Fraude au bac: Un jeu d'enfant... pour les profs!

Une fraude peut en cacher une autre... Depuis lundi 20 juin 2011, l'affaire des élèves de filière scientifique ayant divulgué sur internet le sujet du baccalauréat de mathématiques a connu de multiples rebondissements, entre déclarations du ministre de l'Éducation nationale, Luc Chatel, et arrestation des suspects... Pourtant, selon Stéphane T.*, professeur de lycée dans l'académie de Dijon, les failles du système sont loin d'être limitées à ce simple cas d'espèce. D'après lui, les professeurs auraient même toute latitude pour favoriser leurs propres élèves ! Explications.

Une fraude peut en cacher une autre... Depuis lundi 20 juin 2011, l'affaire des élèves de filière scientifique ayant divulgué sur internet le sujet du baccalauréat de mathématiques a connu de multiples rebondissements, entre déclarations du ministre de l'Éducation nationale, Luc Chatel, et arrestation des suspects... Pourtant, selon Stéphane T.*, professeur de lycée dans l'académie de Dijon, les failles du système sont loin d'être limitées à ce simple cas d'espèce. D'après lui, les professeurs auraient même toute latitude pour favoriser leurs propres élèves ! Explications.

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Fraude au Bac : ce qui est possible (et puni par la loi)

Lundi 20 juin 2011, sur le forum dédié aux 15-18 ans du site Jeuxvidéo.com, un simple post a chamboulé le déroulement du baccalauréat scientifique 2011. A la veille de l'épreuve de mathématiques, un jeune utilisateur répondant au pseudo de Chaldeen publiait en effet une photo d'un sujet, prétendant savoir qu'il était précisément celui qui tomberait le lendemain entre les mains des futurs bacheliers... Mercredi 22 juin 2011, au lendemain de l'épreuve, le ministère de l'Education nationale annonçait enquêter sur des "soupçons de fuites" à propos d'un exercice de mathématiques du baccalauréat scientifique qui "aurait été divulgué sur internet avant l'épreuve de mardi" (Voir le communiqué de presse joint). La fraude concernaient alors potentiellement des dizaines de milliers de candidats. L'affaire a ensuite continué en toute logique : les parents d'élèves et les professeurs se sont insurgés contre cette situation d'inégalité entre les lecteurs du forum et les non-initiés ; les suspects ont, pour leur part, été entendus lors de gardes à vue réalisées en fin de semaine... Au final, Luc Chatel, ministre de l'Education nationale, a décidé de ne pas comptabiliser le premier exercice dans la notation des copies (Voir le communiqué de presse joint).

Mais comment une telle fraude est-elle possible ? "Les sujets passent entre beaucoup de mains. Plusieurs exercices sont proposés par des professeurs agrégés, puis un ensemble d'enseignants va en sélectionner un après une phase de test ; ensuite, celui-ci part à l'imprimerie. Enfin, il est cacheté et envoyé dans chaque lycée, où le directeur en est responsable. Les paquets ne sont ouverts que deux minutes avant l'épreuve", explique Stéphane T, professeur de lycée dans l'académie de Dijon. Selon le site de l'Education nationale, toutes les personnes qui ont accès aux sujets signent une attestation de confidentialité (Lire ici). "En amont, la fuite peut donc venir d'un professeur ayant participé à l'élaboration des sujets ou de l'imprimeur, ce qui semble être le cas pour l'affaire des fuites au Bac S", remarque Stéphane T. En effet, le père du jeune homme qui aurait transmis à Chaldeen le sujet de mathématiques est employé dans une imprimerie. La brigade de répression de la délinquance contre la personne l'a interpellé lundi 27 juin 2011 vers 21 heures à son domicile, dans le Gard. Salarié d'une entreprise de maintenance travaillant pour des imprimeurs, il est aujourd'hui la "source" présumée de la fuite au bac S.

Et que risque-t-on en cas de fraude au baccalauréat ? La réponse est inscrite noir sur blanc dans la Loi du 23 décembre 1901 réprimant les fraudes dans les examens et concours publics. Selon l'article 2 de la loi, "quiconque se sera rendu coupable d'un délit de cette nature, notamment en livrant à un tiers ou en communiquant sciemment, avant l'examen ou le concours, à quelqu'une des parties intéressées, le texte ou le sujet de l'épreuve, ou bien en faisant usage de pièces fausses, telles que diplômes, certificats, extraits de naissance ou autres, ou bien en substituant une tierce personne au véritable candidat, sera condamné à un emprisonnement de trois ans et à une amende de 9 000 euros ou à l'une de ces peines seulement". Et l'article 3 de préciser que "les mêmes peines seront prononcées contre les complices du délit"...

La triche, encore plus facile pour les profs ?

