Quand les intellectuels français refont le monde!

De quoi parlent trois intellectuels français réunis autour d'une table pour la soirée ? De refaire le monde, bien sûr ! Jeudi 16 juin 2011, le conseil régional de Bourgogne accueillait à Dijon la première escale d'une caravane d'intellectuels effectuant un tour de la planète, en prévision du prochain sommet de la Terre*, qui se déroulera à Rio en 2012...

De quoi parlent trois intellectuels français réunis autour d'une table pour la soirée ? De refaire le monde, bien sûr ! Jeudi 16 juin 2011, le conseil régional de Bourgogne accueillait à Dijon la première escale d'une caravane d'intellectuels effectuant un tour de la planète, en prévision du prochain sommet de la Terre*, qui se déroulera à Rio en 2012... Stéphane Hessel, auteur du récent best-seller "Indignez-vous", Hervé Kempf, journaliste au Monde, ainsi qu'Edgar Morin, sociologue et philosophe, ont ainsi préfiguré, le temps d'une soirée, les idées qui permettront de migrer demain vers un monde nouveau...

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  • La banque, l'écologie, la démocratie : trois enjeux pour le monde de demain

Hervé Kempf, journaliste au Monde : "Je vais d'abord définir les éléments de réflexion qui nous permettrons d'avancer dans le débat, en regardant l'actualité extraordinaire qui se déroule aujourd'hui autour de la planète. En Grèce, le système bancaire et financier est remis en cause ; au Chili, la bagarre écologique fait rage contre des barrages destructeurs en Patagonie ; en Syrie, la bataille pour la démocratie continue douloureusement, après l'Égypte et la Tunisie... Nous assistons en ce moment à trois crises qui nous indiquent les combats qui attendent le monde entier : la banque et le capitalisme ; la destruction de l'écologie ; la démocratie.

Relisons ensuite Thorstein Veblen, économiste de la fin du XIXe siècle qui, en s'appuyant sur les très nombreuses observations des ethnographes, remarquait que dans toute société, les individus se trouvaient dans une compétition symbolique les uns avec les autres, cherchant à manifester leur supériorité par des signes extérieurs. Deuxième chose : les membres de la société cherchent toujours leur modèle de vie chez la classe dirigeante, l'oligarchie... Tout le monde imite la façon dont vivent ceux qui sont au sommet de la société.

La surconsommation matérielle, le gaspillage, l'ostentation sans fondement exhibée par ceux qui sont au sommet de la société - avec leurs avions privés, leurs montres à 50.000 euros et leurs voitures luxueuses - imprègnent le modèle culturel de la société. A l'époque de Veblen, il décrivait des sociétés closes sur elles-mêmes. Maintenant que nous vivons dans un monde uni, le modèle de surconsommation exhibé par la classe de loisirs dans nos sociétés occidentales imprègne l'ensemble de la planète. D'ailleurs, aujourd'hui, le pays le plus avancé en matière de capitalisme a une industrie culturelle très puissante qui, par l'intermédiaire d'Hollywood, projette ce modèle culturel de consommation... Il faut changer ce modèle culturel qui associe la réussite à l'accumulation de biens : diminuer la consommation matérielle et énergétique est bien l'horizon politique dans lequel on se situe !".

  • Vers une gouvernance mondiale... Pourquoi ? Comment ?

Edgar Morin, sociologue et philosophe : "Nous, humains, vivons une aventure incroyable faite de nombreux échecs, d'erreurs, de désastres ! Des empires qui semblaient d'une stabilité durable, comme l'empire romain, se sont effondrés, tout comme les puissances austro-hongroise, ottomane et soviétique... C'est une aventure incroyable. Et la nouvelle porte le nom de mondialisation. Ce processus effréné n'a aucun contrôle, aucun pilote ni poste de pilotage, ce qui nous ramène au problème de la gouvernance : qui va gouverner ? Qui va piloter le vaisseau spatial Terre ? Nous avons ce grand problème.

Pour arriver à une gouvernance mondiale, il faudrait d'abord que l'humanité prenne forme, prenne corps et prenne conscience. C'est-à-dire qu'elle ne soit pas seulement divisée et compartimentée en États. Certes, la diversité humaine est d'une richesse incroyable et il faut la conserver. Mais il serait également très intéressant que les nations gardent leur identité tout en étant intégrées dans un système où elles perdraient la partie de leur souveraineté qui concerne les intérêts communs à tous. Voilà pour la forme. Il faut également que l'humanité prenne esprit. Et cet esprit commun, nous pouvons l'appeler un "esprit de reliance à la patrie terrestre". Nous devons être les citoyens de la Terre-patrie. Ce sont les conditions nécessaires à la formation d'une gouvernance mondiale.

Une politique de l'humanité, c'est donc la symbiose de ce que peuvent apporter de meilleur l'Europe et l'Occident - la démocratie, les droits de la femme, l'émancipation de la jeunesse un certain nombre de techniques extrêmement utiles - et le meilleur de ce que d'autres civilisations ont : notamment un sens de l'entraide et des solidarités que nous avons perdu, un sens de la nature que nous recherchons aujourd'hui avec l'écologie, le respect de l'âge...".

