«Il faut désacraliser la fonction présidentielle!»

Au premier tour de la Présidentielle 2012, dimanche 22 avril, ils seront 10 candidats, disputant à Nicolas Sarkozy la plus haute fonction de l’État qu'il occupe actuellement.

Au premier tour de la Présidentielle 2012, dimanche 22 avril, ils seront 10 candidats, disputant à Nicolas Sarkozy la plus haute fonction de l’État qu'il occupe actuellement. Lundi 19 mars, le Conseil constitutionnel a rendu sa décision (Lire ici) ; ils sont 10 à avoir réuni un minimum de 500 parrainages d’élus - maires, conseillers généraux et régionaux, parlementaires : Éva Joly (Europe écologie-Les Verts - EELV), Marine Le Pen (Front national - FN), Nicolas Sarkozy (Union pour un mouvement populaire - UMP), Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche - FDG), Philippe Poutou (Nouveau Parti anticapitaliste - NPA), Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière - LO), Jacques Cheminade (Solidarité & Progrès - S&P), François Bayrou (Modem), Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République) et François Hollande (Parti socialiste - PS).

Dans un mois, il ne seront plus que deux, que les Français devront départager quinze jours plus tard lors du second tour - dimanche 6 mai -, pour qu'il n'en reste plus qu'un seul. Le 7 mai 2012, la France saura donc qui sera chargé, pendant cinq ans, d'exercer les pouvoirs que la Constitution du 4 octobre 1958, notamment son titre II, confère au président de la République.

La personnalité de celle ou celui que les Français choisiront a-t-elle une véritable importance ? La façon dont un candidat conçoit la fonction présidentielle peut-elle influer sur la nature même de celle-ci ? Voilà ce que dijOnscOpe a tenté de déterminer avec Maxime Dury, maître de conférences en Sciences politiques à l'Université de Bourgogne (UB)...

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Maxime Dury, bonjour. L’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République en 2007 a-t-elle contribué à transformer la fonction présidentielle ? 

"Après l’accession de Nicolas Sarkozy aux plus hautes fonctions, on a vu naître, dans les milieux intellectuels, de nombreuses interrogations. Son comportement a même suscité des numéros entiers de revues, comme par exemple celui que lui a consacré Esprit, en novembre 2007 [ndlr : Qu’est-ce que le sarkozysme ?]. Parmi toutes les questions qu’on s’est posé sur lui, une s’est imposée, au détriment des autres peut-être : est-ce que Nicolas Sarkozy, durant les premiers mois de son quinquennat, par son attitude ''bling-bling'' peu retenue et très "nouveau riche", ''populiste'', n’avait pas totalement désacralisé la fonction présidentielle ?

Nicolas Sarkozy a-t-il effectivement désacralisé, c'est-à-dire dépouillé de son caractère respectable, la fonction présidentielle ? Ce qu’on peut sans doute dire, c’est que si, par stratégie politique, il a cherché à donner du président de la République une autre image, moins classique, il a depuis longtemps rompu avec cette dernière et s’est employé à redonner à la fonction présidentielle l’autorité, la sacralité qu’on avait coutume de lui prêter habituellement. En ce sens, je ne suis pas sûr qu’il ait vraiment contribué à désacraliser la fonction, et par conséquent transformé cette dernière.

En revanche, son élection à la présidence de la République nous a montré toutes les potentialités de la Constitution de la Ve république, qui peut aussi bien s’accommoder d’un président très effacé, presque inutile - comme il peut l’être en période de cohabitation -, que d’une figure beaucoup plus affirmée, offensive, peu encline à laisser à d’autres organes constitués le soin d’exercer des pouvoirs que la Constitution leur octroi pourtant : la figure, qualifiée comme telle par Nicolas Sarkozy lui-même, de "président qui gouverne" (Lire ici LeMonde.fr). 

Faut-il, selon vous, sacraliser la fonction présidentielle ? 

Quand on ne se demande pas s’il a enclenché un processus de désacralisation de la fonction présidentielle, on reproche souvent à Nicolas Sarkozy de l’avoir désacralisée. C'est par exemple ce qu'a fait il y a peu l'un des candidats à l'élection présidentielle, Nicolas Dupont-Aignan (Lire ici l'AFP) en affirmant, pour naturellement le déplorer, que Nicolas Sarkozy "abaisse la fonction". Comme s’il fallait nécessairement que la fonction de chef de l’État, à l’instar du roi d’Ancien régime, d’un monarque, soit de l’ordre du sacré...

