"La franc-maçonnerie n'est pas un lobby !"

"La franc-maçonnerie est à l'origine de plusieurs propositions de loi actuelles" ou encore "les francs-maçons ne sont pas du tout repliés sur eux-mêmes"

"La franc-maçonnerie est à l'origine de plusieurs propositions de loi actuelles" ou encore "les francs-maçons ne sont pas du tout repliés sur eux-mêmes" : avec aplomb, Yvette Ramon, institutrice à la retraite et Grand commandeur de la Fédération française du Droit humain, ordre maçonnique mixte et international, était invitée samedi 15 octobre 2011 à Chalon-sur-Saône, en Saône-et-Loire, pour animer une conférence publique sur cette communauté entourée de mystères. Pour dijOnscOpe, elle décrypte les grands principes qui président au mouvement maçonnique et nie toute forme de lobbying de la part des "frères et sœurs"...

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Yvette Ramon, bonjour. L'on entend souvent parler d'ordres et de loges maçonniques... Pourriez-vous expliquer ces termes ?

"Les francs-maçons sont regroupés par ordres - ou obédiences. Un ordre regroupe les francs-maçons qui travaillent ensemble depuis le premier degré du rite jusqu'au dernier. Il en existe plusieurs en France, de très anciens comme le Grand Orient de France ou de plus jeunes comme le Droit humain, né en 1893, la Grande loge de France, officielle depuis 1894, ou encore la Grande loge féminine de France, née après la seconde Guerre mondiale. Ces obédiences fédèrent des petites structures, les loges, disséminées sur tout le territoire. A Dijon par exemple, il existe plusieurs loges du Droit humain. En France, un ordre comme le nôtre rassemble presque 17.000 frères et sœurs, et la maçonnerie fédère environ 100.000 personnes.

Il existe également des groupes qui se revendiquent comme ordres mais qui n'en sont pas réellement. Car un ordre maçonnique se reconnaît d'abord au processus initiatique dans lequel on rentre - une initiation réalisée selon un rite bien précis. La deuxième chose est qu'une obédience recouvrant seulement deux ou trois loges est plutôt fantaisiste qu'autre chose. On demande donc à ceux qui veulent entrer en maçonnerie de choisir un endroit sérieux. Car il y a du charlatanisme partout.

Comment répondez-vous à l'idée générale selon laquelle la franc-maçonnerie est une secte ?

Dans une secte, on vous accueille à bras ouverts et on va même parfois vous chercher en vous présentant cela sous des jours détournés. Une fois entré, on vous prend votre argent régulièrement et vous avez un mal fou à en sortir. Chez nous c'est tout l'inverse : vous avez du mal à y entrer, on ne vous prend pas votre fortune et il est très facile d'en sortir - il suffit que vous en ayez envie.

Comment entre-t-on en maçonnerie ?

Si vous vous reconnaissez dans les valeurs que défend tel ou tel ordre, vous en faites la demande au siège de l'obédience en question ou, si vous connaissez quelqu'un qui en fait déjà partie, vous pouvez lui faire part de votre demande. Le président de la loge, qu'on appelle le Vénérable maître, va vous contacter et, lors d'un entretien, va voir si vous avez vraiment envie d'être franc-maçon et si cela va vous convenir. S'il juge que oui, il enverra trois personnes totalement différentes pour s'entretenir avec le profane sur sa conception de la vie, afin d'identifier si sa manière de vivre est compatible avec l'engagement maçonnique - car malgré tout, il y a une exigence de travail. Les trois rapports, une fois rédigés, vont être soumis à la loge, qui acceptera ou non d'entendre le profane.

Ce qui est vraiment déterminant, dans l'entrée en maçonnerie, est que la personne soit compatible avec les valeurs que nous défendons. Quelqu'un qui fait partie d'un mouvement d'extrême droite, par exemple, ne peut pas espérer rentrer en maçonnerie. Car un parti d'extrême droite aura des connotations soit racistes, soit antisémites, soit d'exclusion, et nous sommes foncièrement le contraire de tout ça. Nous sommes là pour rassembler et pas pour diviser - et pour nous le concept de race n'existe pas.

Qui est le Grand Architecte, référence maçonnique par excellence ?

