Le LUNDI VERT : décryptage d'un "décryptage"

L'initiative du LUNDI VERT a donné lieu à une réaction agacée d'une certaine Emmanuelle Ducros sur son blog vidéo de l'Opinion, média "libéral et pro-business". Celle-ci confirme avec brio l'absence d'arguments du clan de la "viande-sinon-rien".

Une intéressante initiative a vu le jour en ce début d'année, le Lundi Vert, qui incite à ne plus consommer de viande ou de poisson au moins une fois par semaine (le lundi).
Cette démarche s’inscrit dans la dynamique internationale du « Meatless Monday » initié à l’École de Santé Publique Johns Hopkins de Baltimore, et suivi actuellement dans une quarantaine de pays dans le monde. 
Elle repose sur un argumentaire associant sauvegarde de l'environnement, protection de la santé, et respect de la vie animale.

Le Lundi Vert a sa page Facebook, et son site web, où on peut lire l'argumentaire

Les médias français ont tous relayé cette annonce, dont l'esprit est d'être consensuelle sur un sujet qui reste polémique.
Les syndicats agricoles ont été moins enthousiastes.

Paradoxalement, c'est la Confédération Rurale, le moins pire des syndicats agricoles, qui a réagi avec le plus d'emportement. Pourtant cet appel n'est nullement hostile aux agriculteurs et aux éleveurs de terrain, que l'on sait confrontés à de grandes difficultés, et dont on peut comprendre la colère.

La FNSEA, le syndicat majoritaire de l'industrie agro-alimentaire avec l'appui des Jeunes Agriculteurs, n'a pas quant à elle réagi officiellement. Sa présidente Christiane Lambert s'est contentée de botter en touche auprès de l'AFP en s'étonnant de « voir des artistes, hommes ou femmes célèbres, donner des leçons entre trois allers-retours entre Paris et New York » et en insistant « Ce n’est pas la première fois qu’il y a ce genre d’appel, déjà il y a 15 ans il y avait eu Paul McCartney ».

Paul McCartney - Fool On The Hill Live © Bobot Zerimar
 
Et certaines FDSEA (sections départementales de la FNSEA) ont relayé sur les réseaux sociaux la courte vidéo d'Emmanuelle Ducros.
Elles ne sauraient mieux montrer à quel point elles sont à court d'arguments.

L'argumentaire du Lundi Vert comprend donc trois volets : sauvegarde de l'environnement, protection de la santé, et respect de la vie animale.
Chaque volet a bien entendu sa part de complexité, et génère des débats. Le volet environnemental est sans doute le volet le plus complexe et le plus multifactoriel. Et l'argumentaire du Lundi Vert ne peut certes pas aborder tous les facteurs et leurs interrelations en une page.

Cependant, Mme Ducros, vaillante petite soldate de l'industrie agricole française, a décidé de nous dire quoi penser sur cet aspect en s'agitant devant une caméra pendant 3 mn 40.

Lundi vert ? Plutôt un pavé de boeuf à la santé de Juliette Binoche © Lopinion.fr
 

Je ne résiste pas au plaisir de décortiquer son intervention. Il ne s'agit pas de lui donner plus d'importance qu'elle n'en a, mais que voulez-vous, ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de se détendre.

00:25 :

ducros-francais

 

 

« Chères célébrités, les Français ne vous ont pas attendu pour réduire leur consommation de viande. Elle a baissé de 12 % en 10 ans. »

 

 

 Chère Mme Ducros, si elle a baissé, c'est entre autres grâce à des opérations d'information comme le Lundi Vert.

00:33 :

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« le jour sans viande, c'est parfois plusieurs jours par semaine pour les Français, et souvent pour des raisons économiques »

 

 

Il est amusant d'entendre Mme Ducros s'émouvoir des pôvres Français au pouvoir d'achat étriqué alors qu'elle tape à bras raccourcis sur le mouvement des Gilets Jaunes depuis son départ.
Et il a échappé à Mme Ducros, qui vient pourtant de nous citer l'enquête du CREDOC, que selon cette enquête les ouvriers mangeaient en 2007 une quantité de produits carnés d'un quart (27 %) supérieure à celle des "cadres, professions intellectuelles supérieures et professions libérales", et en 2016 cette quantité est même devenue d'un tiers (34 %) supérieure.

