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Billet de blog 20 mars 2012

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Fonction publique : "Elle a pris le pire du privé !"

A mesure que l'organisation traditionnelle du secteur public se retire sur la pointe des pieds, en s’excusant presque d’avoir existé (Lire ici et ici nos articles), la "nouvelle gestion publique" - aussi appelée "nouveau management public" - affirme haut et fort sa suprématie en termes de management et de techniques productives.

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A mesure que l'organisation traditionnelle du secteur public se retire sur la pointe des pieds, en s’excusant presque d’avoir existé (Lire ici et ici nos articles), la "nouvelle gestion publique" - aussi appelée "nouveau management public" - affirme haut et fort sa suprématie en termes de management et de techniques productives. L'idée ? Minimiser les différences entre gestion publique et gestion privée, au nom du pragmatisme et de la culture du résultat.

En pleine rationalisation depuis près de dix ans, le secteur public a concentré ses moyens et obéit davantage à la nouvelle logique du chiffre, burn-out - syndrome d'épuisement professionnel - et incompréhensions des agents à la clé. Tandis qu'un troisième cadre de La Poste s'est suicidé début mars 2012 (Lire ici Libération.fr), la Confédération française de l'encadrement - Confédération générale des cadres (CFE-CGC), s’est réunie à Dijon vendredi 16 mars pour étudier le sujet public/privé", en présence de François Sauvadet, ministre de la Fonction publique et président du conseil général de Côte-d'Or.

Asséner des méthodes productivistes dans un secteur non marchand : une manière de rendre schizophrène le domaine public ?... Rappelons qu'à l'origine, le secteur public devait assumer des services octroyés par l’État providence, intervenant directement dans différents domaines de la société. Il devait être protégé de toute logique concurrentielle afin d'assurer ce service sans discontinuités territoriales et chronologiques, et de manière égale, comme l'exige l'esprit du système républicain...

Public/privé : quelles différences déjà ?

Si le secteur public a été imaginé pour être un domaine protégé et très stable, ses agents le sont eux-aussi en théorie, vu la nature de leur contrat de travail qui leur garantit la pérennité de l'emploi (Lire ici les avantages) - exception faite des agents contractuels dont les emplois restent très précaires (Lire ici).

En outre, les agents bénéficient d'un système "anti-discrimination", grâce notamment au "statut" que chaque agent obtient après un concours exigeant un certain niveau d'étude. Ce statut assure une rémunération fixée à l'avance, tandis que l'avancement est basé sur des critères d'ancienneté et de qualité professionnelle selon des échelles strictes. Ce statut protège aussi les femmes, qui sont toujours rémunérées sur une base égale de salaires - en principe... (Lire ici) - , tandis que dans le privé, les écarts de salaires sont de 20% du salaire en moyenne (Lire ici).

Or ces garanties ont été partiellement remises en cause par la loi organique relative aux lois de finances (LOLF - En savoir plus ici), votée en 2001 et appliquée depuis 2006. Les règles ont profondément changé. Pour Bertrand, ancien agent de l'Inspection du travail en Bourgogne, ce "monstre légal" s'avère être la première pierre à l'édifice de privatisation du public, voire sa pierre angulaire...

"Dans la réforme de l’État, initiée par des technocrates formés aux techniques de gestion sur le modèle des grandes entreprises, on a changé de paradigme", explique Bertrand. "Les administrations devront s'engager sur des plans d'objectifs, à partir desquels les crédits nécessaires seront attribués. A la fin de chaque année, l'administration devra justifier de l'utilisation de l'argent public qui lui a été alloué via un bilan de résultats, chiffrés sur la base d'indicateur de performance... Votée sous la gauche de Jospin, cette loi a été le cheval de Troie de la Fonction publique, introduisant en douce toute une série de changements qui rapprochent l'administration du modèle de fonctionnement de l'entreprise privée."

Du chef de service au manager

Côtés syndicats, l'inquiétude concerne les nouveaux modes de gestion : "On peut dire que la Fonction publique a pris ce qu’il y avait de pire du privé ! Elle se l'est approprié en très peu d’années pour faire évoluer - soit disant - les choses !" Jean-François Michon, président de la CFE-CGC Bourgogne est extrêmement sceptique quant aux nouveaux modes de management du secteur public. "Le cas de La Poste est symptomatique", selon lui. "Le suicide récent d'un cadre de cette entreprise publique en Bretagne n'est pas un hasard. Non, il est lié à une logique suffisamment inadaptée au secteur public pour créer ce type de dommages collatéraux récurrents".

"On voit ses effets : certaines personnes ne s’adaptent pas. La Fonction publique, comme l’a rappelé le ministre, François Sauvadet, essaie d’introduire l’idée de la mesure d’une production de quelque chose", continue le syndicaliste. "Or on ne fabrique pas d’objets ! L’introduction de cette nouvelle donnée a complètement restructuré le dialogue social dans l’entreprise, au sein de ses hiérarchies, et a transformé l’organisation du travail."

Désormais, on peut repérer dans l'administration un nouveau poste : celui du manager. "On a demandé aux chefs de service du public de devenir ces managers du privé. C’est-à-dire de se mettre à mesurer, pour que des résultats soient repérables. le but n'était pas spécialement de s’arranger pour que ça fonctionne, comme c’était le cas avant. Le chef de service était un organisateur", explique Jean-François Michon. Histoire de mieux le démarquer du traditionnel chef de service, le nom a été anglicisé, travesti à la manière du secteur privé. Cet agent doit effectuer une nouvelle tâche, inconnue auparavant dans la Fonction publique.

"Tout comme un commercial est évalué sur sa capacité à atteindre ses chiffres, l'agent public est évalué sur sa capacité à atteindre... quoi ? Ses chiffres !". Un non-sens pour Bertrand, ex-agent de l'Inspection du travail en Bourgogne, dans la mesure où la qualité service ne se quantifie pas, mais s'apprécie. Parmi les dérives qu'il a pu constater : "Des agents de contrôle vont délaisser des affaires où l'injustice sociale est criante, mais qui demandent un temps d'investissement important, pour aller sur des actions qui paient en terme de résultats affichés". D'autres dérives encore plus "graves" existent selon lui pour l'administré et le citoyen telles "la multiplication des gardes à vue pour tenir les chiffres, ou la mise en place de radars dans des emplacements où on est sûr de ferrer l'automobiliste"...

"Depuis le printemps 2011, les agents de contrôle de l'Inspection du travail de Côte-d'Or réagissent quant à la charge de travail (Lire ici) en annonçant qu'ils ne pourraient pas tenir les chiffres", témoigne Bertrand ; des exigences valorisée notamment par la prime de fonction et de résultat (Lire ici LeMonde.fr). L'année 2011 a connu le suicide du représentant syndical national, inspecteur du travail, au sein même du ministère du Travail. En février 2012, un autre inspecteur du travail se suicidait (Lire ici).

Le travail et le contexte général de la réforme de l’État et de la Révision générale des politiques publiques (RGPP - En savoir plus ici) ont certainement leur part de responsabilité sur des risques psychosociaux qui grimpent dangereusement au sein de la fonction publique d’État. La pression engendrée provoque, selon Bertrand, une perte de sens pour ceux qui considère que le service public ne se réduit pas à une quantité. "Rendre service à un seul administré, c'est déjà une administration efficiente...", essaie-t-il encore de croire.

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