Lettre ouverte aux député-e-s

Le scandale scientifique le plus dangereux des temps modernes

Madame la députée/ Monsieur le député,

La recherche scientifique porte sur des domaines très divers. Sciences naturelles, sciences sociales, sciences physiques, mathématiques, médicales… Les chercheurs disposent de données acquises et de moyens différents selon leurs objectifs. Beaucoup travaillent dans le respect des règles éthiques et scientifiques, d’autres non. Le scandale dont il est nécessaire que vous soyez avisés porte sur une des questions les plus passionnelles (sur le plan éthique) et controversées (sur les plans à la fois éthique et scientifique) de notre temps. Malheureusement, la grande majorité des citoyen-ne-s et des parlementaires ignorent son impact dans notre vie quotidienne.

Il s’agit de l’expérimentation animale : l’atroce souffrance des animaux dans les laboratoires est montrée avec évidence par des séquences vidéo tournées en caméra cachée que la communauté de la protection des animaux s'efforce de publier périodiquement.

Cependant, ce scandale va bien au-delà de la question de la souffrance animale. Nous vous mettons au défi de trouver une autre activité humaine qui ait un impact aussi négatif que l'expérimentation animale sur notre santé et sur l'environnement. Songez, par exemple, à ceci : chaque médicament est testé sur au moins un rongeur (généralement le rat) et un non-rongeur (généralement le chien beagle ou le singe macaque) avant de subir des essais cliniques impliquant des volontaires et des patients humains. Cette exigence légale remonte au procès des Médecins de Nuremberg à la fin de la Seconde Guerre mondiale (1).

Or, si la loi est restée bloquée, la science, elle, a progressé pendant ces quelques soixante-dix années d'une façon qui était difficilement concevable à l'époque où ce principe a été émis.

En 2004, la Food and Drug Administration (FDA, l'autorité de sécurité sanitaire étasunienne) a estimé que 92 % des médicaments qui passent avec succès les tests précliniques, y compris les tests sur les animaux « pivots », ne sont pas mis sur le marché. Une analyse plus récente suggère que, malgré les efforts visant à améliorer la fiabilité des essais sur des animaux, le taux d'échec des candidats-médicaments a augmenté et se rapproche maintenant de 96 %. Les principales causes d'échec sont le manque d'efficacité et les problèmes de sécurité qui n'avaient pas été prédits par les essais sur des animaux (2).

La mise en danger des premiers volontaires sains et patients humains impliqués dans les essais cliniques alors que les informations préalables recueillies sur le candidat médicament ne sont pas fiables, est évidente. Il y a aussi un coût financier énorme lié à l'échec de l'expérimentation animale.

D'après Lisa A. Kramer, professeure de finance à l'université de Toronto (Canada) et Ray Greek, médecin anesthésiste étasunien : "Nous évaluons les coûts sociaux et financiers du développement de nouveaux médicaments par rapport aux bénéfices apportés et trouvons que l'industrie n'atteint pas son potentiel. Cela est principalement dû à la confiance imposée par la loi dans les résultats des essais sur des animaux dans les premières étapes du processus de développement des médicaments, conduisant à un taux de réussite de seulement 10 % pour les nouveaux médicaments entrant dans les essais cliniques humains. Nous citons des centaines d'études biomédicales publiées dans des revues telles que Nature, Science et le Journal of the American Medical Association pour montrer que la modélisation animale est inefficace, trompeuse pour les scientifiques, incapable d'empêcher le développement de médicaments dangereux et susceptible d'empêcher le développement de médicaments utiles" (3).

En ce qui concerne les produits chimiques non pharmaceutiques, il existe aujourd'hui environ 80 000 produits chimiques industriels d'usage courant, qui ont tous été testés sur des animaux à un moment donné. Les produits chimiques industriels sont couverts par le règlement européen REACH. Ce règlement impose, lui aussi, des essais sur des animaux, par exemple pour évaluer le potentiel tératogène (causant des malformations congénitales) des substances chimiques. Or, des études portant sur des produits approuvés, pour lesquels on dispose donc de résultats observés sur les animaux et sur les humains, ont montré que sur 1500 substances chimiques ayant provoqué des malformations du fœtus sur des animaux de laboratoire, seules 40 ont eu des effets comparables sur l'être humain, ce qui donne aux modèles animaux une valeur prédictive positive de 3 % (4).

Il n'est donc nullement surprenant que la recherche biomédicale humaine, largement basée sur le prétendu "modèle animal" soit gangrenée par une crise de la reproductibilité : une équipe de chercheurs n'arrive souvent pas à reproduire les résultats d'une expérience réalisée par une autre équipe. Parfois, un chercheur n'arrive pas à reproduire ses propres résultats antérieurs ! Alors qu'elle prend de plus en plus d'ampleur dans les préoccupations de la communauté scientifique, cette crise est invisible et inconnue du contribuable. Des chercheurs qui ont essayé d'évaluer ce problème ont estimé que jusqu'à 85 % de la recherche biomédicale serait non reproductible telle que publiée (5).

