Grenelle 2, "le plus grand greenwashing politique"? (Partie 1/2)

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Le Grenelle environnement fête ses trois ans ; le 18 mai 2007, Alain Juppé, alors ministre de l'Environnement, lançait en effet le gigantesque projet. Mais après le Grenelle 1, voté à la quasi-unanimité par l'Assemblée nationale en 2009, que reste-t-il de l'espoir écolo dans le Grenelle 2, dont le projet de loi visant à mettre en œuvre concrètement les dispositions du Grenelle 1 a été adopté mardi 11 mai 2010 par les députés ? "Pas grand-chose", répond Philippe Hervieu, conseiller régional en Bourgogne du groupe Europe Écologie...

 

Philippe Hervieu, bonjour. Les députés ont adopté par 314 voix contre 213 le projet de loi sur l'environnement, dit Grenelle 2, mardi 11 mai 2010. Comment expliquez-vous que les Verts aient voté contre alors qu'ils avaient voté pour le Grenelle 1 en 2009?


"En 2007, le Grenelle pouvait passer pour un formidable espoir... Moi, j'ai fait partie de ceux qui n'y ont pas cru. Donc au bout du compte, je ne suis pas déçu parce que je ne suis pas surpris mais en même temps, je suis dépité. Je crois vraiment qu'il y a une opération de communication, qui risque d'ailleurs de fonctionner, qui fait croire aux gens qu'on prend en compte les questions environnementales et de développement durable en leur disant que tout ne peut pas se faire maintenant. Mais c'est fait pour endormir...


Le Grenelle est la plus forte opération massive de greenwashing* politique qui ait jamais existé. C'est utiliser la question écologique, qui peut paraître encombrante, et la mettre à son profit. C'est exactement la même chose que font des entreprises comme Total, EDF et toutes celles qui communiquent sur le développement durable pendant qu'ils font l'inverse dans la production de leur produit.

 

Vous dites que le texte du Grenelle 2, composé de près de 300 articles qui doivent permettre de mettre en œuvre concrètement les objectifs environnementaux fixés par le Grenelle de l'environnement, serait seulement un énorme somnifère pour endormir tout le monde ?


Disons que cela s'inscrit dans un processus très long qui va perdre de sa force au fur et à mesure que le temps va passer. Pire, ils l'utilisent pour se renforcer dans certains domaines : dans le nucléaire par exemple, on supprime l'obligation qui est faite aux centrales nucléaires de faire appel à un débat public quand elles ont besoin de prendre de l'eau les jours où il fait très chaud, pour être refroidie. Lorsqu'il y a des fuites radio-actives, elles ne sont plus obligées de faire des demandes administratives. Sur la question de l'énergie, nous faisons donc carrément marche arrière !


L'éolien, c'est pareil : ils mettent des entraves administratives supplémentaires à leur progression. Il faut savoir qu'aujourd'hui, un projet éolien met en moyenne sept ans à aboutir. Là, on rajoute deux barrières supplémentaires : le site doit désormais être classé ICPE (Installations classées pour la protection de l'environnement - voir lien ci-dessous). Ce classement a été rendu obligatoire pour les entreprises Seveso, autrement dit celles qui présentent un risque d'explosion ou autres. Mais l'éolien ne présente aucun risque ! Cela veut bien dire que l'on cherche à entraver leur progression. La deuxième mesure contraire au développement de l'éolien est de dire qu'il en faudra minimum cinq. On se rend bien compte que dans certains cas, on profite du Grenelle pour faire marche arrière.

 

Il doit bien y avoir des avancées à souligner tout de même ?


Oui, quelques petites choses sont pas mal mais les grands enjeux sont absents. Posons-nous les bonnes questions : le changement climatique, c'est quoi ? Le gaz à effet de serre ; qu'est-ce qui en produit ? Les transports et le bâtiment. Mais que faisons-nous sur les transports ? La taxe poids-lourd comme en Allemagne ? Non. La taxe carbone ? Abandonnée également. Quant aux infrastructures de transport, nous continuons de les construire. Nous pourrions décider d'avoir une vraie politique de Fret pour mettre davantage de marchandises sur les trains mais la SNCF privatise ce service (voir article ci-dessous). En ce qui concerne le bâtiment, pour diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre, une nouvelle réglementation thermique a été produite à l'horizon de 2012 mais elle s'appliquera à 1% du parc de logements (sur le bâtiment neuf).


