Devoir de mémoire: Se souvenir... mais pourquoi?

Résister aux oppressions et combattre pour la liberté : au regard des révolutions qui persistent ou éclatent aujourd'hui autour de la planète, le message de la Résistance semble toujours d'actualité !

Résister aux oppressions et combattre pour la liberté : au regard des révolutions qui persistent ou éclatent aujourd'hui autour de la planète, le message de la Résistance semble toujours d'actualité ! A l'occasion de l'anniversaire de l'appel du 18 juin 1940, dijOnscOpe a recueilli quatre regards sur le devoir de mémoire et celui, toujours plus d'actualité, de liberté...

19595-2011-06-histoire-arnay-le-duc-monument-morts-resistance-devoir-memoire-bh-dijonscope.jpg

  • "Refuser toutes les dictatures, les injustices et les occupations"

Lucie Aubrac (*1), résistante pendant la seconde Guerre mondiale : "J'ai participé à la création d'un mouvement de Résistance suite à trois événements. Le premier est survenu quand j'étais professeur dans un lycée en Bretagne et qu'à la fin du mois de mai, dans la cour de ce grand lycée, sont entrées des voitures blindées, des voitures militaires avec la croix gammée, qui venaient envahir un lieu de culture. Une cour de lycée, ce n'est pas fait pour recevoir une armée ! Il y a, à l'intérieur de cette cour, des gens qui dispensent un enseignement et voilà que tout d'un coup on mettait les jeunes en face de la barbarie. Cela a été mon premier réflexe. Un réflexe patriotique. Et puis, alors que j'étais professeur dans un autre lycée de jeunes filles, la directrice, qui était une femme de grande valeur, entre dans la salle des profs à la fin du mois d'octobre et nous dit : "Mesdames, je viens vous faire mes adieux, je suis révoquée. Je suis d'origine juive et le Maréchal Pétain a supprimé la fonction publique pour les Juifs". C'est là que l'injustice m'a saisie : je trouvais cette situation impossible.

J'étais déjà en train de ruminer tout cela en protestant avec les gens de mon milieu et à ce moment-là, voilà que Pétain demande aux parlementaires de modifier la Constitution. Ils se réunissent et l'on apprend que seulement 80 ont refusé leur confiance à Pétain et enfin, l'on nous annonce qu'il n'y a plus de Constitution ! Plus d'assemblée élue, plus de conseil municipal, plus de conseil général, plus de députés, plus de sénateurs... La démocratie était morte. Et quand on est un professeur d'histoire, qu'on a appris le beau mot de citoyen à ses élèves et que tout d'un coup nous devenons des sujets : ce n'est pas possible. Je ne pouvais pas accepter cela.

En mai 1940, la Résistance a donc commencé par des discussions entre les gens qui n'étaient pas d'accord avec ce qui se passait... C'est comme ça qu'avec des professeurs que je connaissais, avec des journalistes, on a décidé qu'il fallait protester. Au début, la protestation passait simplement par des petits tracts, parfois simplement en écrivant sur des murs, puis nous avons fondé, avec des professeurs et des journalistes, le mouvement Libération.

A l'époque, nous passions pour des gens de menée anti-nationale... Notre protestation, pourtant, n'était pas la révolution. Il s'agissait de lutter pour la liberté des territoires et la liberté de soi-même, en tant que citoyen. C'est là que nous nous sommes aperçus que si l'on voulait protester contre le Maréchal Pétain et contre l'occupation nazie, qui se faisait de façon toujours plus pressante, il fallait que les gens soient informés. Et à mon avis, l'une des choses très importantes à expliquer est que l'information est la base de la prise de conscience ; et que la désinformation fait qu'on accepte ensuite toutes les dictatures, toutes les injustices et toutes les occupations".

