La Sagesse de Kandiaronk 4/5, par David Graeber et David Wengrow

Quatrième partie du chapitre inédit tiré du prochain ouvrage de David Graeber et de David Wengrow consacré à une histoire des inégalités sur la très longue durée. Graeber raconte l'histoire de Kandiaronk, une sorte de Socrate améridien qui a inspiré des philosophes comme Rousseau, Montesquieu, Voltaire ou encore Diderot.

[Ce texte constitue un chapitre du prochain ouvrage de David Graeber et de David Wengrow consacré à une histoire des inégalités sur la très longue durée. Des commentaires de chercheurs, d'écrivains et de journalistes suivront cette publication. Ainsi le premier commentaire sera un texte très ambitieux de Jean-Michel Servet qui compare l'analyse politique de Kandiaronk à celle de d'Adam Smith.]

L’anthropologue David Graeber travaille depuis sept années, avec l’archéologue David Wengrow, sur un ouvrage consacré à une histoire des inégalités. Un premier extrait de cet ouvrage a été publié sur internet en 2018 (https://www.eurozine.com/comment-changer-le-cours-de-lhistoire/). Cet extrait montrait que la narration habituelle selon laquelle l’inégalité des hommes était le prix à payer pour les sociétés développées et leur confort est un mensonge. En effet, dans une analyse de l’histoire de la très longue durée, sur environ 50,000 ans, David Graeber et David Wengrow [1] montrent qu’il existait aussi bien des petites sociétés de chasseurs-ceuilleurs inégalitaires que des grandes villes extrêmement égalitaires. De manière plus étonnante encore, il existait des sociétés qui pouvaient être égalitaires l’été et inégalitaire pendant l’hiver, ou inversement. Cet extrait avait été largement commenté dans les milieux intellectuels et notamment en France par Emmanuel Todd [2].

Ce second extrait du même ouvrage, encore inédit en français comme en anglais, traite de l’influence des sociétés amérindiennes sur les penseurs des Lumières en Occident. Il y apparaît que les textes fondateurs des Lumières et de la Révolution Française, et notamment le texte de Rousseau sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, ont été fortement influencés par des livres qui relataient la critique des indiens d’Amérique vis-à-vis de la société occidentale. Parmi ces indiens d’Amérique, la personnalité de Kandiaronk ressort comme celle d’une sorte de Socrate amérindien, un brillant orateur qui a fasciné l’élite occidentale française et qui a perverti la jeunesse occidentale à mesure que ses critiques de la société occidentale et de la religion chrétienne se diffusaient au sein de la susdite société. Le texte montre que l’idéologie du progrès apparaît alors comme une réaction conservatrice contre la diffusion de ces idées afin de justifier les inégalités occidentales puisque selon cette idéologie, l’inégalité des hommes serait le prix à payer pour le progrès technique et le confort qu’il apporte. Nous commenterons cet extrait au sein du MAUSS prochainement et nous invitons les personnes intéressées à proposer leurs analyses afin de tenter d’ouvrir un débat convivial à la hauteur - vertigineuse - de ce texte.

Christophe Petit

  

L'épisode précédent est à retrouver ici.

C’est ici que nous pouvons enfin retourner à Rousseau. L’échange entre Madame Givenchy et Turgot nous donne une idée de ce qu’était le débat intellectuel en France au début des années 1750, du moins dans les milieux salonistes où Rousseau s’était installé. La liberté et l’égalité étaient-elles des valeurs universelles, ou étaient-elles - du moins sous forme pure - incompatibles avec un régime fondé sur la propriété privée ? Le progrès des arts et des sciences a-t-il conduit à une meilleure compréhension du monde, et donc aussi au progrès moral ? Ou bien la critique indigène était-elle correcte, et la richesse et le pouvoir de la France n’étaient-ils qu’un effet secondaire pervers d’arrangements sociaux contre nature, voire pathologiques ? Telles étaient les questions dont tout le monde semblait débattre.