00:39 :

ducros-paradoxe

 

 

« le paradoxe : la consommation de viande brute baisse, la consommation de produits transformés à base de viande, elle, augmente »

 

 

Eh bien non.
L'enquête du CREDOC montre que la consommation de viande a baissé de 12 % en 10 ans.
Sont concernées la viande de boucherie, la volaille, et la charcuterie.
La consommation de produits carnés contenus dans les sandwichs, hamburgers, plats préparés, etc, si elle n'a pas baissé, n'a pratiquement pas augmenté pour autant : elle reste stable tant en termes de quantité (de 22g à 23 g par jour entre 2007 et 2016) que d'"actes de consommation" (de 2,9 à 3 "actes" par semaine).

00:58 :

ducros

 

 

« 80 % du poulet que l'on consomme hors de la maison en France provient de la Pologne ou du Brésil. Plutôt que de supprimer la viande du lundi, il serait peut-être plus pertinent d'éviter globalement cette viande-là et de choisir plutôt de la viande locale »

 

 « Hors de la maison », ça veut dire cantines, snacks, restaurants. Mais il a sans doute échappé à Mme Ducros que ce n'est pas le consommateur qui choisit l'origine des produits carnés à la cantine ou au MacDo.

01:23 :

ducros-10kg

 

 

« Il faut environ 10 kg de protéines végétales pour produire un kilo de bœuf ou de mouton »

 

 

 

Mme Ducros maîtrise tellement peu son sujet qu'elle se tire une balle dans le pied : en fait, ses chiffres se réfèrent à un rapport(1) disant qu'il faut 10 kg de protéines végétales pour produire un kilo *de protéines* de bœuf ou de mouton, pas un kilo de viande !

01:32 :

ducros-dechets

 « On sous-entend que ce que l'on donne aux animaux, on le retire aux humains. C'est inexact […] Les vaches, les moutons, les cochons, ne mangent pas directement des grains de blé ou de soja, ce qu'on leur donne ce sont des sous-produits, c'est-à-dire des tourteaux […] Et là c'est l'INRA qui le dit, 80% de l'alimentation des animaux est constituée de produits qui sont impropres à la consommation humaine

 

Bien évidemment, la majeure partie de l'alimentation des animaux d'élevage est constituée de produits impropres à la consommation humaine. Mais :

Premièrement, les animaux d'élevage consomment par an la bagatelle de 6 milliards de tonnes de nourriture en terme de *matière sèche*.
    Donc si on retient le chiffre de l'INRA cité par Mme Ducros (20% de l'alimentation des animaux est comestible pour les hommes), 1,2 milliard de tonnes de nourriture "sèche" consommable par l'homme sont utilisées pour les animaux d'élevage.
Et même si on retient le chiffre de la FAO à l'échelon global, encore plus restrictif (14 % de l'alimentation des animaux est comestible pour les hommes, essentiellement des céréales), 840 millions de tonnes de nourriture "sèche" consommable par l'homme sont utilisées pour les animaux d'élevage. Profitons-en pour signaler que les céréales destinées aux animaux représentent un tiers de la production céréalière mondiale.
    Et selon la dernière étude de la FAO consacrée au sujet, il faut à l'échelon global (tous les pays) 2,8 kg de nourriture comestible pour l'homme pour obtenir 1 kg de viande de ruminant, et 3,2 kg pour 1 kg de viande de porc ou de poulet de chair.
    Et si on s'en tient aux protéines (puisque quand on parle viande, on pense "protéines"), le ratio "kg de protéines contenus dans les produits végétaux comestibles pour l'homme utilisés pour l'alimentation animale / kg de protéines fournies par la viande d'animaux nourris avec ces protéines" n'est que de 0.5 pour les ruminants, mais est en moyenne de 2 pour les porcs et les poulets (les chiffres variant selon le niveau économique du pays et le mode d'élevage).

Deuxièmement, les tourteaux d'oléagineux dont parle Mme Ducros sont impropres à la consommation humaine, mais ce sont loin d'être des déchets en termes économiques. Le plus répandu dans l'alimentation animale (notamment les porcs et les poulets), le tourteau de soja, représente 72 % de la valeur de la production de soja (le reste étant essentiellement lié à l'huile, et trop peu à la vente de tofu, de lait, de sauce, de pousses). Un déchet qui génére près des trois-quarts des profits d'une production, on aimerait en avoir plus souvent…
C'est pourquoi tant de surfaces sont consacrées à la culture du soja, mais avec les conséquences de déforestation que l'on sait au Brésil et en Argentine.