  • "Se souvenir que combattre pour la liberté est un devoir"

Renaud Helfer-Aubrac (*2), petit-fils de Lucie et Raymond Aubrac, conseiller du maire de Paris : "J'ai commencé mon premier conflit en Bosnie, en tant que casque bleu pour l'ONU. Ce que j'ai vu là-bas, alors que j'avais à peine plus de vingt ans, c'est des gens qui se battaient pour des choses naturelles ici : la liberté, l'égalité et la fraternité. Ce que j'observais chez ces jeunes, c'était le nombre important de ceux qui refusaient de se voir interdire de sortir le soir, de voter ou que des personnes, sous prétexte d'être d'une autre culture que la leur, viennent et tuent leurs propres amis. La semaine dernière, j'étais à Barcelone où là encore, des jeunes occupaient une place en disant : "Nous ne voyons pas notre avenir, la société ne nous propose rien. A la sortie du lycée, on aura beau faire des études supérieures : nous n'aurons pas d'emploi. Et donc nous décidons d'occuper pacifiquement une place". Tous ces jeunes ont pu lancer leur mouvement contre les injustices en s'unissant : seul, on n'arrive à rien. C'est la somme des individualités qui permet de tout lancer.

J'entendais ma grand-mère parler du droit à l'information. Au début de l'année 2001, j'ai rencontré le commandant Massoud en Afghanistan, qui se battait à l'époque contre les talibans. Il est venu en France en avril 2001 pour demander de l'aide et personne n'a voulu le recevoir ! Par la suite, un certain nombre d'humanitaires sont venus le rencontrer pour lui demander ce dont il avait besoin. Il nous a dit avoir qu'une radio serait nécessaire : car sans ça, on ne peut pas expliquer aux enfants ou aux femmes ce qu'il se passe dans leur pays. Donc on lui a apporté une radio, animée par les femmes et pour les femmes. En septembre 2001, après l'effondrement des Twin Towers, je suis arrivé dans leur pays et le fait d'avoir mis une radio pour expliquer ce qui se passait, dire que "l'on n'était pas seuls", avait contribué à la prise de conscience sur les besoins de démocratie, de liberté... Chaque fois qu'on peut le faire, c'est un devoir de le faire.

Aujourd'hui il faut vous dire qu'en Libye, il y a des jeunes femmes et des jeunes hommes qui se battent, perdent leurs amis, leur frère ou leur soeur, pour la liberté. En France, on a l'impression de la vivre au quotidien et on ne pense pas que c'est important. Mais la liberté, c'est un peu comme l'eau : on se réveille le matin et on ne se dit pas que c'est primordial ! Elle devient importante quand elle commence à disparaître. C'est là que l'on prend conscience qu'elle est quelque chose d'essentiel. Se battre pour la conserver est donc toujours d'actualité".

  • "Attention à l'abus d'une injonction à se souvenir"

Hadrien Lacoste (*2), président de l'association Claude Guyot à Arnay-le-Duc, en Côte-d'Or : "Pour moi, le devoir de mémoire se définit avant tout comme le fait de se rappeler les évènements marquants du passé. On ne peut pas, à mon avis, façonner le présent et préparer l’avenir sans se retourner sur son histoire personnelle et sur notre histoire commune. C’est cela, pour moi, s’atteler au devoir de mémoire. Ce devoir de mémoire doit se faire dès le plus jeune âge afin de sensibiliser les plus jeunes sur ces questions et sur des faits historique qui font leur identité à part entière. La Résistance et la seconde Guerre mondiale faisant pleinement partie de cette définition de l’entretien du devoir de mémoire.

Le devoir de mémoire a été reconnu officiellement dans certains cas à travers des déclarations officielles et des textes de loi - lois mémorielles - à partir de la fin du XXe siècle. En voulant sacraliser la mémoire des victimes de la barbarie nazie, ces lois ont provoqué un débat entre les associations représentant les populations victimes et les historiens. Les historiens reconnaissent la nécessité de la mémoire mais certains mettent en garde contre l'abus d'une "injonction à se souvenir". Le devoir collectif et officiel de mémoire ne doit pas, selon eux, se substituer au travail personnel de mémoire, ni devenir un "raccourci moralisant" qui éluderait l'extrême complexité des questions qu'il soulève.