Une telle fonction doit-elle relever du sacré, être sacralisée ? Sacraliser la fonction présidentielle, c'est d'abord réduire l’exercice du pouvoir politique au seul chef de l’État (comme dans la monarchie absolutiste !) ; et c’est ensuite vouloir faire du chef de l’État l’incarnation d’une transcendance, d’une autorité transcendante à tous les conflits et à toutes les passions triviales du corps social.

De ce point de vue, la sacralisation est une tentative de dépolitiser le pouvoir politique, c'est-à-dire de faire croire qu’il existe un ordre supérieur, religieux ou moral ou national ou économique ou écologique ou que sais-je encore, au nom duquel il est possible et légitime de faire taire les conflits et les intérêts particuliers, et qu’incarnerait précisément le chef de l’État.

Mais il faut être cynique, ou pervers, pour continuer à faire comme si le chef de l’État était exclu du lot commun, et, en accédant à la fonction présidentielle, était soudainement touché par la grâce divine de l’intérêt général. Il n’est touché par aucune grâce, sinon par celle que lui dicte son désir d’être réélu.

Pour ma part, je ne pense pas qu’il faille sacraliser la fonction présidentielle. D’autant moins que la sacraliser, de même que sacraliser le pouvoir en général, revient en pratique à séparer les citoyens français en deux catégories de personnes : ceux qui sont à même d’exercer le pouvoir, parce que dignes de la fonction, et les autres, le reste.

Si vous voulez mon avis, il y a un intérêt à déplorer la désacralisation de la fonction présidentielle : maintenir éloigné du pouvoir la plus grande partie de la population. En tirant à boulets rouges sur les premières années du quinquennat de Nicolas Sarkozy, c’est indirectement contre la possibilité de tout un chacun d’exercer le pouvoir, et notamment ceux du président de la République, que l’on s’inscrit en faux. C’est une façon d’exclure le peuple, de réserver à un nombre restreint de personnes le pouvoir, devenue fin en soi.

Vouloir la sacralisation du pouvoir, c’est une façon implicite d’exclure le peuple du pouvoir. Prôner l’inverse, la désacralisation du pouvoir, c’est lui ouvrir les portes en grand, à ce peuple.

C’est pourquoi je ne suis pas de ceux qui pensent que Nicolas Sarkozy a fait beaucoup de tort à la République en exposant son cul sur le yacht de Bolloré, en se conduisant comme il l’a fait durant les premières années de son quinquennat (Lire ici LeMonde.fr), en démontrant de facto que n’importe qui pouvait être président de la République, aussi bien un type comme lui que quelqu’un comme de Gaulle ou Mitterrand.

Je pense plutôt qu’en faisant cela, en contribuant à retirer à la fonction présidentielle son caractère transcendant, en en montrant l’immanence, il a – de façon délibérée ou non - fait quelque chose de profondément positif pour la démocratie. Après, cela ne fait pas de moi un aficionado des politiques migratoires, économiques ou sociales menées par cet homme. Loin de là.

Dans quelle logique François Hollande se situe-t-il par rapport à la fonction présidentielle ?

François Hollande, c’est l’homme qui, lorsqu’on l’écoute - prenez par exemple le meeting du 3 mars 2012 à Dijon (Voir ici TF1.fr et lire ici notre article) -, pense que n’importe qui de "normal", au sens de "personne dépourvue de tout caractère exceptionnel", doit pouvoir être président de la République. Ainsi, s’estimant ''normal'', il s’est présenté à l’élection présidentielle et entend bien être le prochain chef de l’État de la République française.

A priori, donc, ce que l’on pourrait être tenté de dire, c’est qu’il est à mille lieues d’une conception classique de la fonction présidentielle, associant à celui qui l’occupe une dimension sacrée. Et par conséquent, que sa conception du pouvoir n’est pas exclusive, n’implique pas que la très grande majorité du peuple soit tenue à bonne distance des fonctions permettant d’exercer le pouvoir, bref les préserve au profit d’un nombre restreint de personnes.