L'Allemagne qui a fait le choix des énergies renouvelables, c'est 300.000 emplois de plus que dans le nucléaire chez nous. Et puis du coup ils sont en train de prendre une avance considérable sur le photovoltaïque et sur l'éolien. Nous, nous sommes complètement à la ramasse sur l'éolien : effectivement en Bourgogne, nous construisons des mas, à Longvic et au Creusot. Mais les générateurs, les pales et tous les produits très techniques on ne sait pas le faire en France. Nous prenons du retard sur les autres pays, y compris les États-unis, qui vont trouvé des technologies notamment sur le solaire et les panneaux photovoltaïques ces prochaines années.

 

Cela pose également le problème des filières de formation quasi-inexistantes dans le domaine des énergies renouvelables en France. Le conseil régional, en charge des lycées et de l'enseignement supérieur, ne devrait-il pas en créer ?


Pour le moment, ça n'existe pas du tout en Bourgogne. Mais justement, ça fait partie du programme discuté avec le Parti socialiste dans notre accord de mandature entre les deux tours des élections régionales de mars 2010. Notre idée est de mettre en place un institut de formation aux métiers du développement durable. Moi je fais partie de l'association La bécane à Jules dont une partie de l'activité est la réparation des cycles. Et bien il n'existe pas en Bourgogne de CAP réparation des vélos ; pour réparer les tondeuses ça existe, mais pas pour les vélos. Sur ce tout petit exemple-là, on voit bien que dans les métiers du développement durable, nous n'avons pas les formations.

 

Le troisième volet du Grenelle est prévu en 2012 : que peut-on en attendre ?


Cela sert surtout à étaler le calendrier... Dans une bagarre politique, c'est la maîtrise du calendrier qui importe. Le gouvernement a commencé en 2007 ; cela fait donc déjà trois ans et les énergies se sont un peu diluées depuis. On nous dit : "Là où ça va être très très bien, ce sera en 2012"... juste après les élections présidentielles ! Je pense que ce projet n'est pas dénué de questions politiques et électorales.


Nicolas Sarkozy a bien vu que le vote écolo ne se reportait pas sur l'UMP et donc il se dit que ce n'est pas la peine de continuer. D'où "l'environnement, ça commence à bien faire" (formule prononcée par Nicolas Sarkozy fin mars 2010**) ... C'est pour cela que je pense que le Grenelle 2 est un grand projet qui accouche d'une souris, verte, mais une souris quand même. Et ce sera pareil pour le Grenelle 3."


* Greenwashing est un terme anglophone pouvant être traduit par "verdissement d'image" ou écoblanchiment. Le greenwashing consiste à mettre en avant les efforts d’une entreprise en termes de développement durable et de protection de l’environnement, alors même que ces efforts ne sont pas réels, ou moins avancés que ce qui est prétendu en termes de communication. Le greenwashing est donc surtout présent dans les publicités mais il est également utilisé pour désigner le rapprochement d'une entreprise avec l'ONU dans le cadre du Global Compact (Pacte Mondial en français). Avec ce pacte, les entreprises s’engagent à aligner leurs opérations et leurs stratégies sur dix principes universellement acceptés touchant les droits de l’homme, les normes du travail, l’environnement et la lutte contre la corruption. Source : greenzer.fr


** Au cours de la table ronde organisée au Salon de l’Agriculture fin mars 2010, à l’issue de sa visite, Nicolas Sarkozy s’est résolument prononcé pour les agriculteurs aux dépens des écologistes : l’environnement, "ça commence à bien faire" a lâché le chef de l’Etat. Des propos qui laissent présager la suspension des mesures du Grenelle de l’environnement qui concernaient l’agriculture. Source : France-info

 

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