Les objections d'Adam Smith à Kandiaronk et leurs limites, par Jean-Michel Servet

Jean-Michel Servet est un économiste. Ses domaine de recherche sont la finance solidaire et la microfinance. C'est aussi un des plus grands connaisseurs du travail de David Graeber. Dans cet article très ambitieux, Jean-Michel Servet compare l'analyse de la politique économique de Kandiaronk à celle d'Adam Smith.

 

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 Retrouvez les 4 premières parties du texte inédit de David Graeber consacré à Kandiaronk ici : 1 - 2 - 3 - 4

Adam Smith ne cite pas explicitement le chef wendat Kondiaronk dont, comme le montrent bien David Graeber et David Wengrow, certaines pensées sont parvenues du Canada en Europe. Et Smith ne cite pas le baron de Lahontan, celui qui à travers le personnage d’Adario dans ses Dialogues entre l’auteur et un Sauvage de bon sens qui a voyagé publié à La Haye en 1703 nous a transmis certains éléments de la pensée du chef amérindien. Son ouvrage traduit dans plusieurs langues avait connu un certain succès, comme l’avait déjà relevé Gustave Charlier dans son compte-rendu d’une réédition de l’ouvrage (1931). Mais Shinji Nohara dans Commerce and Strangers in Adam Smith (2018 p. 34) suggère que Smith n’avait pas confiance dans le récit de Lahontan et qu’il s’est appuyé sur les publications de missionnaires jésuites en Amérique comme Lafitau et Charlevoix.

Avant Smith, John Locke et tant d’autres qualifiés de philosophes pouvaient penser que le monde premier avait été à l’image de l’Amérique. La « sauvagerie » est notamment évoquée au tout début de la Richesse des nations et les colonies d’Amérique du Nord dans ses dernières lignes. Rien d’étonnant si l’on remarque que l’ouvrage a été publié en 1776 ; en même temps que certains colons de ce qui deviendra les États-Unis d’Amérique déclaraient leur indépendance de la couronne britannique. Est cité en conclusion du premier chapitre le chef qui commande des « sauvages nus » (p. 17) et en fin d’ouvrage les colonisateurs (p. 984-985). Cette évolution, allant de la « sauvagerie » à la « civilisation », ultime étape de ce qu’on appellera bien plus tard le développement, n’a non plus rien d’étonnant.

 

A la fin du premier chapitre du livre premier de La Richesse des Nations, après avoir analysé la division du travail dans une manufacture d’épingles, un texte devenu un des plus célèbres de la littérature économique, Adam Smith conclut que le « maître absolu de la vie et de la liberté de dix mille sauvages nus » dispose de moins de biens qu’« un paysan industrieux et frugal ». La division du travail avec sa subdivision des tâches, est supposée à l’origine de cette prospérité matérielle. Il serait impossible, pense-t-il, de l’égaler avec une autre organisation sociale et économique. Curieux exemple d’ailleurs pour illustrer les effets supposés bénéfiques de la division sociale du travail que de prendre celui d’une division technique des tâches dans une même unité de production (sans contrat interne et sans marché) et de gommer le despotisme du patron, pour reprendre l’expression de Stephen Margin dans What do bosses do ?. Le despotisme de celui qui commande n’apparaît que chez les sauvages.

 

À la fin de son œuvre maîtresse, à propos de la volonté d’indépendance des colons américains, Adam Smith soutient implicitement l’idée que la démocratie naît des débats qui entourent la question fiscale (sur qui portent les prélèvements ? De quels montants ?) et celle de l’affectation de ces ressources (pourquoi faire ?). Le modèle démocratique (qui s’oppose au gouvernement despotique) ne dépendrait donc pas, comme on l’entend communément, d’abord du marché concurrentiel. Notons au passage que dans le débat sur la légitimité de la déclaration d’indépendance des colons, les droits des autochtones sont complément occultés, préfiguration de leur extermination massive par les colons. Nous reviendrons sur les deux arguments de Smith.

