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Billet de blog 26 avr. 2010

Nuage de Tchernobyl: qui a vraiment cru qu'il contournait la France?

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Le 26 avril 1986, l'un des réacteurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl explosait, libérant dans l'atmosphère une quantité exceptionnelle de radioactivité. Vingt-quatre ans plus tard, la polémique sur l'ampleur réelle de la plus grande catastrophe nucléaire civile de l'histoire n'est pas encore close… Samedi 24 avril 2010, une trentaine de militants et d'élus se sont rassemblés place de la Libération à Dijon dans le cadre des Journées internationales de mobilisation contre le nucléaire, rappelant les nombreuses victimes de la catastrophe. Des victimes qui auraient peut-être pu être évitées si le gouvernement français de l'époque avait pris des précautions comme ses voisins européens. Au lieu de cela, il a fait croire que le nuage de Tchernobyl contournait la France ! Aviez-vous cru à ce mensonge à l'époque ? Témoignages de citoyens lambdas ou engagés...

Nicole, 34 ans* :


"Je n'ai pas mis longtemps à douter que le nuage radioactif se soit arrêté à nos frontières ; quelques jours plus tard, dans la vallée de l'Ouche où j'habitais avec ma famille, deux cents personnes ont été plus ou moins incommodées : vomissements, diarrhées... mon petit frère, ma mère déjà atteinte d'un cancer et mes deux filles (âgées de 3 ans et 18 mois) ont été touchés : ma mère a été prise en charge en ambulatoire et mes filles pendant deux jours ont été hospitalisées et perfusées ! Je suis convaincue du lien de cause à effet qui depuis a été admis."

Michèle Rivasi**, 33 ans :


"J'étais professeur de biologie à l'IUFM de Valence. A cette époque, je n'étais pas du tout militante de la cause écolo mais simplement sensibilisée à la question. Suite à la catastrophe, mon mari, pilote de ligne, me racontait que dans les autres pays, les gouvernements prenaient tous des mesures de sécurité. En France, c'était plutôt "Circulez, il n'y a rien à voir !". Ils disaient qu'un anti-cyclone protégeait le pays... Je me souviens de la fille de la météo qui montrait sur la carte un panneau "Stop", juste devant l'Allemagne. Par la suite, nous avons su qu'il s'agissait d'un ordre qui avait été donné à la météo d'agir ainsi...


De mon côté, j'ai réagi à la fin du mois d'avril : avec mon mari et des amis, nous avons fait des prélèvements d'eau, de sols, de végétaux. Début mai, nous sommes allés voir un professeur de physique nucléaire à la faculté de Villeurbanne (Rhône) pour étudier nos mesures : tous les radionucléides (voir le lien ci-dessous) étaient présents dans nos échantillons. C'était bien la preuve que le nuage était passé. J'ai appelé à la centrale nucléaire du Cruas (Rhône) mais l'on m'a répondu qu'il n'y avait pas de problème et qu'ils n'étaient pas habilité à communiquer leurs mesures. Nous avons organisé une conférence de presse à Lyon et nous avons fait d'autres études, sur des aliments cette fois...


Suite à cela, des journalistes ont cherché à savoir s'il existait des normes sur le nombre de becquerels (unité - voir lien ci-dessous) autorisé dans les aliments. C'était le cas et cela s'élevait à 370 becquerels pour le lait par exemple. Mais le Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) et son directeur le professeur Pierre Pellerin, qui détenait le monopole de la communication sur la radioactivité à ce moment-là, a affirmé qu'il s'agissait davantage de normes économiques que sanitaires ; ils expliquaient ainsi pourquoi la France ne les respectait pas mais acceptait que les becquerels s'élèvent à 2000... Après, nous avons réalisé des cartes de contamination radioactive en fonction d'un bio-indicateur efficace, le thym, afin d'étudier la relation entre la radioactivité et la quantité de pluie tombée. De même, nous en avons faites en fonction du carotage de sol pour voir à quelle profondeur allait la contamination.

Mai 1986 : création de la Criirad


C'est là que nous avons décidé de créer un laboratoire indépendant : la Commission de Recherche et d'Information Indépendantes sur la Radioactivité (Criirad). On publiait alors la contamination radioactive dans les produits alimentaires (lait, fromages, champignons, végétaux) toutes les semaines dans Libération Lyon. Et puis il y a eu la célébre émission de Michel Polac, Droit de réponse, en septembre 1986. J'y étais invitée pour livrer notre message et j'ai fait un appel aux dons, grâce à quoi nous avons pu acheter un appareil ultra-performant pour mesurer la radioactivité. Mais nous étions sans arrêt attaquer de toutes parts...


Un peu avant, Libération avait sorti une enquête : "Le mensonge radioactif". Les Français ont mis du temps à percuter mais ils se sont réveillés petit à petit. Ils se sont rendus compte qu'on leur avait menti. Malgré cela, les autorités ont toujours nié le mensonge... Quelques années plus tard, l'Association Française des Malades de la Thyroïde se créait et portait plainte contre l'Etat pour non information à la population. Il y a eu des procès et vingt ans après, le professeur Pellerin était mis en examen en 2006. Quelque mois plus tôt, des perquisitions au SCPRI, au Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) et chez EDF avaient lieu : les inspecteurs ont trouvé des documents sur la contamination du lait. Ils savaient et ces documents étaient l'ultime preuve de leur mensonge... Nous avions du mal à imaginer qu'on ait pu nous mentir à ce point-là. Même ce prof de Villeurbanne, qui avait pourtant tous les instruments à portée de main, n'avait pas pensé à vérifier. Cela m'a montré que le nucléaire est une raison d'État..."