Si nous savons quelque chose de ces débats aujourd’hui, c’est en grande partie à cause de leur influence sur l’essai de Rousseau. Le ’Discours sur les origines de l’inégalité sociale’ a été enseigné, débattu et démantelé dans un millier de classes - ce qui est en fait un peu étrange parce qu’à bien des égards, il s’agit d’une excentricité, même si l’on en croit les normes de l’époque.

Au début de sa vie, Rousseau était surtout connu comme compositeur en herbe. Son ascension en tant que penseur social commence en 1750, lorsqu’il remporte le premier prix d’un concours parrainé par la même Académie de Dijon, sur la question ’La restauration des sciences et des arts a-t-elle contribué à l’amélioration morale ? [47] Rousseau a remporté le premier prix, et la renommée nationale, avec un essai dans lequel il a soutenu avec beaucoup de passion que les arts et les sciences n’avaient pas renforcé l’amélioration morale. Nos intuitions morales élémentaires, a-t-il affirmé, sont fondamentalement décentes et saines ; la civilisation ne fait que nous corrompre en nous encourageant à privilégier la forme sur le contenu. Presque tous les exemples du ’Discours sur les arts et les sciences’ sont tirés des classiques, mais dans ses notes de bas de page, Rousseau fait allusion à d’autres sources d’inspiration :

Je n’ose pas parler de ces nations heureuses qui ne connaissent même pas les noms des vices que nous avons tant de mal à contrôler, de ces sauvages américains aux les moyens simples et naturels de maintenir l’ordre public que Montaigne n’hésite pas à préférer, non seulement aux lois de Platon, mais même à toute chose plus parfaite que la philosophie ne pourra jamais imaginer pour diriger un peuple. Il en cite un certain nombre d’exemples frappants pour ceux qui savent les admirer. De plus, dit-il, ils ne portent pas de culotte ! [48]

La victoire de Rousseau a déclenché un scandale ; il était pour le moins controversé qu’une académie vouée à l’avancement des arts et des sciences décerne les plus grands honneurs à un argument voulant que les arts et les sciences soient entièrement contre-productifs. Il a passé la majeure partie des années suivantes à écrire des réponses très médiatisées aux critiques de l’essai (et à utiliser sa nouvelle renommée pour produire un opéra-comique, Le Devin du Village, qui est devenu très populaire à la cour). Lorsqu’en 1754, la même Académie annonça un nouveau concours sur les origines de l’inégalité sociale, ils eurent clairement l’impression qu’il fallait remettre le jeune homme à sa place. Rousseau a soumis un traité encore plus élaboré, mais non seulement il n’a pas reçu le prix - ce prix a été décerné à un essai très conventionnel d’un clerc nommé l’abbé Talbert, qui attribuait en grande partie notre condition inégale actuelle au péché originel -, mais les juges ont annoncé que, puisque la soumission de Rousseau allait bien au-delà du nombre de mots, ils ne l’avaient même pas lu au long du processus. [49]

L’essai est certainement étrange. Ce n’est pas exactement ce que l’on prétend souvent être. Rousseau ne prétend pas, en fait, que la société humaine commence dans un état d’innocence idyllique ; il soutient, plutôt de façon confuse, que les premiers humains étaient essentiellement bons, mais qu’ils s’évitaient néanmoins systématiquement par crainte de la violence. En conséquence, les êtres humains en état de nature étaient des créatures solitaires, ce qui lui permet de faire valoir que la ’société’ elle-même, c’est-à-dire toute forme d’association permanente entre individus, était nécessairement une restriction à la liberté humaine. Même la langue a marqué un compromis. La véritable innovation que Rousseau introduit est l’émergence des relations de propriété comme moment clé de la chute de l’état de grâce.

