A quand les monnaies locales?

Selon les Nations unies, en 1999, la fortune des 225 individus les plus riches de la planète correspondait aux revenus annuels des 2,5 milliards d'êtres humains les plus pauvres. Force est de constater que le clivage s'est creusé un peu plus cette dernière décennie, notre société étant toujours plus basée sur l'argent, succès, pouvoir, autorité et même santé dépendant de lui. Et si, au lieu de l'encenser, nous revenions aux anciens systèmes d'échange pratiqués avant le Moyen Âge tel que le troc ? A la fin des années 1990, en réaction à l'ultra-monétisation de la finance, de nouvelles formes d'économies solidaires mettant l'argent au service de l'homme apparaissent partout dans le monde telle la banque du temps anglaise, la monnaie locale allemande ou les systèmes d'échange local français. Ainsi, en clôture du festival Fenêtres sur le monde, qui s'est tenu à Dijon en juin 2011, l'association Appel pour une insurrection des consciences Côte-d'Or (Apic 21) a organisé un atelier sur les systèmes d'échanges complémentaires. Dans la Cave de l'oncle Doc, jeudi 16 juin 2011, une vingtaine de spectateurs ont participé à la projection du film ''La Double Face de la monnaie'', suivie d'un débat autour d'une possible mise en place d'une monnaie complémentaire à Dijon...

19642-2011-06-monnaie-complementaire-thibault-roy.jpg

L'euro : pourquoi faire ?
Dans les années 1990, des citoyens autour du monde commencent à créer leur propre monnaie locale, complémentaire au système monétaire officiel, afin de re-localiser l'économie, diminuer la pauvreté, renforcer l'équité et l'entraide, mais également pour préserver l'environnement. En 2003, une commune allemande de Bavière invente ainsi sa propre monnaie : le Chiemgauer, qui est acceptée par les citoyens. La monnaie circule parallèlement à l'euro et aide au développement local, étant acceptée dans tous les magasins et entreprises qui intègrent le projet. Par ailleurs, la monnaie complémentaire peut se montrer utile lors d'une crise monétaire comme en Argentine en 2001, quand 6 millions de personnes ont survécu à la crise en utilisant les Créditos. (En savoir plus ici)
Début 2010, la ville de Villeneuve sur Lot (47) lance l'Abeille, première monnaie locale en France, suivie par Toulouse (31) avec son Sol-Violette et l'Ardèche du Sud (07) avec la Luciole. ''Dès qu'il y aura suffisamment de personnes qui vont vouloir s'engager pour mettre en œuvre la monnaie locale, le projet pourra démarrer et être réalisé assez rapidement. Nous n'avons pas besoin d'être nombreux pour démarrer une telle initiative'', explique Thomas Marchall, de l'association Appel pour une insurrection des consciences en Côte-d'Or (Apic 21). La collaboration de plusieurs associations dijonnaises est prévue même si pour l'instant, l'idée est dans sa phase de réflexion. ''Si on lance des monnaies complémentaires, on est sous le coup de la loi. Mais on peut toujours y réfléchir'', déclare Hervé Riou, l'ancien président de l'association SELier du Dijonnais.
Le temps, c'est de l'argent...
En Angleterre, l'association Fair share a crée un système d'échange où ses membres cumulent les points et s'échangent des services les uns les autres. Une heure de travail vaut un point ; tous les travaux ont la même valeur – une heure de ménage est égale à une heure de cours de physique nucléaire. Le principe est basé sur l'idée que tous les personnes n'ont pas eu les mêmes opportunités dans leur vie et qu'une heure de travail est une heure de vie, quel que soit le travail que la personne exerce. Les membres dépensent leurs points en échangeant des services avec d'autres membres, tandis que les employés de l'association s'occupent de la Time bank ou Banque du temps, une base de données contenant les contacts des membres et la liste des offres de services. Quand un membre demande un service, les responsables de la Banque du temps cherchent la personne qui pourra effectuer le service demandé et la mettent en contact avec le demandeur. Les individus, ainsi que les groupes ou les organisations peuvent accéder à l'association.
La France possède aussi des banques de temps et a particulièrement développé les systèmes d'échange local (SEL), de biens, de services ou de savoirs. Sel de Paris utilise ainsi les unités appelées Piaf, qui correspondent au temps passé faisant un service. A noter cependant que pour l'échanges de biens, les choses paraissent un peu plus compliquées. Souvent les gens se mettent d'accord entre eux concernant les unités d'échange quand il s'agit d'objets.
Et à Dijon ?...
La ville de Dijon a aussi son SEL. Créé fin 1996 par Valerie Auduc, Éric Grandin et François Cordier, le SELier du Dijonnais compte aujourd'hui une quarantaine de membres, qui s'échangent des objets et des services comme l'aide au domicile, la garde d'enfants et d'animaux, les cours particuliers, le bricolage, etc. Chaque membre possède son espace sur l'intranet de l'association, où il peut trouver les propositions et les demandes des autres membres. Pour adhérer, il faut accepter l'esprit de l'association, expliquer ses motivations et présenter la liste des travaux et des besoins. Une heure de travail vaut 60 grains. Les membres peuvent demander des services même s'ils n'ont pas suffisamment de points. Dans ce cas, ils accumulent les grains négatifs.
Profil des membres de l'association ? ''Les seniors sont majoritaires mais il y a aussi des jeunes couples et des personnes en difficulté financière'', explique Bernard, qui a adhéré à l'association en 2006. ''Je suis en retraite, je n'ai pas de besoins matériels, je vis normalement. Je suis dans l'association parce que j'aime son esprit de convivialité et d'amitié''. Pour gagner ses grains, Bernard fait souvent du jardinage. ''L'argent contribue à détruire le tissu social, il augmente le pouvoir des uns sur les autres, ce qui est méprisable. L'argent est un objet de domination qui fait que les gens deviennent des esclaves. C'est aussi à cause de ce principe que je suis au SEL et que j'essaie de lutter contre le système économique existant." Quant à lui, Hervé Riou, ancien président du SEL de Dijon, donne un coup de main pour les déménagements et a pris des cours d'allemand pour dépenser ses grains. ''Je fais également du bricolage, du jardinage ; je prête mon camping-car... C'est un couple d'amis qui m'a parlé du SEL et j'ai tout de suite aimé cette idée de fraternité, d'échanges gratuits'', explique Hervé.
A noter que l'association dijonnaise n'a pas de locaux fixes. Elle a demandé une salle associative mais la mairie de Dijon a refusé, prétextant l'exercice d'une activité para-commerciale. Les membres se réunissent le premier lundi de chaque mois vers 18h30, à la maison des associations de Dijon (2, rue des Corroyeurs), et le troisième dimanche de chaque mois, de 14h30 à 18h au centre social des Bourroches (71bis, rue de la Corvée). Un nouveau site internet sera bientôt mis en place pour faciliter l'arrivée des nouveaux membres.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.