Cela étant, est-ce si évident ? Je crois, pour ma part, que l’idée que le candidat socialiste se fait de la fonction présidentielle est beaucoup moins éloignée qu’il n’en donne l’impression d’une conception classique, c'est-à-dire enclin à investir le président de la République d’une dignité hors du commun, Si vous prenez ses "60 engagements pour la France", notamment le chapitre intitulé "Je veux une République exemplaire et une France qui fasse entendre sa voix", ou bien ses discours et ses différentes interventions, la figure du président de la République telle qu’elle se présente n’est pas celle d’un "président qui gouverne", à ce point dans le feu de l’action que plus rien ne le distingue du commun des mortels. Elle est plutôt une figure de type tutélaire, qui veille au grain, arbitre les conflits "d'ici-bas ", tout en incarnant l’unité du corps social.

Dans une telle conception, n’importe-qui peut-il vraiment l’affaire ? Pas sûr. Implicitement, me semble-t-il, la conception de la fonction présidentielle telle quelle ressort des propos de François Hollande implique une sacralité de cette dernière et, par conséquent, l’idée que le pouvoir ne saurait être exercé par tout un chacun. Autrement dit, il faut se garder de voir trop rapidement dans François Hollande le candidat le plus démocrate, c'est-à-dire, pour caricaturer, le plus attaché à l’exercice du pouvoir par tous les citoyens, quels qu’ils soient...

Si François Hollande n’est pas "le plus démocrate des candidats", Jean-Luc Mélenchon pourrait-il mériter cette qualification ?

Sauf erreur de ma part, si on prend la peine de lire le "Programme du Front de gauche et de son candidat commun'', Jean-Luc Mélenchon prône au chapitre 6, l’instauration, à l’issue de la convocation d’une assemblée constituante, d’une VIe République, sorte de régime parlementaire rétablissant la primauté de l’Assemblée nationale sur l’exécutif. En quelques mots : un système très largement inspiré du premier projet de Constitution soumis au peuple en 1946.

Dans un tel système, pensé expressément ''contre le présidentialisme'', la fonction présidentielle est réduite à la portion congrue. Pour le dire autrement, le président de la République, si on ne peut dire qu’il n’a pas sa place dans l’équilibre des pouvoirs, n’a qu’une place extrêmement limitée, presque ridicule, d'apparat, ne faisant au mieux "que les gestes du pouvoir", selon l'expression du juriste Joseph Barthélémy. D’une manière générale, plus on écoute Jean-Luc Mélenchon, plus on peut penser que chez lui, rien n’est plus contraire à la démocratie, à l’égalité entre les citoyens, que l’existence d’une fonction présidentielle semblable à celle de la Ve République où, pour paraphraser George Orwell dans La Ferme des animaux, un citoyen est "plus égal que les autres".

Cela étant, je crois qu’il faut se garder de tirer des plans sur la comète. D’abord, il faut bien avoir à l’esprit que cette histoire de VIe République, chez Jean-Luc Mélenchon - comme auparavant chez le socialiste Arnaud Montebourg du temps de sa convention pour la VIe République, qui vivote désormais - c’est plus pour dire qu’on a quelque chose à proposer qu’un véritable projet qu'on entend mener à bon port, contre vents et marées.

Surtout, Jean-Luc Mélenchon ne fait pas campagne pour être président de la République. Il est là pour faire gagner "la gauche" au second tour, pour faire gagner François Hollande. Éviter un face à face entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen au second tour, en mai 2012. Je crois que Jean-Luc Mélenchon est resté, bien qu'il ait quitté le PS (Lire ici LeMonde.fr), un militant socialiste. Un militant socialiste particulier, mais un militant socialiste tout de même. Et sa stratégie me paraît on ne peut plus claire : il s’agit pour lui de taper sur le Front national et sa candidate, pour siphonner les électeurs des milieux populaires, paraît-il nombreux, tentés de lui donner leur voix au premier tour.

Cette stratégie politique peut-elle s’avérer payante ? Je crois qu’il joue un jeu dangereux. Si les sondages ont un sens, s’il y a quelque chose à tirer de la manifestation de dimanche dernier à la Bastille (Lire ici LeFigaro.fr), c’est qu’avec une telle stratégie, c’est surtout l’électorat du PS qu’il risque de siphonner, ce qui n’est pas sans hypothéquer les chances de François Hollande de passer la barre du premier tour, et affronter le candidat de droite, plus ou moins extrême, qui s’y trouvera.