Par conséquent, le modèle de Rousseau - qui, comme il le souligne à maintes reprises, n’a pas vocation à être pris au pied de la lettre, mais est simplement une expérience de pensée - comporte trois étapes : un état de nature purement imaginaire où les individus vivaient isolés les uns des autres, une étape de sauvagerie à l’âge de pierre, qui a suivi l’invention du langage où il inclut la majorité des habitants d’Amérique du Nord, ainsi que les ’sauvages’, et enfin la civilisation qui a suivi l’invention de l’agriculture et la métallurgie. Chacune marque un déclin moral. Mais, comme il prend soin de le souligner, l’ensemble de la parabole n’est qu’un moyen de tenter de comprendre ce qui a permis à l’être humain d’accepter la notion de propriété privée :

Le premier homme qui, ayant enfermé une parcelle de terrain, s’est dit ’Ceci est à moi’, et a trouvé des gens assez simples pour le croire, était le vrai fondateur de la société civile. De combien de crimes, de guerres et de meurtres, de combien d’horreurs et de malheurs personne n’aurait pu sauver l’humanité, en soulevant les pieux, ou en remplissant le fossé, et en criant à ses semblables : ’Méfiez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes ruinés si vous oubliez un jour que les fruits de la terre nous appartiennent tous, et la terre elle-même à personne’. Mais il est fort probable que les choses étaient déjà arrivées à un tel point, qu’elles ne pouvaient plus continuer comme elles étaient ; car l’idée de propriété dépend de nombreuses idées antérieures, qui ne pouvaient être acquises que successivement, et qui ne pouvaient pas avoir été formées d’un seul coup dans le mental humain.

Rousseau pose donc exactement la même question que tant d’Américains autochtones perplexes : comment les Européens peuvent-ils transformer la richesse en pouvoir, transformer une simple répartition inégale des biens matériels - qui existait, du moins dans une certaine mesure, dans toute société - en capacité de dire aux autres quoi faire, de les employer comme domestiques, ouvriers ou grenadiers, ou simplement de sentir que cela ne les regarde pas s’ils meurent dans la rue. Bien que Rousseau ne cite pas directement Lahontan ou les auteurs jésuites, il les connaissait bien [50], comme tout intellectuel de l’époque l’aurait été. Il est également informé par les mêmes questions cruciales : pourquoi les Européens sont-ils si compétitifs ? Pourquoi ne partagent-ils pas la nourriture ? Pourquoi se soumettent-ils aux ordres des autres ? Le long excursus de Rousseau sur la pitié, la sympathie naturelle que, selon lui, les sauvages ont les uns pour les autres et qui retient les pires déprédations de la civilisation dans la seconde phase, n’a de sens qu’à la lumière des exclamations constantes des observateurs indigènes dans ces livres, que les Européens ne semblent pas se soucier des autres, qu’ils ne sont ’ni généreux ni gentils’. [51]