 

Les Européens ayant fréquenté les Amérindiens de l’est canadien affirmaient que ceux-ci n’étaient en rien moins intelligents que les Européens, notamment par leur capacité à débattre des problèmes intéressant leur communauté (voir Lallemant et Lejeune cités par David Graeber et David Wengrow p. 17). Adam Smith partage ce point de vue à partir de l’expérience qu’il a acquise notamment dans ses voyages sur le continent européen et en Grande-Bretagne. Adam Smith reconnaît l’abêtissement des travailleurs dans les manufactures, consécutif à la monotonie de leurs tâches. Pour lui, les gens de la campagne qui, dans leurs activités, passent facilement et à tout moment d’une tâche à une autre, sont plus éveillés que les ouvriers des manufactures qui répètent à longueur de journées, voire de nuits, les mêmes gestes. Ces spécialisations conduisent à un abrutissement d’une partie de la population et à une croissance des inégalités entre membres d’une même société. Les effets selon Smith positifs de la division du travail en matière d’augmentation de la production jouent aussi pour les découvertes scientifiques et leurs applications du fait de la spécialisation des savants ; mais aussi de la culture en général. D’où un accroissement supposé concomitant des connaissances. L’accumulation n’est pas seulement matérielle.

 

L’abêtissement des travailleurs manuels concentrés dans les manufactures est, selon Smith, le prix à payer pour accroître la production et les échanges, gage d’une diminution de la pauvreté et d’une opulence collective ; mais qui n’est pas nécessairement équitablement partagée... du fait des pouvoirs inégaux des travailleurs et de ceux qui les emploient comme il le relève. Mais alors que les inégalités produites par les ordres d’Ancien Régime lui paraissent illégitimes en particulier par le fait qu’elles résultent de rentes héritées ; les inégalités nées des activités économiques productives lui paraissent non seulement légitimes mais nécessaires. À noter que contrairement à ce qui est généralement affirmé, le progrès technique (avec l’invention des machines) n’est pas chez Smith une cause de la division du travail mais elle en est la conséquence ; et c’était sans doute aussi la pensée de Turgot contrairement à ce que David Graeber et David Wengrow lui imputent en parlant de primauté du « progrès technologique » (p. 29). 

 

Certaines pages de La Richesse des Nations traitant des besoins peuvent tomber sous la critique de Kondiaronk. Ceux-ci n’ont pas un caractère factice mais y apparaissent répondre à des nécessités vitales et objectives. Toutefois, Adam Smith manifeste par ailleurs une grande attention à la relativité des besoins, rejoignant ici aussi la critique anti-consummériste de Kondiaronk. Il relève que les Anglais se sentiraient déconsidérés à vivre pieds nus bien que marcher sans chaussures semble alors, selon lui, naturel à l’immense majorité des Français (Smith, Livre V p. 901). De même il a vu que les Anglais posent des vitres sur leurs fenêtres pour se protéger du froid et des intempéries alors que cet usage est largement inconnu sur le continent où nombre de fenêtres sont en hiver bouchées avec du foin. Il a noté aussi la diversité de la subsistance de base avec des grains, terme pouvant recouvrir ici du froment ou du seigle, là des lentilles. Smith indique (p. 900) : « Par nécessaire, j’entends non seulement les marchandises qui sont indispensables au maintien de la vie, mais aussi tout ce dont, selon les coutumes du pays, les gens honorables, même appartenant à l’ordre le plus bas, ne sauraient décemment manquer ». Il l’illustre aussi par le fait que les Grecs et les Romains vivaient tout à fait bien sans chemise de lin alors que « à présent dans la plus grande partie de l’Europe, un travailleur journalier digne de crédit aurait honte de se montrer en public sans chemise de lin. » (p. 901). Les inégalités dans la consommation sont reconnues ; mais elles ne sont pas nécessairement contestées y compris lorsqu’elles correspondent à des différences de statut propres à des sociétés au sein desquelles la « civilisation » a développé des principes hiérarchiques. En matière de relativité des besoins, on ne peut que penser à l’affirmation dans l’Essai analytique sur la richesse et sur l'impôt (1767) de Jean-Louis Graslin, receveur général des fermes du roi à Nantes et farouche opposant aux idées physiocratiques, selon laquelle : « on ne peut pas avoir besoin d’un bien dont on ignore l’existence ». Il est possible de la rapprocher de la critique similaire d’Étienne Bonnot de Condillac dans son Essai sur l’origine des connaissances (1746) où il a écrit que : « À un besoin est liée l’idée de la chose pour le soulager » (cité par D. Roche, 1989, p. 489, 554). Mais, à la différence des Européens, selon Kondiaronk, les Amérindiens sont indemnes de l’envie (au sens de la jalousie) qui frappe les Européens et qui apparaît comme un puissant moteur de la croissance et des besoins et de la production. Werner Sombart a bien montré le rôle de la fabrication et du commerce des articles de mode dans l’essor du capitalisme. L’usage de ces articles exprimant sans doute davantage un souci d’ostentation par le luxe que de confort ; donc une manifestation des inégalités. Il conviendrait aujourd’hui dans la critique du consumérisme de distinguer les biens et services nouveaux indispensables au vivre en société pour communiquer de l’ensemble des autres consommations tenant au paraître et à la manifestation de statuts et pour lesquels une sobriété est possible.

