Presse en ligne: recherche modèle économique seulement?

Vendredi 22 octobre 2010 s’est tenue à la Maison des Métallos de Paris la Journée de la presse en ligne.

Vendredi 22 octobre 2010 s’est tenue à la Maison des Métallos de Paris la Journée de la presse en ligne. L’événement coïncidait avec l’anniversaire de son organisateur : le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil), qui compte actuellement plus de 60 membres. Près de 450 professionnels et experts du journalisme ont fait le déplacement pour l’occasion, sans oublier les institutionnels et syndicats du secteur, curieux de comprendre les problématiques de la presse en ligne d'aujourd’hui et de demain. Membre du SPIIL, dijOnscOpe a participé à cette journée, tout en animant une table ronde sur les enjeux de la presse quotidienne régionale devant une soixantaine de participants. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’une ligne principale a transcendé la plupart des débats : l’argent... C'est tout?

 

Enjeu n° 1 : s’affranchir du "spoliateur" Google?

"Si Suite101.fr [ndlr : e-magazine rédigé par des centaines d’internautes] me propose 150€ par mois pour remâchouiller le contenus de vos journaux en ligne pour le remettre ensuite sur Google, je dis oui tout de suite.", dixit un blogueur entre Paris et Abidjan [ndlr : 150€ = salaire mensuel très correct à Abidjan]. Dès le premier débat sur les enjeux professionnels de la presse en ligne (consulter le programme de la journée ici), tous s’interrogent à l'unisson : comment subsister envers et contre l’adversité économique incarnée par Google ? Le moteur de recherche détournerait les textes des éditeurs à son profit depuis dix ans sans jamais leur rétribuer un seul droit d’auteur.
"Il faut s’auto-distribuer désormais, refuser le monopole de Google qui a placé les éditeurs de presse sous dépendance", selon le PDG de la régie publicitaire Hi-Média, Cyril Zimmermann. Face à cette "captation de rentes inadmissible", aurons-nous le courage d’aller jusqu’à nous retirer du référencement Google comme l’a fait Rupert Murdoch en mai 2010, en rendant le Times entièrement payant, en bloquant l’accès à Google... et en perdant ainsi 90% de ses lecteurs ? (En savoir plus avec Rue89 ici). S’associer tous et dans un même élan, faire pression sur Google en leur interdisant tout accès à nos contenus ? "Folie !", murmure l’assemblée des auditeurs présents, dont l’argument de vente principal est le nombre de visiteurs. "On remercie plutôt Google de nous apporter des lecteurs, nous !".


Enjeu n° 2 : désacraliser "la religion du clic"?

Au cours de la même journée, le journaliste et consultant indépendant, Frédéric Filloux a rappelé à juste titre que "tous les visiteurs n’ont pas la même importance ; cessons de courir après le clic !" Pour lui, les éléments qualitatifs sont les plus importants dans une véritable logique de marque : la récurrence, la fidélité et la qualité des lecteurs. Requalifier les visiteurs ? Un point de vue partagé par Emmanuel Parody, publisher chez CBS Interactive : "Il faut développer une stratégie d’audience qualitative plutôt que cultiver l’audience de masse."
Et de porter le coup final, chiffres à l’appui : "Ne comptez pas sur les réseaux sociaux pour développer l’intérêt de vos contenus ! Si la moitié de la population est sur Facebook, la capacité du réseau social à renvoyer les internautes vers des contenus médias est infinitésimale, de l’ordre de 1,25%." Démenti catégorique et immédiat de la plupart des éditeurs présents, qui, a contrario, partagent l’avis de Benoit Raphaël, fondateur du Post.fr, média qu’il qualifie de "populaire" : "Si les gens passent tout leur temps sur Facebook, autant aller où ils sont !".


Enjeu n°3 : décider entre gratuit ou payant?

Si la jeune presse en ligne est logiquement à la recherche d’un modèle économiquement viable, un net clivage se mesure entre les médias nationaux, dont la marge de manœuvre est plus souple car les moyens de départ plus importants, et les médias régionaux ou locaux, qui vivotent tant bien que mal, à Paris comme en province. Abonnements payants ou gratuité de l’information ? Frédéric Filloux ne croit pas en la gratuité totale des médias, arguant que "la publicité n’est pas en mesure de financer un journalisme de qualité". Point de vue partagé par Pierre Haski, directeur de publication de Rue89, qui a lancé en juin 2010 un mensuel papier et depuis quelques jours, une plateforme de dons en ligne : "jaimelinfo.fr" (En savoir plus avec l’AFP ici). Éditions sur mobile, papier et réseaux sociaux, formations, prestations de services et publicité : Rue89 surfe sur toutes les tendances du moment et apparemment avec succès puisque l’éditeur basculerait actuellement à l’équilibre financier.
De fait, les médias nationaux semblent disposer d’une latitude plus franche pour démultiplier les sources de revenus, éléments-clés sans nul doute pour l’avenir de la presse, dont le seul contenu informatif ne constitue plus un attrait suffisante pour que le lecteur accepte de le rémunérer. Bref, la presse peut survivre mais pas grâce à la matière première qu’elle fournit : l'information traitée par des journalistes professionnels. Quels financements alors pour les médias régionaux, qui peinent à multiplier les sources de revenus et disposent de peu de moyens financiers pour se développer ? Publicité, Googles annonces, petites annonces, publi-reportages, revente de contenu, prestations de services, édition papier, etc. ? Le choix est vaste mais la mise en œuvre des moyens est compliquée, surtout dans son articulation avec les exigences déontologiques de la profession. D’autant plus compliquée que la presse quotidienne régionale papier traditionnelle (PQR) ferait souvent pression sur leurs annonceurs habituels pour qu’ils ne s’orientent pas vers leurs confrères pure players. "Quand on met la même énergie à aller chercher un budget publicité de 150 ou 5.000€, c’est pas facile tous les jours.", avoue très justement Jean-Baptiste Fontana, directeur de publication de Fréquence-Sud.fr.

 

Et l'ambition journalistique dans tout ça?

Finalement, si la question des moyens de la presse en ligne a traversé en filigrane les principaux ateliers de la journée, elle a aussi occulté le débat sur les enjeux déontologiques de la presse quotidienne régionale, où se confondent bien souvent blogs, réseaux sociaux, sites participatifs, supports d'information et éditeurs de presse en ligne (En savoir plus avec LeMonde.fr ici). Il convient là d'en faire le triste constat : les lignes se floutent entre les statuts des divers médias, entre leurs diverses conceptions professionnelles et éditoriales surtout... La presse quotidienne régionale trouvera-t-elle véritablement un second souffle sur Internet dans ces conditions ? Quel avenir pour la presse sur un support tel que le web entre les aspirations éthiques des uns et les préoccupations a priori mercantiles des autres ? Comment se battre pour la reconnaissance du statut d’éditeur de presse en ligne en honorant les lettres de noblesse du journalisme, tandis que d'autres renoncent à toute ligne éditoriale et n'hésitent pas à inféoder leur contenu rédactionnel à un modèle économique?

 

La journée de la presse en ligne annonçait des débats fondamentaux : enjeux professionnels de la presse en ligne, formation des journalistes web, statut d'éditeur de presse en ligne et subventions attenantes, préparation des Présidentielles 2012, etc. Malheureusement, force est de constater à entendre les uns et les autres que la question de la presse en ligne, de ses exigences professionnelles et de ses ambitions légitimes appelle des réponses à teneurs variables.

 

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