Quand Marianne falsifie (une fois encore) la laïcité

Dans son numéro du 23 octobre 2015, dans la rubrique « ce que Marianne en pense»,l'hebdomadaire publie un article signé par Laurent Nunez et intitulé «La nouvelle définition de la laïcité ou l'injonction au silence ». Selon Marianne, une des recommandations du livret de la laïcité, récemment diffusé par le Ministère de l'Education nationale, imposerait de ne pas distinguer « le savoir du croire ».

 

1 « Ce qui reste au travers de la gorge, c’est l’incroyable demande faite à tous les professeurs de ne plus jamais distinguer 'le savoir du croire' »

FAUX.

Dans l'éditorial du livret, la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem écrit : « Avec les lois de 1882 et 1886 instituant la laïcité des enseignements et la neutralité des personnels, l’école publique a porté la laïcité avant même la loi de 1905, comme principe qui permet la cohabitation de ceux qui ont des convictions religieuses différentes et également de ceux qui n’en ont pas. C’est ce principe exigeant qui, en transformant les enfants en élèves, en distinguant le savoir du croire, crée un cadre propice aux apprentissages, établit les règles de la vie scolaire et fonde l’autorité des maîtres. » (page 3)

C'est précisément parce qu'un-e enseignant-e doit amener les élèves à distinguer savoir et croire que la comparaison ou la confrontation entre croyance religieuse et savoir scientifique doit être évitée.C'est bien parce qu'une théorie n'est scientifique qu'à condition d'être « falsifiable », de pouvoir être testé et contredite empiriquement qu'elle ne s'oppose pas à la croyance. Comment faire comprendre que science et religion n'ont rien à voir si on impose aux élèves, enfants ou adolescent-es en construction, une hiérarchie entre les deux au nom du « vrai » ?

2 « Que me reste-t-il à faire, si je ne peux devant mes élèves ni comparer ni confronter des propositions ? Je me tais... »

FAUX

Le livret est très clair sur le sujet : « Les enseignants doivent être en mesure de répondre à des objections même lorsque celles-ci sont de nature religieuse. Si « aucun sujet n’est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique », ainsi que le stipule l’article 12 de la Charte de la laïcité, relever et traiter les objections des élèves, de quelque nature qu’elles soient, relève de la pédagogie ordinaire. Sans se risquer à la comparaison des discours scientifiques et religieux, il est tout à fait possible de déconstruire l’argument d’un élève comme on le ferait de n’importe quelle objection. Enseigner, c’est aussi savoir instaurer un dialogue avec ses élèves à l’intérieur de la classe. »

Le livret invite donc l'enseignant-e à dialoguer et rappelle que cela fait partie de ses missions que de répondre à toutes les objections des élèves. On peut débattre de savoir si la formation des profs est suffisante pour tenir un tel objectif. Et que des professeur-es s'angoissent de ne pas en être capables devrait être entendu et relayé par les médias. Mais affirmer que ce livret appelle les enseignant-es à renoncer à leur travail et à se taire en cas d'objection à leur enseignement est une contre-vérité qui détourne l'attention de la question essentielle des moyens dévolus à la formation.

3 Une « nouvelle définition de la laïcité », comme le dit le titre de Marianne ?

FAUX

« L'instituteur se doit, doit à ses élèves et doit à l'Etat de ne prendre parti dans l'exercice de ses fonctions ni pour ni contre aucun culte, aucune église, aucune doctrine religieuse, ce domaine étant et devant rester le domaine sacré de la conscience. » Il s'agit d'un extrait de l'article « laïcité » du Dictionnaire de la pédagogie de Ferdinand Buisson qui date de 1911. Et l'ensemble des défenseurs de la laïcité avait à cœeur de séparer l'État des cultes tout en garantissant la liberté de conscience, y compris celle des élèves. On peut être en désaccord avec ce principe, le faire savoir, le faire évoluer. Mais présenter sa réaffirmation par le ministère actuel comme une « nouvelle » définition de la laïcité, qui trahirait l'esprit des fondateurs, c'est faire acte d'ignorance ou de malhonnêteté intellectuelle.