Stéphane Hessel, diplomate et écrivain : "Nous vivons sur des acquis très forts. Au début des années 1950, la vie de notre génération a été de voir s'il existait des valeurs universelles respectueuses de la diversité des cultures mais ayant un caractère tel qu'elles soient acceptables comme point de départ pour toutes les cultures du monde. Souvenez-vous que cet effort, ma génération l'a fait tout de suit après la fin de la guerre, en mettant sur pieds la Charte des Nations unies, puis la Déclaration universelle des droits de l'homme. Ce que je rappelle toujours, c'est l'article premier de la Déclaration universelle : "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité". La dignité est quelque chose que l'on va retrouver dans toutes les cultures. Elle peut avoir des aspects différents mais l'on retrouve partout cette notion fondamentale de respect de la dignité humaine. Donc je pense qu'il est possible aujourd'hui de détecter les acquis du XXe et du début du XXIe siècle pour redéfinir comment conjuguer aujourd'hui développement social, économique et écologique.

Hervé Kempf : "Ce qui est passionnant aujourd'hui de l'autre côté de la Méditerranée, c'est que ces peuples se battent pour les valeurs universelles de la démocratie et de l'affirmation de la souveraineté populaire, alors qu'on nous disait que ces gens ne pensaient qu'à l'islamisme... Nous voilà bien devant un exemple de combat universel. Deuxième point important : l'impact majeur de la culture télévisuelle sur nos sociétés. Le problème est que la culture dominante, aujourd'hui, est celle de la télévision, de la publicité ! N'oubliez pas que les gens regardent en moyenne la télévision 3h40 par jour ! Là il y a un enjeu véritable : pour rétablir et redonner leur plein vigueur à des valeurs universelles qui n'iront pas à l'encontre des particularismes, il faudra mener cette bataille fondamentale contre la télévision et la publicité. Enfin, je voudrais insister sur l'importance de l'éducation. Alors que, depuis vingt ans, nous assistons à une expansion énorme de la culture visuelle et une idéologie de la propagande publicitaire, on constate une contraction des valeurs de service public d'Éducation nationale. Une fois de plus, il faudra mener une bataille contre la publicité et pour l'éducation. C'est là que nous pouvons concilier l'universel et ces particularismes, afin de penser, ensuite, à une gouvernance mondiale".

  • "Citoyens : indignez-vous ! Engagez-vous !"

Stéphane Hessel : "Nous vivons un moment particulièrement important pour la réflexion sur le monde. Il y a quelques mois, j'ai pu promouvoir un petit livret de trente pages intitulé Indignez-vous. Pourquoi ? Parce que nous avions peur qu'il y ait trop de gens endormis ou indifférents à l'heure où tout le monde doit s'engager, à un moment ouvert à des possibilités nouvelles ! Quand on pense à cette espèce humaine, toute jeune encore, nous voyons que nous n'avons pas encore réussi à mettre en place des institutions qui permettent de lutter contre les injustices et les terrorismes. Tout cela, nous le savons, vous le savez, vous êtes informés ! Et par conséquent vous avez des responsabilités. Vous ne pouvez pas continuer à vous désintéressez. Il faut vous indigner et, après ça, vous engager. Nous sommes en mesure de lutter contre les lobbys du capitalisme financier auxquels sont encore assignés nos États. Aujourd'hui, il faut rendre nos gouvernement courageux pour qu'ils abordent carrément ces problèmes dont nous connaissons les solutions ! Nous savons qu'il est possible à des sociétés humaines de se fonder sur le respect de l'autre, sur le respect de la dignité de la personne humaine, des libertés fondamentales. En aucun cas il ne faut dire que c'est impossible ou que c'est trop tard. Chacun de vous y peut beaucoup".

  • Changer le monde, c'est encore possible ?

Edgar Morin : "Aujourd'hui, nous vivons une crise gigantesque. Dans une situation comme celle-ci, il y a toujours deux antagonismes qui se manifestent : l'un est évidemment l'angoisse, qui crée le repli sur soi, sur son ethnie, son passé, ses racines... Cette tendance se manifeste partout, y compris en Europe, avec l'idée de désigner un bouc émissaire, souvent coupable illusoire, en la personne de l'immigré clandestin, du Rom, de l'Autre. Nous vivons donc une époque extrêmement régressive, d'autant que nous assistons à un vide de la pensée politique dans notre pays.

Mais la crise suscite également une remise en question des formules qui semblaient évidentes dans le passé. Elle suscite une création, une invention, la recherche de solutions nouvelles ! Nous pouvons le constater au niveau microsocial sous la forme d'associations ou d'entreprises pour lutter contre le chômage, les mouvements de solidarité... Dans tous les domaines naît une fermentation qui crée l'avenir. Nous avons donc ce conflit entre les deux tendances et notre rôle est de dire que l'espérance n'est pas perdue. La démocratie, par exemple, est née dans une petite cité grecque et a d'abord à peine duré cinquante ans ! Puis il y a eu une poussée démocratique dans la Rome ancienne avec les Grecques et aujourd'hui, elle est devenue une force historique".

Stéphane Hessel : "Je crois qu'il est très tard, peut-être trop tard. Mais nous sommes une espèce qui n'a jamais laissé venir le moment où tout était devenu impossible. Il n'y a pas de raison de penser que neuf milliards de cerveaux et neuf milliards de cœurs soient incapables de faire le grand saut. Il faut toujours se dire que ce qui paraît impossible et improbable peut devenir probable. Cette probabilité a toujours existé dans l'espèce humaine ; sinon, nous aurions disparu depuis longtemps !".

* Les sommets de la Terre sont des rencontres décennales entre dirigeants mondiaux organisées depuis 1972, avec pour but de définir les moyens de stimuler le développement durable au niveau mondial (En savoir plus sur les sommets de la Terre ici ; le site officiel du sommet 2012 de Rio ).

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