 

La supériorité de l’Amérindien sur Smith apparaît en matière de ce qu’on appelle aujourd’hui le ou les communs. Smith les évoque à peine car il les tient pour une forme d’économie arriérée que le progrès est en train de faire disparaître. Il dit bien peu de choses de la disparition des droits communautaires dans les villages (ce que l’on a appelé l’accumulation primitive - ou plus exactement préalable - lors des enclosures), disparition pensée comme permettant d’accroître la production (p. 164). Et peu de choses aussi des corporations et des guildes, hormis une critique radicale de leurs pratiques monopolistes (livre premier, chapitre X, p. 130 sq.) alors qu’elles aussi portaient des droits collectifs. Au contraire, Kondiaronk défend les droits communs et les opposent à la logique des intérêts privés qui animent les Européens.

La bévue d’Adam Smith en ce domaine est celui d’une opposition entre marché de concurrence et un collectif administré, qui laisse de côté les communs. Contrairement à ce qui est souvent affirmé Adam Smith n’est pas, à la différence des néolibéraux, opposé à une intervention publique quand la concurrence des intérêts privés et la propriété individuelle se trouvent inefficaces (c’est le cas notamment pour les grands ouvrages comme les ponts ou les canaux). Mais Adam Smith pense à une prise en charge du collectif uniquement par l’État (voir son livre V consacré au souverain) méconnaissant l’alternative des communs. Ces communs sont aussi porteurs de démocratie ; mais qui peut être limitée dans des sociétés fondamentalement hiérarchiques.

 

Il est possible de retrouver chez d’autres « sauvages » nombre des critiques ou étonnements de Kondiaronk à l’encontre des Européens (qu’il avait vus au Canada mais aussi dans un voyage en France, comme David Graeber et David Wengrow le présument). C’est le cas aussi de Touiavii, chef de Tiasia, une des îles Samoa. Celui-ci avait séjourné en Allemagne au début des années 1920 et avait rapporté un mépris certain pour les comportements notamment égoïstes des Européens qu’il a pu observer :

"Frères, que pensez-vous d'un homme possédant une hutte assez grande pour y loger tout un village de Samoa et qui, ne serait-ce que pour une nuit, refuse son toit au voyageur qui passe ? Que pensez-vous d'un homme tenant dans ses mains un régime de bananes et qui n'en donne pas une seule à l'affamé qui lui en demande ? Je lis l'indignation dans votre regard et je vois un grand mépris sur vos lèvres. Et bien c'est ainsi que le Papalagui [le Blanc] se comporte à tout instant. Même s'il a cent nattes, il n'en donnera pas une seule à celui qui n'en a pas. Il lui reprochera plutôt de ne pas en avoir. Il a beau posséder une hutte remplie de haut en bas de provisions suffisantes pour des années à lui et à son aïga [famille], il ne lui vient pas l'idée d'aller chercher ceux qui n'ont rien à manger, qui sont blêmes et affamés. Et il y en a pourtant beaucoup de Papalagui blêmes et affamés » (Le Papalagui Les discours de Touiavii, chef de tribu de Tiaséa dans les mers du Sud, p. 68-69).

 

Smith défend la liberté supposée apportée par l’argent alors que Kondiaronk y voit une source de dysfonctionnements et de maux pour les Européens (David Graeber et David Wengrow p. 25). En effet Kondiaronk rapporté par Lahontan soutient que :

« II n'y a que ceux [les Amérindiens] qui sont Chrétiens et qui demeurent aux portes de nos villes chez qui l'argent soit en usage. Les autres ne veulent ni le manier ni même le voir, ils l'appellent le serpent des Français. Ils disent qu'on se tue, qu'on se pille, qu'on se diffame, qu'on se vend et qu'on se trahit parmi nous pour de l'argent » (cité par Apostolidès 1986 p. 75) 

De même Touiavii, le Polynésien, a affirmé :

