Femmes politiques:"Nous sommes nos propres ennemies!"

Le conservatisme des partis politiques au sujet de la présence des femmes dans les assemblées locales et nationales n'est plus à démontrer. En témoignent les dernière élections sénatoriales, dimanche 25 septembre 2011, où sur les 170 sièges renouvelés, seuls 49 d'entre eux ont été attribués à des femmes. Au-delà de la réticence séculaire des hommes à partager les responsabilités politiques, la table-ronde organisée lundi 10 octobre à Dijon, à l'initiative de l'association Carrefour des Mondes et du conseil régional de Bourgogne, a soulevé un point nouveau dans le débat : les femmes seraient-elles freinées par un "complexe politique", laissant sous-entendre elles-mêmes qu'elles n'auraient pas les compétences requises pour ces postes à responsabilité ?...

"Nous sommes nos propres ennemies"

La culture politique française est traditionnellement masculine ; au fil des siècles, elle a même ancré dans les esprits l'idée qu'un homme serait plus compétent qu'une femme pour exercer le pouvoir. "Quand j'ai constitué ma liste à Longvic, en Côte-d'Or, pour les élections municipales de 2008, beaucoup de femmes m'ont répondu qu'elles n'étaient pas compétentes, ce qui prouve qu'elles n'ont pas confiance en elles. Un homme ne m'a jamais dit qu'il n'était pas compétent !", commence Claude Darciaux, députée-maire socialiste de Longvic, dans le Grand Dijon. Et d'ajouter : "Je m'indigne de voir à quel point est ancrée la différence entre l'inné et l'acquis en politique, selon laquelle, notamment, les femmes auraient des capacités relationnelles supérieures aux hommes... C'est totalement faux ! Nous ne sommes pas programmées, nous n'avons pas un "sexe du cerveau" ! Je crois que c'est la société qui fabrique : il n'y a pas d'inné. Je voudrais m'élever très fortement contre cette opinion qui fait qu'effectivement, quand on sollicite une femme, elle se dévalorise et n'a pas confiance en elle".

Lors de la table-ronde organisée lundi 10 octobre 2011 à Dijon à l'initiative de l'association Carrefour des mondes et du conseil régional de Bourgogne, les témoignages ont afflué en ce sens. Pour Marie Mercier, maire UMP de Châtenoy-le-Royal, en Saône-et-Loire, l'ennemi principal des femmes n'est pas à chercher uniquement du côté des hommes. "Quand j'ai présenté ma propre liste, par deux fois déjà, les femmes ne m'ont pas dit qu'elle n'étaient pas compétentes. C'est bien plus grave que ça. Elle m'ont dit : "Je ne suis pas capable". C'est pire, car "compétente" sous-entend que l'on peut encore acquérir ; alors qu'un constat d'incapacité laisse entendre que l'on y arrivera jamais. Nos pires ennemis, en réalité, ce sont nous-mêmes. Personne n'est venu me chercher mais a contrario, quand je me suis présentée pour être maire de ma commune, personne ne s'y est opposé non plus !", témoigne-t-elle. Une question de confiance en soi que décèle également Christine Burtin Lauthe, présidente de l'association Carrefour des mondes, en racontant le parcours d'une femme politique de sa connaissance : "Les femmes, souvent, il faut aller les chercher. Et elles ont ensuite ce sentiment d'être redevables... Je raconterai l'histoire de quelqu'un qu'on a été chercher, qui a été élue, mais qui a laissé sa place quand on le lui a demandé. Pourquoi ? Parce que cette personne avait le sentiment qu'on lui avait fait un cadeau. Qu'elle n'était pas vraiment là parce qu'elle devait l'être".

Des témoignages corroborés par les résultats d'une consultation régionale, présentée lundi 10 octobre par Maud Navarre, chercheuse en sociologie à l'Université de Bourgogne, intitulée Comment exercer un mandat politique quand on est une femme ?* "Les femmes s'estiment moins compétentes que les hommes en politique. Nous l'avons constaté à partir des questions posées, qui concernaient la connaissance des délégations avant d'être élu(e) ou encore la capacité à savoir animer les réunions. Comme elles s'estiment moins compétentes, elles recourent beaucoup plus souvent à des formations : 39% des femmes élues ont déjà suivie une formation lors de l'exercice de leur mandat contre 33% pour les hommes. Par ailleurs, 77% des femmes auraient voulu suivre davantage de formations qu'elles ne l'ont pu ensuite ; contre 62% pour les hommes".

Être une femme, un bonus politique ?

Les apparences sont pourtant trompeuses. Si cette étude montre par exemple que les femmes s'engagent davantage en politique suite à l'implication dans une association, contrairement aux hommes qui ont plutôt tendance à y venir par le biais d'un syndicat ou d'un parti politique, il ne faudrait pas voir dans ce constat un aspect dévalorisant. Bien au contraire. "On s'aperçoit que dans une campagne, quand on se met à rédiger le profil d'une candidate, ce qui transparaît est que cette implication dans des associations de parents d'élèves, de santé ou dans des associations caritatives, est un élément important dans la mesure où elle colle avec les priorités des Français - l'éducation, la santé, le logement... Ce sont des thèmes de vie quotidienne. Ces paramètres sont à mettre au crédit d'une candidate femme et je crois qu'à ce titre elle a plus de crédibilité qu'un homme, dont les interventions vont plus porter sur la capacité de gestion, la capacité de direction", relève Gérard Obadia, directeur associé de la société Opérationnelle, spécialisée dans la communication publique et la communication relationnelle. Et de nuancer : "Globalement, je ne crois pas que l'on puisse faire du fait d'être une femme ou d'être un homme des arguments concurrentiels".