Stéphane, 18 ans :


"J'étais en voiture avec mon père. Nous écoutions les informations à la radio. Le journaliste parlait de l'accident, puis il a lu le message d'une radio amateur russe située quelque part près de Tchernobyl. Le message était terrifiant. La radio en question expliquait que l'accident était beaucoup plus important que ce que la presse racontait, que les conséquences allaient beaucoup plus loin que ce que l'on disait. Ce récit nous laissait sans voix ; nous ne pouvions rien faire."

Philippe Hervieu, 23 ans :


"Je me souviens très bien de ce jour-là : j'étais sur l'auto-route, je partais en vacances et je l'ai appris par la radio. A cette époque, cela faisait déjà longtemps que j'étais un anti-nuclaire puisque je milite depuis les années 1970. Ce jour là s'est passée quelque chose que nous avions prédit d'une certaine manière... Ma première préoccupation était sanitaire : je me demandais dans quel sens soufflaient les vents mais la radio disait que nous ne risquions pas grand-chose.


Moi, j'avais un doute parce que je savais déjà que le nucléaire est associé à un mensonge à la fois d'état, politique et scientifique. A cause de cela, les Français ont consommé des aliments contaminés, surtout dans l'Est de la France. D'ailleurs, on voit bien que les cartes des cancers de la thyroïde et des endroits les plus contaminés se superposent. Pour autant, plus de vingt ans après, il est vraiment compliqué de démontrer les relations de cause à effet. Donc on continue toujours dans ce mensonge-là..."

Didier Anger, 47 ans :


"En 1986, j'étais élu au conseil régional de Basse-Normandie, faisant partie des trois premiers élus Verts de France. Depuis 1972, j'étais un militant anti-nucléaire et donc j'étais loin d'être innocent au moment de la catastrophe... Ce jour-là et ceux d'après, on nous a expliqué que le nuage partait en direction de la Scandinavie, puis vers le sud, du côté de la Turquie, et que, bien sûr, il ne franchissait pas les frontières de la France. Mais fin avril, j'ai reçu un coup de fil d'un pêcheur de Flamanvile (Manche) où se situe un réacteur nucléaire pour EDF, à 20 km au sud de l'usine de retraitement de l'extraction du plutonium de la Hague. Ce pêcheur me raconte que les alarmes, qui détectent la radioactivité, se sont mises à fonctionner. Un nouvel accident ? Je me renseigne et l'on me dit que non, que ce n'est pas de leur faute cette fois : c'est à cause du nuage de Tchernobyl qui venait de passer au-dessus de nous.


Dès le lendemain, on a appelé des copains, une cinquantaine, pour se retrouver sur le belvédère de la centrale nucléaire : on voulait voir le directeur pour en savoir plus sur le passage du nuage. Il finit par arriver, sous les caméras des journalistes. Il avoue que le nuage est passé car la radioactivté artificielle était dix fois supérieure à d'habitude. Il refuse d'en dire plus et s'en remet au professeur Pellerin (de la SCPRI)... Nous partions lorsque le directeur me rappelle et me lance : "Mon épouse a pour habitude de consommer des aliments bio et de boire du lait de ferme. Mais depuis quelques jours, elle ne consomme plus que du lait UHT". Il me faisait comprendre le message...


L'iode 131, présent dans le lait contaminé, a la propriété de se fixer dans la glande thyroïde et d'y induire des cancers. Il s'agissait d'un élément extrêmement volatile qui s'était répandu de Tchernobyl. Étant donné qu'elle perd la moitié de sa radioactivité en huit jours et la totalité en un peu moins de trois mois, on a pu gérér ce problème de l'iode 131 en ne consommant pas immédiatement de lait. Mais pour le sézium 137, dont la radioactivité disparaît totalement en 300 ans, c'est plus compliqué. Il en reste dans les parties les plus à l'Est du pays : en Alsace, en Corse...

Jeu de dupes...


Après la catastrophe, les journalistes font confiance à la doctrine du ministère de la Santé et du SCPRI. Seuls les Alsaciens sont inquiets car il voit bien que de l'autre côté de la frontière, des précautions sont prises : on ne mange pas de salade, de tisanes au thym ou au romarin... Une semaine plus tard, nous organisons une conférence de presse avec quelques amis à Paris ; seuls deux journalistes sont y assistent. De colère, nous décidons d'aller rendre visite au professeur Pellerin, avec la caméra de France 3 avec nous. Lui aussi finit par arriver mais il refuse que notre débat soit filmé. Le journaliste de demande pourquoi le professeur craint autant la caméra, la polémique est lancée. Le lendemain, TF1 demande des comptes à Pierre Pellerin ; à partir de là, le couvercle de la marmite avait plus ou moins explosé. Tous les journalistes voulaient savoir désormais car ils s'étaient sentis floués par les officiels.


Les deux régions les plus nucléarisées en France, celles de Valence et de Caen, ont été les plus actives dans le combat pour la vérité. Le mouvement anti-nucléaire, très fort dans les années 1970 puis affaibli en 1980, a connu une très forte reprise depuis. Plus aucun réacteur n'a été construit en France depuis et aucun n'a été commandé en Europe non plus. C'est seulement en 2004-2007 que la France a tenté une relance de la vente de réacteur nucléaire : les Chinois ont dit à (Nicolas) Sarkozy qu'avant d'en acheter, ils souhaitaient d'abord que nous en installions chez nous..."

* L'âge indiqué est celui des intervenants en 1986.


** Philippe Hervieu est conseiller régional Europe Écologie en Bourgogne ; Michèle Rivasi est députée européenne Europe Écologie dans la région Sud-Est ; - Didier Anger est aujourd'hui retraité ; il a notamment été élu député européen Europe Ecologie en 1989.

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