Par exemple, l'antisémitisme peut avoir des racines religieuses dans l'histoire, sous la forme de l'antijudaïsme chrétien notamment, qu'il est nécessaire d'approfondir. De plus, l'histoire n'est pas la mémoire : il ne faut pas confondre la mémoire des victimes, qui résulte d'une vision subjective et prend une valeur propre à chacun, avec le travail critique de l'historien qui vise à dégager une vérité commune. Enfin, le devoir de mémoire est aussi une manifestation du "devoir d'humanité". Il peut prendre la forme de déclarations officielles aussi bien que de textes de loi ou de traités internationaux. Il peut aussi s'appliquer dans le cadre des programmes d'enseignement ou de recherche - notamment en histoire. Enfin, il s'exprime aussi sur le plan artistique par la construction de mémoriaux ou la rédaction d'ouvrages littéraires...

Chaque acte de la vie quotidienne doit participer de ce devoir de mémoire, ne serait-ce, en premier lieu, sur la question de la tolérance, du respect de l’autre et des différences entre individus qui doivent être vécues comme une chance dans les relations humaines. Cela est tout à fait d’actualité dans notre société contemporaine, qui manque de sens et se tourne de plus en plus vers des extrêmes".

  • "Les jeunes, aujourd'hui, ont aussi une cause à défendre !"

Edgar Morin (*3), ancien résistant, sociologue et philosophe : "Les jeunes gens me disent souvent : "Vous avez de la chance, vous avez connu une grande cause, vous avez fait la Résistance. Mais nous, nous n'avons rien, nous n'avons plus de cause". Alors moi je leur dit deux choses. Tout d'abord, notre cause était très belle mais avait aussi son ombre. Il est vrai que nous pensions combattre pour libérer la patrie, l'humanité. Mais une fois que la France a été libérée, on a retrouvé les colonies... On a même, le jour de la victoire, fait un massacre à Sétif ! Puis nous avons fait la guerre en Indochine... Nous étions pour la liberté et pourtant, nous n'avons jamais pensé à la liberté de ceux qu'on colonisait... D'autre part, il est vrai que l'Union soviétique a joué un rôle formidable dans la Libération. Mais comme disait l'écrivain Vassili Grossman : "Stalingrad, c'est la plus grande victoire et la plus grande défaite de l'humanité". La plus grande victoire parce qu'elle allait être une étape décisive contre l'hitlérisme ; la plus grande défaite car cela a avalisé Staline et son système. Alors que même à notre époque, nous étions sûrs de lutter pour une très belle cause.

Mais aujourd'hui, la lutte pour le salut de l'humanité, pour arriver à un monde meilleur et avoir une autre vie : c'est formidable ! C'est la cause la plus grande qu'on ait jamais connu dans toute l'histoire humaine. Évidemment, il n'y a pas de bureaux de recrutement pour le faire mais quand on a fait la Résistance, il n'y avait pas de bureau de recrutement non plus. On s'engageait ! Chacun, de là où il était, de là où il pouvait... Celui qui agit pour l'écologie, pour l'agriculture biologique, contre la mondialisation et les inégalités : chacun, là où il est, peut intervenir pour cette cause. De nos jours, les vieux se retrouvent désabusés, ils ont cru aux promesses... Qui n'ont pas été tenues, qui étaient illusoires. Mais les jeunes ont aujourd'hui une cause sublime et c'est dans celle-ci que vous pouvez être engagés !".

(*1) Propos recueillis par l'intermédiaire d'une vidéo projetée jeudi 26 mai 2011, lors d'une conférence destinée aux jeunes du collège Claude Guyot, à Arnay-le-Duc (21).

(*2) Propos recueillis lors de leur intervention commune jeudi 26 mai 2011, dans le cadre d'une conférence destinée aux jeunes du collège Claude Guyot, à Arnay-le-Duc (21).

(*3) Propos recueillis à l'occasion de son passage à Dijon, jeudi 16 juin 2011, au cours de l'université d'été organisée au conseil régional de Bourgogne, à Dijon.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.