Balzac, je kiffe sa race!

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Dans le cadre du Festival "Grésilles en fête", s'est tenue jeudi 11 juin 2010 une table ronde sur le thème "Littérature et banlieue". Au-delà des clichés récurrents - cité, béton, immigration, islam, chômage, alcoolisme, etc. -, la littérature de banlieue est-elle un genre littéraire à part entière ? Quatre écrivains issus de la banlieue, dont Mabrouck Rachedi, l'auteur du "Petit Malik", ont rencontré le public dijonnais autour d'un débat passionné et passionnant, à la Médiathèque Champollion, justement implantée dans un quartier de banlieue actuellement en pleine mutation urbaine...

 

"Pas besoin d'écrire un mot sur quatre en verlan !"


Mabrouck Rachedi a de quoi être satisfait : il en est déjà à son quatrième livre, un ouvrage qu'il a écrit à quatre mains avec sa sœur Habiba Mahany et intitulé La Petite Malika. Ce livre, qui devrait sortir à la mi-septembre, se veut le pendant du Petit Malik, paru en 2008 aux éditions JC Lattès, "le même éditeur que Dan Brown ; et rassurez-vous, mon livre n'est pas écrit avec un mot sur quatre en verlan!", plaisante l'auteur, même si on retrouve certaines expressions typiques.


Comme sa sœur, Mabrouck Rachedi a grandi dans une banlieue de l'Essonne au sein d'une famille algérienne modeste ; leur père était ouvrier et travaillait très dur. Toujours passionné de lecture et d'écriture, Mabrouck Rachedi effectue de brillantes études et devient analyste financier. "J'ai couru après la richesse matérielle car c'était ce qui m'avait manqué. Puis j'ai décidé de renoncer à une carrière déjà lucrative et qui s'annonçait prometteuse pour me plonger dans l'écriture."


"Le thème de la banlieue apparaît en filigrane dans Le Poids d'une Âme. Nous sommes en effet dans l'environnement urbain d'une banlieue de l'Essonne, avec des tours et du béton. Mais le thème de mon livre tourne autour du destin." En outre, dans son rapport à l'écriture, Mabrouck Rachedi se dit très influencé par la littérature française avec des ouvrages comme Le Père Goriot de Balzac. Quand à Habiba Mahany, auteur de Kiffer sa race, elle se dit surtout influencée par la littérature américaine avec des auteurs comme John Steinbeck ou Tennessee Williams.

 

Marre d'être dans les pages Société et pas dans les pages Culture


Dès lors, avec de telles influences littéraires, et même si tous deux ont grandi en banlieue et sont issus d'une famille modeste d'origine maghrébine, est-il pertinent de leur coller l'étiquette "auteurs de banlieue" ? Il faut dire que depuis une dizaine d'années, et surtout depuis les violences urbaines de l'automne 2005, les éditeurs s'intéressent enfin aux productions littéraires d'auteurs vivant dans des cités et souvent issus de l'immigration.


"Quand j'écris un livre, l'important, c'est d'abord l'histoire, même si elle se passe à Évry ou à Grigny. Nous ne sommes pas des géographes ou des sociologues du lieu, affirme à qui veut l'entendre Mabrouck Rachedi. Des critiques littéraires ont taxé Le Petit Malik de "Petit Nicolas du 93", alors que c'est avant tout un livre qui raconte l'histoire d'un gamin !". De l'avis des écrivains présents, les critiques littéraires, voire certains journalistes, ont sans doute eu tendance à réduire leurs livres à la question de la banlieue. Or quand il est question de la banlieue, il n'y a pas que le 93...


Kaoutar Harchi, jeune femme de 23 ans, originaire de Strasbourg et auteur de Zone cinglée, va dans le même sens : Pour elle, "trop souvent, nos œuvres figurent dans les pages société des journaux et des magazines plutôt que dans les pages culture. La question centrale dans mon livre, est de savoir si on peut échapper au cercle dont on vient. La question de la banlieue n'est pas essentielle dans mon livre." Si beaucoup d'ouvrages sont sortis ces temps-ci en lien avec le thème de banlieue, les auteurs à se revendiquer de la banlieue restent peu nombreux.

 

Des écrivains comme les autres ?


Dans cette table ronde, Jean Porteillas fait un peu figure de "régional de l'étape", puisqu'il est le seul des quatre à habiter Dijon. Son parcours, très différent de celui des trois autres écrivains, reflète bien toute la diversité des écrivains de banlieue. Pied-noir originaire de Petite Kabylie, il a du quitter l'Algérie au moment de son accession à l'indépendance. Arrivé en 1962 à la cité des Lochères dans le quartier des Grésilles, il parle volontiers des questions relatives à l'identité. A soixante neuf ans, il vient de publier à compte d'auteur son premier livre : L'arabe se prononce arabe. Habitant la banlieue, est-il finalement le seul "écrivain de banlieue"?


Pas si simple, car dans Kiffer sa race, Habiba Mahany évoque la question des communautés immigrées en France tandis que l'histoire se passe à Argenteuil. Cependant, là encore, impossible de réduire cet ouvrage à la seule question de l'immigration puisque qu'il raconte d'abord l'histoire d'une jeune fille de 16 ans. "Pour moi, Kiffer sa race est d'abord un roman sur l'adolescence", affirme l'auteur. Et son frère d'enchainer : "N'oubliez pas qu'il est difficile d'être réaliste dans un livre sans éviter les clichés. Et puis, est-ce qu'on se pose toutes ces questions pour les autres écrivains ?"


Au fond, le problème vient surtout de tous les sous-entendus qui se cachent derrière le terme "écrivain de banlieue". Écrivains français d'origine maghrébine nés en France, écrivain "français de souche" né en Algérie [ndlr : française à l'époque], il semble bien que dans leurs livres, tous nous parlent d'abord d'identité plutôt que de banlieue. D'ailleurs, ils étaient plus à leur aise pour parler littérature que banlieue. Et comme les autres écrivains, certains recherchent le réalisme, d'autres font davantage appel à leur imagination, certains écrivent beaucoup, d'autres peu... Des hommes et femmes de Lettres quoi.

 

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