Vers la fin des inégalités culturelles?

Massification culturelle, généralisation de l'inculture et toute-puissance de la télévision... Pour une partie des sociologues contemporains, la société moderne tendrait vers la moyennisation et ne serait plus divisée par les inégalités culturelles. "Faux !", clame Philippe Coulangeon, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et professeur à Sciences-Po Paris. Invité à Dijon par l'Université de Bourgogne mardi 04 octobre 2011, le sociologue estime au contraire que la "massification" n'est qu'une illusion cachant de nouvelles formes d'inégalités...

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L'heure du pessimisme culturel

La culture joue-t-elle un rôle dans la production et la pérennisation des inégalités ? Au milieu du XXe siècle, le sociologue Pierre Bourdieu a popularisé l'idée que la construction et la reproduction des inégalités sociales sont liées aux ressources culturelles que portent les individus, notamment dans le système scolaire. "Aujourd'hui un certain nombre de travaux, notamment américains, remettent en cause l'idée que les différences sociales puissent se manifester sur le plan des habitudes et des attitudes culturelles. Au-delà, l'idée même que nos sociétés seraient toujours des sociétés de classes est remise en question. Car en réalité, si l'on y réfléchit bien, chez des auteurs comme Maurice Erard ou chez Bourdieu, le concept même de classe sociale est très lié aux notions de culture", introduit Philippe Coulangeon, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et professeur à Sciences-Po Paris, lors d'une conférence animée mardi 04 octobre 2011 à l'Université de Bourgogne.

Une théorie de la moyennisation notamment portée par le sociologue Paul Kingston dans l'ouvrage The classless society (Traduction : La société sans classes), qui estime que "l'une des manifestations de l'effondrement des sociétés de classes est qu'il n'est plus possible d'identifier des cultures de classes cohérentes", note Philippe Coulangeon. Parallèlement, l'idée de moyennisation a été défendue en France par Henri Mendras, pour qui cette disparition des classes s'observe dans le fait que les modes de vie se standardisent, tout comme la culture et les loisirs.

Autre aspect de l'évolution actuelle des théories sociologiques sur la question de la culture : le pessimisme d'un certain nombre de penseurs, tant au sujet de la culture "des masses" que de celle des élites. "Après l'élection de Sarkozy et les manifestations d'inculture décomplexée du président de la République, la question s'est posée : est-ce juste un épiphénomène ou est-ce que le "moment Sarkozy" a une signification profonde sur l'évolution du rapport des élites à la culture ?", explique Philippe Coulangeon. Et de préciser : "Parallèlement, les prophètes du déclin de la culture font recette, aussi bien à droite qu'à gauche. Ce pessimisme porté par des personnalités telles qu'Alain Finkielkraut est finalement de bon aloi, parce que tourné vers les dominants... Il ne s'agit pas ici de s'étrangler devant la barbarie culturelle des masses, mais de se gausser de l'inculture décomplexée des puissants. Mais dans toutes ces réflexions, d'une certaine façon, la matrice commune est que la culture n'aurait plus la place qu'elle devrait avoir dans la vie sociale".

Plaidoyer contre la "massification"

Philippe Coulangeon n'adhère pas à ces thèses. "Un certain nombre d'indicateurs robustes montrent que la société française n'a pas radicalement changé au cours des vingt dernières années et que cette idée d'homogénéisation des habitudes et des attitudes culturelles est erronée", commence-t-il. Au regard des enquêtes menées par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) sur les pratiques cultuelles des Français de 1973 à 2008 (Lire ici), le sociologue conclut même que le mouvement est inverse : "Pour la plupart des pratiques, les écarts entre groupes sociaux ont plutôt tendance à s'amplifier. Si on observe par exemple les données relatives à la fréquentation des équipements culturels de type théâtre, opéra, spectacle vivant... Le ratio classes supérieures/classes populaires s'est amplifié".