Si la législation semble claire à propos des fuites en amont de l'épreuve, il est un maillon de la chaîne qui, selon Stéphane T., échappe tout de même à la vigilance des institutions... "Aujourd'hui, nous surveillons nos propres classes et ramassons les sujets de nos élèves, avant de les garder pendant deux jours à notre domicile", explique-t-il. Et de poursuivre : "Les copies sont légèrement scellées dans un papier plastique mais il est très facile de le désceller et de le recoller après. C'est assez accessible. Donc concrètement, si je voulais avantager une élève, je pourrais relever son numéro d'anonymat sur des listes qui nous sont accessibles facilement, ouvrir le bordereau, récupérer sa copie et faire en sorte qu'elle revienne pour refaire l'épreuve ou compléter ce qu'elle veut...".

Une situation suscitée selon lui par la disparition des centres d'examen en 2009... "Par souci d'économie, les centres d'examen n'existent plus. Avant, tous les élèves allaient dans un lycée passer leur épreuve puis nous récupérions leurs copies, mettions le tout dans un coffre fort au lycée et rien ne bougeait. Maintenant, les élèves passent systématiquement les épreuves dans leur lycée, surveillés par leur professeur". Des consignes ne circulent-elles pas pour sécuriser le parcours de la copie ? "On ne signe aucune décharge ni document de confidentialité, seulement une attestation prouvant que nous prenons en charge les copies...", explique Stéphane T., qui s'estime également choqué de "la responsabilité qui incombe aux professeurs pendant deux jours : imaginez ce qui peut arriver à des copies pendant ce laps de temps !".

Pour ce professeur de lycée, "la démarche est très légère par rapport à l'importance de l'examen". Et de conclure : "Je pense que le lycée, représenté par le proviseur, devrait récupérer les copies et les faire expédier par une société de transport au centre d'examen, par exemple. Le ministère compte sur notre impartialité, notre sérieux et notre déontologie mais ce n'est peut-être pas le cas de tout le monde !".

Le Bac, épreuve fragile

Du côté des correcteurs, l'arbitraire est également à portée de main, comme le montre ce témoignage d'Elisabeth Schapira, enseignante en région parisienne, publié sur LeMonde.fr (Lire ici l'article). "Si Elisabeth Schapira regrette l'exploitation de la "fuite", elle regrette aussi les consignes (ndlr : données par le ministre de l'Education nationale au sujet de la correction de l'épreuve incriminée) et a choisi de désobéir. De son cartable, elle sort une enveloppe kraft et feuillette encore une fois ses copies. Au stylo rouge, d'une écriture régulière, elle a apposé une note générale, proprement, dans la petite case. Et à côté, elle a corrigé les quatre exercices. L'exercice n°1 aussi. En dépit de la consigne ministérielle de fermer les yeux dessus ; suite à sa publication sur internet la veille de l'épreuve". Et de poursuivre : "En fait, ce qu'il l'a le plus agacée, c'est la consigne reçue oralement de mettre 1,5 point à la question 2 du second exercice, quelle que soit la réponse. "J'ai appliqué mais franchement, mettre le point à ceux qui ont faux, ou même pas répondu, c'est quand même fort". Cette consigne, elle l'a eue au téléphone alors que les autres consignes lui avaient été délivrées par écrit lorsqu'elle a retiré son paquet de copies. "1,5 sur 20 de gagné ainsi, ça fausse quand même la donne ", sourit la prof, ramassant son paquet de copies, un tantinet désabusée".

Grande conséquence de ces défaillances en cascade : la remise en question de la forme que devra adopter demain le baccalauréat pour regagner en crédibilité... "Parmi les multiples appels à faire repasser l'épreuve de maths du Bac S et les recours en annulation de l'épreuve, des voix s'élèvent désormais pour demander une réforme en profondeur du baccalauréat", note TF1News.fr (Lire ici l'article). Et de préciser : "Parents d'élèves et lycéens sont en première ligne : les principales organisations jugent dans un communiqué commun que "cet incident très problématique est significatif de la nécessité désormais urgente de revoir les modalités d'organisation du baccalauréat, ainsi que de sortir du modèle d'un diplôme uniquement fondé sur l'examen terminal"... Un débat qui pourrait être tranché au cours du mois de juillet, puisque Luc Chatel a annoncé pour cette échéance des propositions visant à améliorer la sécurité autour des épreuves du baccalauréat. Au regard du développement des nouvelles technologies d'information et de communication, reste à savoir si la solution ne résiderait pas plutôt dans des épreuves acceptant le recours à internet et favorisant la réflexion plus que la "récitation" de données brutes, plutôt que dans la répression d'un phénomène informatique difficilement contrôlable...

 

 

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