La raison de l’étonnante réussite de l’essai est donc que, malgré son style sensationnaliste, clairement conçu pour choquer et confondre, c’est vraiment une sorte de compromis intelligent entre des positions apparemment contradictoires. Il réussit à incorporer des éléments de la critique indigène, des échos du récit biblique de la Chute, et quelque chose qui ressemble beaucoup aux stades d’évolution du développement matériel qui était proposé à l’époque par Turgot et les penseurs des lumières écossaises. Rousseau convient que Kandiaronk avait essentiellement raison, que les Européens civilisés étaient, dans l’ensemble, des créatures atroces, et pour toutes les raisons qu’il a décrites ; il convient que la propriété est la racine du problème ; la différence est qu’il ne peut pas vraiment imaginer que la société soit basée sur autre chose. C’est ce qui a été perdu dans la traduction de la critique indigène en des termes que les philosophes français pouvaient comprendre. Il n’est jamais venu à l’esprit des Américains qu’il y avait une contradiction entre la liberté individuelle et le communisme - du moins, le communisme dans le sens où nous l’avons utilisé ici, comme une certaine présomption de partage, que les gens qui ne sont pas de véritables ennemis peuvent être censés répondre aux besoins des autres. En fait, la liberté de l’individu était supposée reposer sur un certain niveau de communisme de base, puisque, après tout, les gens qui meurent de faim ou qui n’ont pas de vêtements ou d’abris adéquats dans une tempête de neige ne sont pas vraiment libres de faire grand-chose, si ce n’est ce qu’il faut pour rester en vie. La conception européenne de la liberté individuelle, en revanche, était intimement liée aux conceptions de la propriété privée. D’un point de vue juridique, elle remonte à l’ancien pouvoir absolu du chef de famille romain de faire tout ce qu’il voulait avec ses biens personnels et personnels, y compris ses enfants et ses esclaves. [52] En d’autres termes, la liberté s’est toujours faite au moins potentiellement aux dépens des autres. De plus, il y avait un sentiment très fort que les ménages devaient être autosuffisants ; par conséquent, la vraie liberté signifiait l’autonomie au sens radical, pas seulement l’autonomie de la volonté, mais en aucun cas la dépendance à l’égard d’autres êtres humains (sauf ceux sous leur pouvoir ou leur contrôle direct). [53] Rousseau, qui lui-même a toujours insisté sur le fait qu’il voulait vivre sa vie d’une manière qui ne le rendait pas dépendant de l’aide des autres (même s’il avait tous ses besoins satisfaits par des maîtresses et des servantes), fait écho à cette logique. Lorsque nos ancêtres ont pris la décision fatale de diviser la terre en parcelles individuelles et ont créé, d’abord, des structures juridiques pour protéger leur propriété, puis des gouvernements pour appliquer ces lois, ils ont imaginé qu’ils créaient les moyens de préserver leur liberté. En fait, ils ont ’couru tête baissée vers leurs chaînes’. C’est une image puissante. Mais il est difficile d’imaginer en quoi consistait exactement la liberté perdue par Rousseau, si (comme il l’a insisté) toute relation humaine continue, même d’entraide, était une restriction à la liberté. Rien d’étonnant, peut-être, à ce qu’il finisse par inventer un âge purement imaginaire dans lequel chaque individu humain errait seul parmi les arbres.

Les critiques conservateurs, comme nous l’avons mentionné, ont blâmé Rousseau pour presque tout. Beaucoup l’ont tenu personnellement responsable de la guillotine. Le rêve de rétablir l’ancien état de liberté et d’égalité, disaient-ils, conduisit exactement aux effets que Turgot avait prédits : un totalitarisme de style inca qui ne pouvait être imposé que par la terreur révolutionnaire. Il est certainement vrai que les radicaux de l’époque des révolutions américaine et française ont souvent adopté les idées de Rousseau. Voici par exemple un extrait prétendument tiré d’un manifeste écrit en 1776, qui reproduit presque parfaitement la fusion de l’évolutionnisme de Rousseau et sa critique de la propriété privée comme menant directement à l’État :

Au fur et à mesure que les familles se multipliaient, les moyens de subsistance commençaient à manquer ; la vie nomade (ou itinérante) cessait, et la PROPRIÉTÉ commençait à exister ; les hommes choisissaient des habitations ; l’agriculture les faisait se mélanger. Le langage devint universel ; en vivant ensemble, un homme commença à mesurer sa force avec un autre, et les plus faibles se distinguèrent des plus forts. Cela a sans doute créé l’idée d’une défense mutuelle, d’un individu dirigeant des familles diverses réunies, et donc de défendre leurs personnes et leurs champs contre l’invasion d’un ennemi ; mais la LIBERTÉ a donc été ruinée dans sa fondation, et l’ÉGALITÉ a disparu. [54]