Et la "culture de masse" dans tout ça ? "La culture de masse a beau être massive, elle est plus massive pour certains que pour d'autres. Le meilleur exemple est la télévision. Quand on regarde les données des enquêtes de l'Insee sur les emplois du temps des Français (Lire ici), très instructives sur les usages des temps de loisirs, on observe qu'entre la fin des années 1980 et la fin des années 1990, la durée quotidienne moyenne d'usage de la télévision a augmenté dans toutes les catégories sociales, sauf dans les catégories cadres et professions intellectuelles supérieures", résume Philippe Coulangeon. La massification des pratiques culturelles toucherait donc ainsi certaines catégories sociales plus que d'autres, perpétuant sous une forme voilée les inégalités culturelles.

Pour autant, certaines pratiques font bien l'objet d'une désaffection générale, qui n'épargne pas les élites - même s'il serait trop rapide d'en tirer le constat d'une massification culturelle. " Sur la série d'enquêtes Insee concernant les pratiques culturelles des Français, on constate que certes, les écarts entre classes supérieures et classes populaires en matière de fréquentation des théâtres, des concerts de musique classique ou de lecture restent importants mais certaines de ces pratiques font l'objet d'une désaffection générale. Pour prendre l'exemple de la lecture : dans toutes les catégories, on constate une diminution de la proportion de "gros lecteurs", qui disent lire plus de vingt livres par an. Sans doute les formes les plus légitimes de la culture fonctionnent moins qu'auparavant comme un marqueur très fort, mais pour autant ce constat n'est pas suffisant pour affirmer que la culture aurait cessé d'être classante".

Les nouvelles formes d'inégalités culturelles

En réalité, si les anciens repères permettant d'affirmer que la culture est "classante" ont tendance à perdre de leur impact, les clivages culturels persistent bel et bien au sein de la société française, mais sous une autre forme. "Nous assistons certainement à l'émergence de nouveaux marqueurs culturels de la distinction", résume Philippe Coulangeon. La sociologie des emplois du temps permet, par exemple, d'analyser plus finement la situation. "La question des usages du temps est extrêmement structurante dans les sociétés contemporaines. Au fond, le temps est une ressource extrêmement discriminante selon les groupes sociaux. Et l'une des évolutions très lourdes dans beaucoup de sociétés occidentales est que la place du temps libre selon la catégorie sociale s'est progressivement inversée. A la fin du XIXe siècle, le temps libre était le privilège des nantis, des classes supérieures. Et donc la quantité de temps libre disponible déclinait régulièrement à mesure qu'on descendait l'échelle sociale. Aujourd'hui en France, le temps de travail des cadres est plus élevé que celui des ouvriers. La transformation est massive et rend obsolète l'idée d'une "classe de loisirs". Je pense que l'évolution des comportements culturels des classes supérieures est profondément liée à l'évolution du rapport au temps", analyse le sociologue. "Pourquoi ? Car les formes les plus ascétiques du rapport à la culture renvoient précisément à des pratiques très coûteuses en temps - lire Guerre et paix, de Tolstoï, est très dépensier en temps ! Cette évolution du rapport au temps permet de comprendre ce qui se passe du côté des pratiques qui sont vues comme les plus légitimes, mais qui ne sont plus forcément compatibles avec le mode de vie des classes supérieures, car le temps fait défaut".

A défaut de temps, les pratiques très coûteuses en argent ont toujours le vent en poupe. "Certaines pratiques rares, dont les profils de distinction résistent bien, sont précisément les pratiques qui présentent les caractéristiques inverses, c'est-à-dire qui peuvent demander beaucoup d'argent mais pas forcément beaucoup de temps. Le marché de l'art se porte très bien par exemple !", constate Philippe Coulangeon.

Surtout, dans cette recomposition des marqueurs culturels des différences sociales, le sociologue soulève l'importance croissante des ressources du "cosmopolitisme culturel". "C'est un point qui a été beaucoup abordé en France, notamment par Anne-Catherine Wagner, avec Les Classes sociales dans la mondialisation, qui montre bien comment les ressources cosmopolites et la maîtrise des langues étrangères sont devenues des marqueurs sociaux extrêmement importants".


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