Au regard de lois qui ont plus de 100 ans, c'est bien la mesure votée en 2004 qui relève d'une nouvelle définition de la laïcité trahissant l'esprit des fondateurs. En interdisant aux élèves tout signe religieux jugé ostensible, la loi de 2004 étendait le devoir de neutralité qui s'imposait aux professeur-es aux enfants eux/elles-mêmes – trahissant et l'esprit, et la lettre, des mesures préconisées par Ferry, Briand ou Buisson. Cette mesure, pourtant stigmatisante, car s'en prenant essentiellement aux jeunes femmes musulmanes voilées, fait l'objet de nombreuses pages du livret. Marianne n'en parle pas comme une « nouvelle » définition de la laïcité.

4 « J’obéis aux programmes et j’enseigne à mes élèves de 3e les théories de Darwin sur l’évolution des espèces. »

FAUX

Les programmes de collège en troisième comporte un chapitre « évolution des êtres vivants et histoire de la terre » et l'évolution est un axe directeur de l'enseignement de la SVT. Ces programmes ne demandent pas d'enseigner « les théories de Darwin », mais la théorie de l'évolution, dont Darwin a formulé un aspect, celui de la sélection naturelle – ses conceptions ont été nuancées et complétées par un siècle et demi de recherche scientifique Prendre cet exemple, c'est faire fond sur les discours des lobbys créationnistes et de leurs affabulations pseudos-scientifiques, c'est laisser croire que la science n'évolue pas avec les recherches.

Autrement dit, enseigner Darwin comme un dogme (et non comme une étape dans la recherche en biologie) constituerait une atteinte à la laïcité puisque cela conduirait à transformer le savoir (toujours soumis à la discussion critique et à l'évolution) en croyances auxquelles les élèves devraient adhérer de manière non-critique. En dévalorisant ainsi la science, on s'expose en effet à des conflits idéologiques en lieu et place d'une réflexion critique. C'est bien Marianne qui confond le croire et le savoir et attise des conflits qui n'ont pas de fondement scientifique.

5 L'évolution et le Big Bang seraient les notions les plus menacées par les religions et les élèves seraient les premiers responsables des atteintes à la laïcité et aux programmes.

FAUX

C'est pourtant le message qu'adresse Marianne à son lectorat en prenant ces deux exemples sans rappeler les atteintes passées aux programmes et à la laïcité. En France, le genre est la notion scientifique la plus menacée. En 2014, sous la pression de lobbys religieux, le gouvernement a renoncé à des outils de lutte contre le sexisme et l'homophobie fondés sur ces recherches scientifiques, notamment les « ABCD de l'égalité », un ensemble d'outils pédagogiques déployés de manière expérimentale dans des classes de maternelle et de primaire. Pour le dire clairement : des programmes ont été modifiés et une notion scientifique rejetée suite à l'action de groupes religieux, et cela ne concerne pas l'évolution, ni le Big Bang (qui du reste n'est pas inscrit dans les programmes), mais bien le genre.

Bien sûr, le livret de la laïcité, gouvernemental, ne va pas revenir sur cette improbable lâcheté politique et anti-laïque. Bien sûr Marianne est trop loin des réalités de terrain, trop concernée par la défense des intellectuel-ls réactionnaires contempteurs du genre (Finkielkraut, Onfray) pour le voir. Mais il n'en reste pas moins que la plus grave remise en cause de la laïcité à l'école en France a été le retrait des ABCD de l'égalité, et que cette remise en cause est le fait du gouvernement, et notamment de Manuel Valls. Ce qui n'empêche pas Marianne de le célébrer comme chantre de la laïcité persécuté dans son dossier paru aujourd'hui.

Grégory Bekhtari, Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Leplâtre, Jérôme Martin, enseignant-es en collège ou lycée en anglais, philosophie, histoire-géographie, français. Ils et elles sont membre du CEAL (Collectif Enseignant pour l'Abrogation de la Loi de 2004).

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