L’extrait serait tiré du manifeste de l’Ordre secret des Illuminati, un réseau de cadres révolutionnaires organisé au sein des francs-maçons, par un professeur de droit bavarois nommé Adam Weisthaupt. L’organisation a existé ; il semble qu’elle visait à éduquer une élite internationale éclairée, voire anti-nationale, pour qu’elle travaille à la restauration de la liberté et de l’égalité. Les conservateurs l’ont presque immédiatement dénoncé, ce qui a conduit à l’interdiction de l’ordre huit ans plus tard, mais les conspirateurs de droite insistent pour qu’il continue d’exister, et que les Illuminati étaient les mains cachées qui tiraient les ficelles derrière la Révolution française (ou même la révolution russe). C’est idiot, mais l’une des raisons pour lesquelles le fantasme était possible est que les Illuminati furent peut-être les premiers à proposer qu’une avant-garde révolutionnaire, formée à l’interprétation correcte de la doctrine, soit capable à la fois de comprendre la direction générale de l’histoire, et aussi d’intervenir pour la changer. [55]

Il peut sembler ironique que Rousseau, qui a commencé sa carrière en adoptant ce que nous considérons aujourd’hui comme une position archiconfessionnelle conservatrice - que le progrès mène à la décadence morale [56]- finisse par devenir la bête noire suprême des conservateurs. Mais un vitriol spécial est toujours réservé aux traîtres. Les penseurs conservateurs considèrent généralement que Rousseau est passé d’un début prometteur à un demi-tour complet et à la création de ce que nous considérons maintenant comme la gauche. Ils ne se trompent pas non plus totalement dans ce domaine. Rousseau a été en effet un personnage crucial dans la formation de la pensée de gauche. L’une des raisons pour lesquelles les débats intellectuels des années 1740 ou 1750 nous paraissent si étranges aujourd’hui, c’est que les divisions gauche-droite ultérieures n’avaient pas encore cristallisé les termes ’gauche’ et ’droite’ eux-mêmes, n’existaient pas encore au moment de la révolution américaine ; ils furent un produit de la décennie immédiatement après celle-ci, et faisaient référence aux positions des groupes aristocrates et populaires de l’Assemblée nationale française en 1789. Évidemment, les effusions de Rousseau sur la décence fondamentale de la nature humaine et les âges perdus de la liberté et de l’égalité n’ont été en aucun cas responsables du soulèvement en mettant des idées étranges dans la tête des sans-culottes (comme nous l’avons noté, car la plupart des intellectuels de l’histoire européenne semblent avoir été la seule classe de gens qui n’étaient pas capables de s’en faire l’idée). Mais on pourrait soutenir qu’en réunissant la critique indigène et la doctrine du progrès développée à l’origine pour la contrer, il a, en fait, écrit le document fondateur de la gauche, comme projet intellectuel.

Pour la même raison, la pensée de droite se méfie depuis le début non seulement des idées de progrès, mais aussi de toute la tradition issue de la critique indigène. Nous avons l’habitude de supposer que ce sont surtout les politiciens de gauche qui parlent du ’Mythe du Noble Sauvage’ et que tout récit européen ancien qui idéaliserait des gens lointains, ou même qui leur attribuerait des opinions convaincantes n’est en réalité qu’une projection romantique des fantasmes européens sur des gens que les auteurs ne pourraient jamais vraiment comprendre. Le dénigrement raciste du sauvage et la célébration naïve de l’innocence sauvage sont toujours traités comme les deux faces d’une même pièce impérialiste. [57] Pourtant, à l’origine, il s’agissait d’une position explicitement de droite.