Quelle idée Marine Le Pen se fait-elle du poste qu’elle brigue ?

Je n’ai pas souvenir que Marine Le Pen, même lorsqu'elle a évoqué l'idée d'une "République exemplaire" (Lire ici), ait théorisé la fonction présidentielle, ni ait à un quelconque moment livré ses pensées sur cette dernière. Et si on consulte le site du Front national, on trouve certes un chapitre entier sur "l’État fort" (Lire ici), mais rien sur la présidence de la République. On est très vite conduit à faire un constat similaire.

Ceci dit, ce n’est pas parce qu'elle n'en dit rien qu’elle n’a pas une conception bien précise de la fonction. Pour ma part, je crois que le "silence" sur ce point doit être interprété comme une reprise implicite, de sa part, de l’approche qu’avait son père (ndlr : Jean-Marie Le Pen), à propos du "chef", figure sacrée, directement en lien avec le peuple, ce qui a pour conséquence d'oblitérer toute discussion et dont la volonté, une fois exprimée, correspond au moyen principal de définition de la volonté du peuple.

Si c’est bien de cela qu’il s’agit, Marine Le Pen pense nécessairement qu’il n’y a rien de plus menaçant pour la France, la nation française, qu’une désacralisation de celui qui a pour vocation première d’incarner le corps social tout entier et d'exprimer sa volonté : le chef de cet instrument d’incarnation de la nation qu’est l’État. Autrement dit, chez Marine Le Pen, il n’est pas de chef de l’État digne de ce nom en dehors du sacré, celui qui incarne le corps social tout entier ne pouvant être une personne ordinaire, sans rien d’exceptionnel."

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  • Pour aller plus loin :

                    - Livres

François Bazin, Jacques Pilhan, le sorcier de l’Elysée, Paris, Perrin, coll.Tempus, 2011 ; plus particulièrement les pages relatives à la stratégie de sacralisation de la fonction présidentielle, adoptée par François Mitterrand, sur les conseils de Jacques Pilhan, en vue de sa réélection au printemps 1988 (pp 53-233)

Bernard Branchet, La fonction présidentielle sous la Vème République, Paris, LGDJ, 2008, 220 p.

Charles de Gaulle, Le fil de l’épée, Paris, Perrin, coll. "Les mémorables", 2010, 178 p.     

Ernst Kantorowicz, Les deux corps du roi, Paris, Gallimard, bibliothèque des histoires, 1989, 638 p.

Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Castelanu-le-Lez, Climats, coll. "Sisyphe", 1996, 269 p.

Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle (3 tomes), Paris, Le Livre de poche, 2009.

Frédéric Rouvillois, Droit constitutionnel (t.2 : La Vème République), Paris, Flammarion, coll. "Champs-Université", 3ème édition, 2009, 400 p ; particulièrement, pp 130-192, le chapitre intitulé "Le règne du Président".

                    - articles

Daniel Martins, "Vers un effacement du chef de l'Etat", Politeia, n°11, printemps 2007, pp 91-111

Henry Roussillon, "Le mythe de la 'VIème République' ", Revue française de droit constitutionnel, 2002/4, n°52

                    - principaux ouvrages de Maxime Dury

La Censure, Paris, Publisud, 1995, 325 p. (ouvrage élaboré à partir de sa thèse de sciences politiques : "La prédication silencieuse. Recherche sur la signification de la censure en France depuis la fondation du droit moderne, XIIIe-XXe siècles" réalisée sous la direction de Claude Courvoisier, Dijon, 1992).

La Droite et la Gauche. Les lois de la représentation politique, Paris, Editions Eska, 2001, 160 p.

(En collaboration avec Vincent Chambarlhac, Thierry Hohl et Jérôme Malois :)Histoire documentaire du parti socialiste (t.1 : L’entreprise socialiste (1905-1920) ; t.2 : La Maison socialiste (1921-1940) ; t.3 : Les Centres socialistes (1940-1969) ; t.4 : La France socialiste (1969-2005)), Dijon, EUD, 2005-2006.

(En collaboration avec Thierry Hohl :) Les socialistes français et l’Europe. Documents et analyses, Dijon, EUD, 2008, 183 p.

Bernard Chantebout, Droit constitutionnel, Paris, Dalloz-Sirey, 2011, 654 p.

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