claude Allègre cherche à se faire entendre pour peser dans le débat politique. Ainsi, la lutte de pouvoir engagée au sein de la communauté scientifique ne reposerait pas sur l'attachement à la vérité scientifique mais bien à une quête de légitimité et d'influence auprès de la sphère politique. Et la science dans tout ça ? "Notre problème est surtout que notre message soit entendu et pas couvert par des voix qui ne reposent pas sur des constats scientifiques", souligne Pierre Camberlin.

La science, cinquième pouvoir ou soumise au pouvoir ?

Il n'empêche. Cette affaire laisse l'amère impression que le travail du politique est d'adouber le bon scientifique et de faire comprendre que les voix dissonantes ne sont pas les bienvenues. Car l'enjeu est de taille : fonder une politique sur un constat scientifique erroné pourrait s'avérer dangereux pour le personnage public qui manierait ces données sans précaution. Il suffit de rembobiner un peu le fil de l'histoire pour revenir aux erreurs scientifiques commises au temps de la "vache folle" à la fin des années 1990 ou encore aux prévisions largement surestimées concernant la diffusion du virus de la grippe H1N1, en 2009-2010... Des éléments extérieurs à la science elle-même auraient-ils interféré avec l'établissement de la vérité ? "Des considérations économiques entrent parfois en jeu, c'est vrai, notamment car sans le financement des pouvoirs publics ou de la sphère économique, nous ne pourrions plus avancer. Mais au quotidien, il y a une indépendance réelle de la recherche", note Pierre Camberlin.

Soumission au pouvoir ? Contre-pouvoir ? Entre la science et la politique, le rapport semble toujours très ambigu. "La science n'est pas un contre-pouvoir. Il ne s'agit pas, d'ailleurs, d'exercer un pouvoir personnel. Nous sommes là pour donner des éclairages", estime Pierre Camberlin. Sur la question de la soumission au pouvoir, on l'a vu, la recherche de reconnaissance par le politique, due en partie à la dépendance financière des chercheurs aux deniers publics, peut entraîner une relative perte d'indépendance. D'ailleurs, en ayant pour objet de "mieux comprendre les risques liés au changement climatique d'origine humaine", l'impulsion politique du Giec orientait déjà les futures recherches, omettant l'idée que le changement climatique puisse avoir d'autres origines...

Mais la dépendance du scientifique face au pouvoir est un lieu commun dont il faut se garder d'user trop abusivement. Le 25 mai 2011, Claude Guéant, ministre de l'Intérieur, s'attirait les foudres du monde éducatif en affirmant que "les deux tiers des échecs scolaires, c'est l'échec d'enfants d'immigrés". Il enfonçait le clou peu après à l'Assemblée en assénant : "C'est vrai qu'il y a deux tiers des enfants d'immigrés qui se trouvent sortir de l'appareil scolaire sans diplôme" (Lire ici LeMonde.fr sur le sujet). Le ministre appuyait ses dires sur les chiffres de l'Insee. Or, les "chiffres de l'Insee contredisent M. Guéant", annonçait officiellement l'institut, lundi 27 juin. Dans une communication rare de la part de cet organisme rattaché au ministère de l'Économie, l'Insee a tenu à corriger le tir, se référant aux "différents échanges qui ont eu lieu à ce sujet" (Lire ici le communiqué de l'Insee). "La proportion d'enfants d'immigrés parmi les élèves sortis sans qualification de l'enseignement secondaire peut être estimée à environ 16% pour les enfants de familles immigrées. Si on y ajoute les enfants de familles 'mixtes', cette proportion passe à environ 22%". En posture de "désintox", la communauté scientifique a-t-elle joué le rôle d'un cinquième pouvoir ? Si ce genre d'événements n'est encore pas légion, il laisse espérer que la science, à l'image de cette réaction de l'Insee, retrouvera un jour sa vraie place. Pas au-dessus du politique. Pas en-dessous. Mais à ses côtés, comme éclaireur et chien de garde.

 

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