02:16 :

ducros-co2

« Enfin, on parle des émissions de CO2 imputables à l'élevage, ce serait plus que le secteur des transports, et c'est faux.
Les calculs qui permettent de faire cette comparaison ne proviennent pas de la même source et ne sont pas calculés sur la même base. C'est la FAO qui calcule pour l'agriculture, et c'est le GIEC qui calcule pour le transport. La FAO prend en compte tout le cycle de production de la viande, c'est-à-dire le transport en amont, en aval, la transformation. Quant au GIEC, lui, il ne prend en compte que les émissions directes des véhicules. »

Premièrement, Mme Ducros montre à nouveau sa compétence très approximative : l'élevage n'est pas tant responsable d'émissions de CO2 que d'émissions d'*équivalent CO2*. En effet, les principaux gaz à effet de serre (les trois-quarts) émis par ce secteur sont le méthane (CH4), par la fermentation entérique des ruminants et le traitement des déjections, et le protoxyde d'azote (N2O), par la fertilisation azotée des terres agricoles destinées à l'alimentation des animaux.

Deuxièmement, le manifeste du Lundi Vert ne fait pas cette comparaison avec les effets du transport, c'est Mme Ducros qui choisit d'en parler.

Troisièmement, cette comparaison a pu être faite par des organisations(2), mais dans le but de donner au profane une idée des effets de la production de viande (14,5 % des émissions de gaz à effets de serre [GES] selon la FAO), puisque les transports et leur consommation de carburants fossiles sont souvent mis en cause dans la production de gaz à effet de serre (14 % des émissions de GES selon le GIEC).
    Donc il ne s'agit pas de comparer au sens arithmétique, même si les transports ne représentent qu'une part minime des GES générés par le secteur de l'élevage. Il est évident que les effets du secteur de l'élevage sont considérés en termes d'analyse du cycle de vie (life-cycle assessment), à savoir bilan environnemental multi-étapes, et que les effets des transports, eux, ne prennent pas en compte l'extraction, le transport et le raffinage du pétrole, ni l'extraction minière, la transformation en métaux ou la construction des véhicules.
    Concluons en rappelant que le 6ème rapport d'évaluation du GIEC (2014) consacre d'ailleurs une section à l'analyse du cycle de vie du secteur de l'élevage (« Changes in human diets », chapitre 11.4.3, pp 838-840).

Bref,

Mme Ducros est décidément à côté de la plaque. Au besoin en faisant dire ce qu'ils ne disent pas à ceux qu'elle entend contredire, sophisme inusable.

Il est vrai que dès le début (00:14), elle annonçait la couleur :

ducros-fauxpb

 

 

« se priver de viande une fois par semaine […], c'est une mauvaise réponse à un faux problème »

 

 

 

Bonté divine, il y aurait donc des bonnes réponses à des faux problèmes ?

Cette saillie évoque irrésistiblement ce qu'on appelle la « logique du chaudron » suite à l'histoire que rapporte Freud dans son ouvrage Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient (1905), qu'il qualifie de « sophisme, dont on a beaucoup ri, bien que l'on puisse douter de son caractère de mot d'esprit » et qu'il énonce ainsi :
 « A. a emprunté à B. un chaudron de cuivre. Lorsqu'il le rend, B. se plaint de ce que le chaudron a un grand trou qui le met hors d'usage. Voici la défense de A. : "Primo, je n'ai jamais emprunté de chaudron à B. ; secundo, le chaudron avait un trou lorsque je l'ai emprunté à B. ; tertio, j'ai rendu le chaudron intact." »

Merci pour ce moment, Mme Ducros.

laughdonald

 

NOTES

1 : Rapport de Denis Chéreau (ici ou ), directeur de la société IMPROVE (issue d’un partenariat public/privé), lui-même se référant à Etienne Pilorgé, directeur à CETIOM, devenu Terres Inovia, organisme représentant l'interprofession des huiles et protéines végétales.

2 : C'est d'ailleurs déjà pour répliquer à cette comparaison que Clément Fournier, jeune rédacteur du site e-RSE.net issu de SciencesPo et des Mines, avait élaboré en 2017 une réponse que Mme Ducros a brièvement copiée-collée.

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