Ter Ellingson, l’anthropologue qui a fait la revue la plus complète de la littérature, a conclu qu’il n’y a jamais eu de ’ Mythe du Noble Sauvage ’ - dans le sens, un stéréotype de sociétés simples vivant à une époque d’innocence primordiale heureuse - du tout. Les récits de vrais voyageurs tendent à nous fournir une image beaucoup plus ambivalente, décrivant les sociétés étrangères comme un mélange complexe, parfois incohérent, de vertus et de vices. Au lieu de cela, ce qu’il convient d’examiner pourrait mieux s’appeler le mythe du mythe du noble sauvage. Pourquoi certains Européens ont-ils commencé à accuser d’autres Européens d’avoir une vision aussi naïve et romantique, au point que quiconque suggère qu’un aspect de la vie autochtone a quelque chose à nous enseigner puissent être immédiatement accusé de romantisation. La réponse n’est pas jolie. L’expression ’noble sauvage’ a en fait été popularisée comme un terme de ridicule et d’abus utilisé par une clique de racistes purs et durs qui ont pris le contrôle de la British Ethnological Society en 1859, et ont appelé à l’extermination totale des peuples inférieurs.

Les tenants originaux de l’idée blâment Rousseau, mais peu de temps après, les étudiants en histoire littéraire fouillent les archives à la recherche de traces de ce noble sauvage partout. Presque tous les textes discutés au cours de ce chapitre ont fait l’objet d’un examen minutieux et ont été rejetés comme des fantasmes dangereux et romantiques. Mais au début, ces rejets venaient presque entièrement de la droite politique. Ellingson donne un exemple particulier de Gilbert Chinard, dont le volume de 1913 ’America and the Exotic Dream in French literature of the Seventeenth and Eighteenth Centuries’ (L’Amérique et le rêve exotique dans la littérature française au XVIIe et au XVIIIe siècle) était le principal responsable de l’établissement de la notion de ’noble sauvage’ comme trope littéraire occidental dans les universités américaines, Chinard étant peut-être le moins timide sur son agenda politique. Lui aussi a reconnu Lahontan comme le personnage clé et a expliqué en détail que Rousseau avait emprunté des arguments précis à ses Mémoires ou à ses Dialogues avec Kandiaronk. Dans un sens plus large, il détecte une affinité de tempérament :

C’est Jean-Jacques [Rousseau], plus que tout autre auteur, qui ressemble à l’auteur des Dialogues avec un sauvage. Avec tous ses défauts, ses motifs fondamentalement ignobles, il a mis dans son style une passion, un enthousiasme qui n’a d’équivalent que dans le discours sur l’inégalité. Comme Rousseau, il est anarchiste ; comme lui, il est dépourvu de sensibilité morale, et à un degré beaucoup plus grand ; comme lui, il se voit comme la proie des persécutions de la race humaine liguées contre lui-même ; comme lui, il s’indigne des souffrances du malheureux et, encore plus que lui, il rejette l’appel aux armes ; et comme lui surtout, il attribue à la propriété tous les maux qui nous affectent. En cela, il nous permet d’établir un lien direct entre les missionnaires jésuites et Jean-Jacques. [58]

Parce que, selon Chinard, même les Jésuites, les prétendus ennemis de Lahontan, jouaient finalement le même jeu. Aussi exaspérés par la liberté indue des indigènes américains qu’ils aient pu paraître, leurs motifs n’étaient pas innocents. La réponse d’Ellingson au passage de Chinard ci-dessus mérite d’être citée intégralement :

Attends une minute, on doit faire une pause et se demander, de quoi Chinard parle ici ? Une sorte de mouvement anarchiste perpétré par Lahontan, les Jésuites et Rousseau ? Est-ce une théorie de conspiration pour expliquer la Révolution française ? Oui, il s’avère que c’est presque le cas ; les jésuites ont promu des ’idées dangereuses’ en nous donnant l’impression des bonnes qualités des ’sauvages’, et ’cette impression semble avoir été contraire aux intérêts de l’Etat monarchique et à la religion’. Il poursuit en demandant : ’Pour louer la bonté des sauvages et la sagesse avec laquelle ils dirigent les affaires de la nation dans leurs conseils, n’est-ce pas pour critiquer indirectement notre système gouvernemental ? Il poursuit en les accusant d’un certain nombre d’autres activités subversives, telles que ’reproduire le discours des sauvages’ et ’rapporter fidèlement leurs objections naïves, naturelles et raisonnables’, aboutissant à ’fournir aux non-croyants toutes les armes [idéologiques] qu’ils pourraient désirer’. Il conclut par un sombre avertissement : ’Les philosophes du 18e siècle viendraient, leurs idées trouveraient un terrain bien préparé’. En fait, la caractérisation fondamentale de Rousseau par Chinard est ’un continuateur des missionnaires Jésuites’, et les missionnaires ont contribué à faire naître ’les esprits révolutionnaires [qui] allaient transformer notre société et, enflammés par la lecture de leurs relations, nous ramener à la situation des sauvages américains’. [59]

