Le foie gras face au bien-être animal

Face à l’attente forte du citoyen français de mieux prendre en compte l’animal dans sa dimension d’être sensible, comment le ministère de l'agriculture et de l'alimentation arrive-t-il à concilier cette notion avec la pratique du gavage pour la production de foie gras ? En l’occurrence, la loi française intègre que « le foie gras fait partie du patrimoine culturel et gastronomique protégé en France. On entend par foie gras, le foie d'un canard ou d'une oie spécialement engraissés par gavage ». Il s’avère aujourd’hui de plus en plus difficile d’avaler cette incohérence.

En effet, que dirait la société civile de l’acte d’enfoncer un tuyau dans la gorge d´un chien ou d’un chat pour le forcer à ingérer de la nourriture ? Rappelons la loi en vigueur en Allemagne, qui stipule « Il est interdit de nourrir un animal de force, sauf pour des raisons impérieuses de santé » (Loi de protection animale de 1993, section II, article 3, alinéa 9).

La liste de pays en Europe où l’on ne pratique pas le gavage des canards et des oies pour la production de foie gras est longue : l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, la Finlande, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Pologne, la République tchèque, le Royaume Uni, la Suède, la Norvège et la Suisse. La Directive 98/58/CE du Conseil du 20 juillet 1998 concernant la protection des animaux dans les élevages stipule qu´« aucun animal n´est alimenté ou abreuvé de telle sorte qu´il en résulte des souffrances ou des dommages inutiles » (article 14).En France, l’article 515-14 du code civil du 16 février 2015 reconnaît que « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité ».

Des chercheurs à l’Inra ont réussi à démontrer dans une ferme expérimentale que le gavage pratiqué dans les « meilleurs conditions » ne provoquait qu’un stress transitoire ainsi que de légères inflammations au niveau de la partie supérieure du tube digestif, qui diminuent et disparaissent spontanément après quelques jours. En revanche, une autre étude a démontré que, si le gavage est interrompu dans des conditions expérimentales de production de foie gras, les canards vont jeûner volontairement pendant une période d’au moins trois jours. Mais en dehors de ce genre d’études bien contrôlées, que se passe-t-il quotidiennement en France afin de maintenir une production annuelle d’environ 11 000 tonnes de foie gras ?

Concrètement, durant l’étape d’engraissement, le taux de mortalité chez les canards est de 2 à 6% plus élevé que dans l’industrie de la viande. Selon la réglementation en vigueur, le poids du foie gras de canard doit être obligatoirement supérieur à 300 g. En pratique, le foie atteint plutôt 450 à 600 g, soit de sept à dix fois le poids d’un foie normal. Cette hypertrophie du foie correspond à une pathologie appelée la stéatose hépatique, une lésion caractérisée par une surcharge de graisse dans les cellules du foie. Ainsi la réglementation légalise la souffrance animale.

Les défenseurs de la production de foie gras soutiennent parfois que le gavage forcé reproduit un comportement naturel des oiseaux migrateurs. Toutefois, un rapport publié dès 1998 par un comité d’experts scientifiques de l’UE va à l’encontre de cette notion. Le comité note que les oiseaux migrateurs mangent beaucoup de petits repas tout au long de la journée, chacun représentant la quantité d’un repas normal. Par ailleurs, la graisse accumulée lors de ces repas n'est pas stockée dans le foie mais plutôt dans le tissu adipeux et les muscles. Enfin, le poids des foies des oiseaux migrateurs n’est jamais plus que doublé, alors que chez les canards d’élevage gavés, l’organe est de sept à dix fois le poids normal. En outre, il faut signaler que le canard de Barbarie et le canard mulard, espèces majoritairement utilisées pour la production de foie gras, ne sont pas des oiseaux migrateurs et donc plus susceptibles aux effets nuisibles du gavage.

Enfin, notons que déjà en 1988, le Syndicat National des Vétérinaires Inspecteurs du Ministère de l’Agriculture reconnaissait dans un de ses ouvrages que « le transport des palmipèdes gras de la ferme d’engraissement à un centre d’abattage est considéré comme impossible dans la mesure où il est communément admis, en France pour le moins, que les animaux ne supporteraient pas le transport ».Il paraît difficile de réfuter de tels constats.

Dernier point, la consommation de foie gras, est-elle en déclin en France ? Si sa production atteint près de 20 000 tonnes en 2011, elle n’est que de 11 000 en 2017. Affaire à suivre.

 

 

 

 

 

 

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