« Certes l’argent est facile à manier et pratique ; mais comme il ne pourrit pas si on le conserve les gens le mettent de côté au lieu de le partager avec autrui comme doit faire un chef et ils deviennent égoïstes. Par contre si la nourriture était la possession la plus précieuse de l’homme comme ce devrait être le cas puisqu’elle est la chose la plus utile et la plus nécessaire, on ne pourrait la conserver et on serait obligé soit de l’échanger contre un autre bien utilitaire soit de la partager avec ses voisins les chefs subalternes et toutes les personnes qui sont à sa charge et cela pour rien sans contrepartie aucune. Je comprends très bien maintenant ce qui rend les Papalangi [Blancs] si égoïstes c’est cet argent » (p. 37-39).

Mais ce que ni Kondiaronk ni Touiavii, et beaucoup d’autres …, ne voient pas c’est la dimension monétaire de leurs propres monnaies (en l’occurrence pour le premier les wampum, pour le second des paléomonnaies notamment en textile et écorce) et… le caractère potentiellement de commun des monnaies des Européens, une dimension de liens qu’elles peuvent aussi développer (Servet 2017). 

 

Mais une dernière chose les sépare. Kondiaronk qui dans son pays a pu être l’hôte du gouverneur français, pensait sans doute qu’un autre monde était possible. Peut être envisageait-il une entente avec les Européens alors que, plus de deux siècles plus tard, au début du XX e siècle, Touiavii vivait une tout autre époque : celle où étaient en train d’émerger les combats pour une libération. Une libération contre une situation que les écrits de Smith ont longtemps pu légitimer au nom du « progrès ».



Références

 

. Apostolidès Jean-Marie, « L’altération du récit. Les Dialogues de Lahontan », Études françaises, 1986, 22 (2), p. 73–78.

. Charlier Gustave, « Compte-rendu de de Lahontan (Baron). Dialogues curieux entre l'auteur et un Sauvage de bon sens qui a voyagé, et Mémoires de l'Amérique Septentrionale », in : Revue belge de philologie et d'histoire, tome 12, fasc. 1-2, 1933. p. 199-201.

. Graeber David, Wengrow David, « La sagesse de Kandiaron : la critique indigène, le mythe du progrès et la naissance de la gauche », Extrait inédit d’un ouvrage (en préparation) consacré à l’histoire des inégalités. Document de travail s.l.n.d. 48 p.

. Graslin Jean-Louis, Essai analytique sur la richesse et sur l'impôt, où l'on réfute la nouvelle doctrine économique qui a fourni à la Société royale d'agriculture de Limoges les principes d'un programme qu'elle a publié sur l'effet des impôts indirects. Londres, 1767, [réédité en 1911, par Auguste Dubois, chez Paris, Geuthner].

. Lahontan baron de. Dialogues curieux entre l'auteur et un Sauvage de bon sens qui a voyagé, La Haye, 1703.

. Le Papalagui Les discours de Touiavii, chef de tribu de Tiaséa dans les mers du Sud, [recueillis et publiés par Erich Scheurmann en 1920], trad. Paris, Aubier Flammarion, 1981. 

. Marglin Stephen, « What do bosses do ? », Review of Radical Political Economics, 1974, 6 (2) p. 60-112.

Première édition et traduction française par André Gortz paru dans Critique de la division du travail, Paris, Seuil, 1973 ; deuxième traduction parue dans Bruno Tinel, A quoi servent les patrons ? Marglin et les radicaux américains, ENS Collection feuillet, 2004. 

. Nohara Shinji, Commerce and Strangers in Adam Smith, Singapore, Springer, 2018.

. Roche Daniel, La culture des apparences, Paris, Fayard 1989.

. Servet Jean-Michel, « Monnaie », in : Marie Cornu, Fabienne Orsi et Judith Rochfeld (ed.), Dictionnaire des biens communs, Paris, PUF, 2017, p. 805-808.

. Smith Adam (1776), Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, livre I à V. Nouvelle traduction Paris, Economica, 2000, 2002, 2005.

. Sombart Werner [1921] Luxury and capitalism, trad. Ann Arbor: University of Michigan Press, 1922.

. Turgot Anne-Robert, « Lettre à Madame de Graffigny sur Les Lettres d’une Péruvienne » 1751 [publié par Institut Coppet, Œuvres de Turgot – 024- https://www.institutcoppet.org/oeuvres-de-turgot-024-lettre-a-madame-de-graffigny/] 

 

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