Un argument que la socialiste Ségolène Royal n'avait pourtant pas hésité à mettre en avant lors de l'élection présidentielle de 2007... "Lors d'un débat dans les primaires PS, avant l'élection présidentielle de 2007, on pose la question à Ségolène Royal de savoir ce qui la différencie des autres. Elle répond : "Il n'y a qu'à me regarder pour voir". Le fait d'être une femme était vu comme un élément de changement dans la vie politique au plus haut niveau. Paradoxalement, sans rentrer dans le débat actuel, on voit que cette question-là a été moins présente pour la primaire socialiste de 2011. Elle n'est pas abordée, la voie a été ouverte. Je suis convaincu que, pour arriver à ce qu'on arrête de se poser la question, il faudra un jour qu'une femme devienne présidente de la République, pour que l'on puisse juger à égalité quelqu'un qui aura occupé ces responsabilités au même titre que les autres - comme on peut le faire aujourd'hui pour les maires, les députés ou encore les conseillers régionaux", note Gérard Obadia.

La sociologue Maud Navarre n'hésite pourtant pas à caractériser les femmes comme des "étoiles filantes en politique". "Pourquoi ? D'abord car elles y arrivent plus tard que les hommes et en partent plus tôt. De plus, ayant le sentiment d'être moins compétentes que les hommes, elles s'y investissent de manière à exercer le mieux possible leur mandat - ce qu'on a vu notamment avec leur désir de formation".


"La loi existe, les sanctions manquent"

Les femmes ne sont pas moins compétentes en politique ; elles souffriraient pourtant d'un manque de confiance qui freine, dans certains cas, leur engagement. Au-delà de ce constat dressé lundi 10 octobre, la parité hommes-femmes est loin d'être établie dans les assemblées et la cause n'est évidemment pas uniquement psychologique... "Dans la Constitution française est inscrit l'égal accès des hommes et des femmes aux mandats électifs et aux fonctions politiques. Il y a des lois également. Malgré tout, rien ne bouge ou presque. Aujourd'hui, la loi sur la parité existe mais elle n'est pas appliquée. Pourquoi ? Car les sanctions manquent. S'il n'y a pas de sanctions fortes, la loi ne s'applique pas. Une proposition forte que j'ai envie de faire : déposer une proposition de loi qui impose aux partis politiques qui ne respectent pas la parité qu'on les sanctionne non pas sur le nombre de femmes candidates, mais sur le nombre de femmes élues", affirme Claude Darciaux. Elle est rejointe sur ce point par Anne-Catherine Loisier, maire UMP de Saulieu et conseillère générale de Côte-d'Or : "Les partis sont très conservateurs dans ce domaine et si on ne force pas et qu'on ne met pas un dispositif contraignant au départ, la donne ne changera pas".


Et les propositions de loi ne manquent pas. "Cette proposition de loi est prête mais vous savez qu'actuellement, ce ne sont pas les députés qui détiennent l'ordre du jour de l'Assemblée nationale. A chaque fois, la majorité présidentielle refuse de siéger donc le débat est stérile et le président de l'Assemblée a refusé qu'il y ait un vote, ce qui dispense la majorité d'être présente. Et le vote est systématiquement reporté à la semaine suivante. Donc nous savons que ça ne passera pas car la gauche n'a pas pas la majorité. Cette proposition deviendra un projet de loi si nous gagnons la présidentielle 2012", signale Claude Darciaux.

 

Au-delà de la contrainte législative, d'autres dispositifs pourraient, sur le long terme, solutionner le problème de la parité hommes-femmes en politique. Lors de cette table-ronde dijonnaise, une idée a ainsi fait l'unanimité : "Il faut que l'on développe le marrainage, essayer de dire aux filles, dès l'école, de s'engager dans un conseil municipal à 18 ans pour avoir des choses à dire. Cela amènera ces jeunes femmes à ne pas avoir de doutes sur leurs compétences et leur façon de voir, car nous n'avons pas à en avoir", conclut Marie-Claude Jarrot, conseillère régionale de Bourgogne, conseillère de la communauté urbaine du Creusot-Montceau et conseillère municipale d'opposition à Montceau-lès-Mines, en Saône-et-Loire...


*Enquête réalisée de septembre 2009 à septembre 2010 auprès des élus et élues de Bourgogne, dont 1.800 exercent un mandat électif dans des communes de plus de 3.500 habitants ; mais également auprès des assemblées départementales, régionale, ainsi que parmi les députés et les sénateurs. Le questionnaire envoyé aux élus a été complété par 262 élus, dont 132 femmes et 130 hommes.

 

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