Au vu de cet état de fait gravissime, plusieurs tentatives ont été faites par des équipes de recherche pour améliorer la qualité des études faites sur des animaux, telles que les lignes directrices ARRIVE (Animal Research : Reporting of In Vivo Experiments) (6). Ces tentatives d'améliorer la méthodologie des études faites sur des animaux trahissent une ignorance fondamentale de la science de la complexité et de la biologie évolutive. Quelle que soit la qualité de la méthodologie, les modèles animaux ne peuvent pas prédire les résultats humains en ce qui concerne le développement de médicaments et la maladie, comme démontré ci-dessus et expliqué plus en détail dans plusieurs articles de synthèse publiés dans la littérature scientifique (7, 8, 9).

Les politiques gouvernementales en matière de santé reposent fortement sur l'expérimentation animale pour l'évaluation des risques, comme le démontre le règlement REACH. Les dommages sur la santé humaine et sur l'environnement causés par les produits chimiques divers (produits pharmaceutiques, pesticides et autres) n'apparaissent en général qu'après des années, voire des décennies, d'utilisation. À ce stade, des millions de personnes, d'animaux sauvages et d'invertébrés auront été exposés à ces produits chimiques, avec des conséquences tragiques pour les individus, les familles et l'environnement.

Démontrer par la suite une relation de cause à effet entre un produit chimique spécifique et une maladie particulière ou un impact environnemental, est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Les vidéos montrant la souffrance animale dans les laboratoires, même si elles ont un fort impact émotionnel, sont clairement insuffisantes pour pousser à un changement de paradigme complet, qui est maintenant désespérément nécessaire pour faire cesser le scandale scientifique le plus préjudiciable des temps modernes.

Nous ne sommes plus à une époque où nous ne disposions que du prétendu "modèle animal, sinon rien". Les techniques fondées sur l'utilisation de cellules humaines, telles que "l'humain-sur-puce" développé par l'Institut Wyss (Université Harvard, États-Unis) (10) ou les organoïdes sont à présent opérationnelles, ces derniers étant devenus d'utilisation courante lors de la crise sanitaire que nous connaissons en raison du SARS-CoV-2 (11). Comment justifierez-vous, auprès des victimes d'effets toxiques de médicaments et autres substances chimiques testées sans aucune fiabilité sur des animaux, que des méthodes modernes et fiables n'aient pas été systématiquement utilisées ?

Nous vous demandons donc, en votre qualité de membre de l’Assemblée Nationale assumant les responsabilités de votre charge :

1. de promouvoir une mission d'information ou enquête parlementaire sur la validité du "modèle animal" dans les domaines de la recherche biomédicale humaine et de la toxicologie à des fins réglementaires ;

2. de proposer un projet de loi instaurant le recours obligatoire aux méthodes basées sur du matériel humain (cellules, génomique, etc.) pour l'évaluation de la toxicité des substances chimiques médicamenteuses ou auxquelles l'être humain peut se trouver exposé, dès lors que ces méthodes existent et ont fait la preuve de leur fiabilité ;

3. d'agir auprès de la Commission européenne pour que de telles dispositions soient prises au niveau européen et pour que les États membres ne soient plus contraints de respecter des exigences réglementaires qui n'ont pas de fondement scientifique.

Nous sommes à votre disposition pour vous apporter toute information complémentaire que nécessiterait l'évaluation de notre requête.

En vous remerciant très vivement pour votre attention et votre compréhension, nous vous prions d'agréer, Madame la députée/Monsieur le député, nos respectueuses salutations.

                                                                                    André Ménache, vétérinaire, au nom des millions de militants et de citoyens concernés.

Références :

1. The Nuremberg Code subverts human health and safety by requiring animal modeling

https://bmcmedethics.biomedcentral.com/articles/10.1186/1472-6939-13-16

2. The Flaws and Human Harms of Animal Experimentation

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4594046/

3. Human Stakeholders and the Use of Animals in Drug Development

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/basr.12134

4. REACH, animal testing, and the precautionary principle

https://www.dovepress.com/reach-animal-testing-and-the-precautionary-principle-peer-reviewed-fulltext-article-MB

5. Reproducibility in Science https://www.ahajournals.org/doi/full/10.1161/circresaha.114.303819

6. The ARRIVE guidelines 2.0: Updated guidelines for reporting animal research

https://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.3000410

7. Systematic reviews of animal models: methodology versus epistemology

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23372426/

8. Animal models and conserved processes https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22963674/

9. Is it possible to overcome issues of external validity in preclinical animal research? Why most animal models are bound to fail https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6223056/

10. https://wyss.harvard.edu/news/human-body-on-chip-platform-enables-in-vitro-prediction-of-drug-behaviors-in-humans/

11. https://www.nature.com/articles/d41586-021-01395-z

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