Pour M. Chinard, le fait que les observateurs européens aient ou non rapporté avec exactitude les points de vue de leurs interlocuteurs autochtones n’est pas pertinent. Peut-être qu’ils l’étaient. Qu’est-ce que ça change ? Les Amérindiens étaient, comme le dit Chinard, ’une race différente de la nôtre’ avec laquelle aucune relation significative n’était possible : on pourrait aussi bien, laisse-t-il entendre, enregistrer les opinions politiques d’un farfadet. Ce qui compte vraiment, ce sont les motivations des Blancs impliqués et ceux-ci étaient clairement mauvais, ils sont tous mécontents et fauteurs de troubles. À un moment donné, Chinard accuse même un observateur précoce des coutumes des Inuits du Groenland d’avoir mélangé ses descriptions avec un mélange de socialisme et d’’ illuminisme ’ - c’est-à-dire de voir les coutumes sauvages à travers une lentille qui aurait aussi bien pu être empruntée à l’Ordre secret des Illuminati ! [60]

« 

Les hommes font leur propre histoire, mais pas dans les conditions de leur choix.
K.Marx

 »

Ce n’est pas ici l’endroit pour détailler la manière dont la critique de droite s’est transformée en critique de gauche. Dans une certaine mesure, on peut probablement mettre cela sur le compte de la paresse des érudits instruits dans l’histoire de la littérature française ou anglaise, confrontés à la perspective d’avoir à se poser sérieusement la question de ce qu’un Mi’kmaq du XVIIe siècle aurait pu réellement penser. Dire que ce n’est pas important serait raciste. Dire que c’est inconnaissable parce que les sources sont racistes, c’est plutôt laisser tomber. Dans une certaine mesure aussi, elle est fondée sur des protestations tout à fait légitimes de la part de ceux qui, historiquement, ont été romancés. Nombreux sont ceux qui ont fait remarquer que, pour ceux qui en sont les destinataires, se faire dire que l’on est une race inférieure et que, par conséquent, tout ce que l’on peut dire peut être ignoré que l’on est un enfant innocent de la nature ou l’incarnation de la sagesse ancienne et que tout ce que l’on dit doit donc être traité comme ineffablement profond, est presque aussi ennuyeux. Les deux attitudes semblent conçues pour empêcher toute conversation significative.

La plupart des personnes dont nous allons parler dans ce livre sont mortes depuis longtemps. Il n’est plus possible d’avoir une quelconque conversation avec eux, significative ou non. Nous sommes néanmoins déterminés à décrire la préhistoire comme s’il s’agissait de gens à qui l’on aurait pu parler de leur vivant, qui n’existent pas seulement comme des spécimens, des marionnettes en chaussettes ou les jouets d’une loi historique inexorable. Il y a certainement des tendances dans l’histoire. Certaines sont des tendances très puissantes - des courants si forts qu’il est très difficile de s’y opposer (bien qu’il semble toujours y en avoir qui y parviennent quand même.). Mais les seules ’lois’ sont celles que nous inventons nous-mêmes.

Cela aussi, bien sûr, est l’une des grandes intuitions de la pensée des Lumières, et comme nous le verrons, elle est elle-même, au moins en partie, dérivée des conversations entre Européens et Nord-Américains.

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