Il y a presque trois cents ans, quand la maçonnerie a été créée en Angleterre par le pasteur Anderson et des catholiques qui en avaient assez de voir les guerres diviser la Chrétienté, la seule chose qui pouvait être unificatrice était la Bible. A cette époque, les francs-maçons étaient tous croyants et pratiquement tous chrétiens. Le rite sur lequel nous travaillons - le Rite écossais ancien accepté -, a intégré le Grand architecte de l'univers, c'est-à-dire un faux mot pour ne pas dire "Dieu", pendant longtemps. Nous, au Droit humain, les frères et soeurs mettent ce qu'ils veulent derrière ce terme de Grand architecte : Dieu ; un inconnaissable principe comme ce qui a présidé au Big Bang, par exemple ; ou rien du tout ! C'est selon la conception de chacun.

Ces termes sont très abstraits... En loge, y-a-t-il des réflexions sur la société ou les réunions maçonniques sont-elles purement philosophiques ?

Nos frères de la Grande loge nationale de France et du Grand Orient ont des réflexions ayant exclusivement trait aux symboles maçonniques. Au Droit humain, nous avons la prétention d'utiliser les outils maçonniques, ceux des constructeurs, pour réfléchir ; mais afin que cette réflexion nous aide à penser et améliorer la société actuelle. A ce titre, nous faisons d'ailleurs régulièrement des propositions au travers de publications. Et à chaque fois que nous menons des réflexions concernant d'importants problèmes comme le cinquième risque, les violences faites aux femmes ou encore la gestation pour autrui, le fruit de notre travail est envoyé à l'Assemblée nationale et au Sénat. Récemment, par exemple, nous venons d'obtenir une réponse de la part d'une sénatrice, qui nous demandait l'état de nos réflexions sur la gestation pour autrui.

Figurez-vous qu'en ce moment, des projets de loi sont à l'examen pour lesquels les francs-maçons du Droit humain sont à l'origine de certaines réflexions. Je ne peux vous en dire davantage car c'est toujours à l'état de projet mais on s'aperçoit que les députés et les sénateurs se sont saisis de nos propositions pour établir des projets de loi sur la fin de vie par exemple. Sur les questions éthiques, en général, nous sommes particulièrement écoutés.

Ce rapport de proximité avec les parlementaires s'apparente à du lobbying...

Pas du tout. Nous n'exerçons aucune pression. Nous réfléchissons sur des sujets et transmettons notre réflexion : les parlementaires en font ce qu'ils veulent. Nous tenons à ce qu'en face de nous, les personnes soient libres. Faire du lobbying serait en contradiction avec nos principes.

Vous êtes invitée à Chalon-sur-Saône pour animer une conférence autour du thème "Pourquoi être franc-maçon en 2011 ?". Alors, pourquoi être franc-maçon en 2011 ?

Curieusement, les valeurs développées au siècle des Lumières sont en régression en ce moment. Il y a des "progrès à l'envers" depuis un certain temps, des lois de plus en plus restrictives et de plus en plus liberticides. Un franc-maçon, qui travaille d'abord à son progrès personnel pour contribuer à celui de la société et de l'humanité, ne peut être qu'à sa place en 2011. Le franc-maçon contribue à ce que la société aille mieux. "Contribuer à la justice sociale et rechercher le bonheur dans des sociétés fraternellement organisées" : tels sont les termes de notre Constitution. Un franc-maçon reste modeste et va essayer de changer les choses à son niveau, dans ses engagements personnels et dans ses engagements politiques.

A ce sujet, quels sont les grands principes qui président l'engagement maçonnique ?

Autrefois, quand on construisait les mairies et que le fronton portait les trois mots "Liberté, Egalité, Fraternité", ces mots avaient encore un sens... Si on veut bien savoir ce que recouvrent chacun de ces termes auxquels les francs-maçons ajoutent "Laïcité" et "Dignité", le programme est tout tracé ! Etre franc-maçon, c'est faire en sorte que ce qui est écrit dans l'article Premier de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit" redevienne une réalité aujourd'hui.

La maçonnerie n'est pas un militantisme, au contraire des associations luttant pour l'égalité hommes-femmes par exemple. Le secret qui entoure les réunions maçonniques ne fait-il pas de vos engagements pour les grands principes un rêve vain d'avance ?

Nous ne sommes pas repliés sur nous-mêmes. Il y a toute notre action personnelle sur notre environnement. Oui, nous sommes en réunion deux fois par mois mais toute la vie se passe à l'extérieur ! Et si un franc-maçon normalement constitué applique les principes auxquels il adhère, et bien il fera nécessairement tache d'huile. C'est certainement utopique, bien sûr, mais si on ne le fait pas, qui le fera ?".

 

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