Les bottes de Juppé

Excellent article de la revue "Article 11" sur la visite à Calais de Alain Juppé qui se ballade "dans la jungle" mais avec toute une armée de journaliste pour relater son passage express et prendre connaissance "des vrais problémes". Pour montrer le responsable "de terrain", il s'est muni de bottes sursignifiante. Les bottes et Juppé, c'est une vieille histoire

L'article sur "Article 11" de Lemy ici !

On se souvient de sa fameuse phrase "Droit dans ses bottes", qui voulait montrer la détermination et l'autorité du premier ministre, et qui avait surtout souligné l'impuissance d'une équipe politique coupée des réalités et le caractère psychorigide du bonhomme se heurtant à une formidable mouvement social dont on ferait bien de retrouver la formule.

La vidéo ou Juppé a immortalisé cette formule est disponible ici

Cette formule l'a suivi longtemps, et il a fait des efforts méritoires pour tenter d'échapper à ce qualificatif. Ou plutot son équipe de communication a fait des efforts méritoires : dans un premier temps, il a pris le vélo. Peut on réver plus "cool" comme attitude ? Notre ex ministre de la justice en a fait d'ailleurs un instrument essentiel de son charme. Mais elle parait crédible en cycliste convaincue, et on imagine sans difficulté qu'elle utilise ce moyen de transport même quand il n'y a pas de photographes à l'affut.

Par comparaison Alain Juppé faisait pitié : en mocassins Church (les pompes de luxe à 850€ la paire) et costard de croque mort (sans pinces à vélo), la cravate noire au vent, il faisait irrésistiblement penser à un notaire en guoguette assistant à un congrés professionnel à La Baule un jours de pluie. Laurent Fabius avait été victime du meme phénoméne : il avait voulu ripoliner son image de "techno" comme on dit dans le millieu. Alors il avait parlé de ses ballades en moto, une 125 "style custom" avait il précisé. Patatras, le coup de com a été vite démarqué, et un article ravageur de "paris match" a fini par le déconsidérer totalement, le poussant vers des carriére ou le niveau de sympathie dégagé n'est pas le critère principal.

C'est que ces deux là ont du point de vue de la com une tare qu'il est difficile à combattre efficacement : leur "chauvitude" et leur "chaleur humaine" inexistante les faits apparaitre comme la figure même de l'énarque bléme alignant les chiffres sans mettre un humain derriére, une sorte de robot tourné vers "les résultats". D'autres énarques ont su échapper à cette malédiction sans avoir été obligé de recourir aux deux roues motorisés ou pas, ou aux implants capilaires. Chirac aussi était énarque et son systéme pileux pas vraiment plus développé que nos deux compéres. Mais voilà, il a su insuffler une bonne dose de démagogie sans laquelle il n'y a pas de carriére politique possible en flattant le cul des vaches et en passant pour l'inculte qu'il n'était pas. Mitterand n'était pas énarque, il n'a pourtant pas hésité à se faire limer les dents et à se faire appeler "tonton" entre deux ballades culturelles dans un sixiéme arrondissement peuplé d'histoire. Rocard a renoncé à se faire comprendre et Jospin, comme "austère qui se marre" a commencé une carrière cinématographique qui tarde à porter ses fruits (depuis "le bruit des gens", on ne l'a pas tellement vu dans les cinoches)

Contrairement a Fabius, Alain Juppé a pu remonter la pente. Déja parce qu'il était l'élu d'une ville qui porte le bcbgisme comme la nuée l'orage. Il s'est mis aux petites fleurs et aux papillons, mais attention "écolo mais pas trop". Et surtout sans que ça le contraigne d'une façon politique. Il s'est mis à cultiver un style "gentleman farmer" du plus bel effet, surtout chez ceux qui comptent dans la bonne société.

Il s'est surtout positionné à droite "contre" Sarkozy, et surtout tout ce qu'une "certaine droite" trouve détestable chez ce dernier. C'est qu'il y a plusieurs style à droite, comme il y a plusieurs style dans la bourgeoisie. Mais si il cultive le genre "discret" face aux clameurs de son adversaire (qui tente de changer, mais avec à peu pret autant de réussite que quand Balladur voulait cultiver le genre populaire avec un manque de réussite total) il reste cependant de droite, et ceux qui voudraient l'oublier se tromperaient lourdement. Un peu comme se sont trompé lourdement ceux qui envisageaient Hollande comme une version policée de Jean Luc Mélenchon, le don des synthéses et le sens de l'humour en plus. Sa sortie contre les banquiers a fait mouche, et on a oublié un peu vite que c'était un social libéral bon teint, et que la finance pouvait dormir sur ses deux oreilles.

Donc notre sauveur Juppé est aller visiter la jungle de calais. Pour y faire quoi ? Pour s'y montrer, pardi ! Pour montrer qu'il prenait la mesure des problémes "qui parlent aux français", et qu'il se présentait comme "solutionneur de probléme". Evidemment, il y avait encore plus de journalistes, de photographes et de caméramans que de "migrants", mais peu importe. Le tout est qu'ils ne soient pas sur la photo, et ça c'était garanti : c'est eux qui la prennent, la photo, ils ne vont pas se photographier eux même, ni photographier leurs collégues. C'est dommage, car on pourrait alors contempler ce qui ressemblait à un "village potemkine", ces décors de théâtre construit sous la russie des tsars (et repris par l'urss stalinienne) pour l'édification des journaux européens.

Il s'est bien entendu fendu de quelques déclarations pour montrer son "humanisme" ""Je ne m'attendais pas à voir cela. C'est vrai que je connaissais la situation via des reportages, des images, mais rien ne remplace la venue sur place". On doit en conclure que celui qui se voudrait notre prochain président de la république ne lit jamais les journaux, ou la situation était pourtant abondemment commentée et décrite dans des termes qui ne laissaient pas de place à l'ambiguité. Sans doute pas dans le "figaro", mais même Juppé se doute que ce n'est pas la bible des réactionnaires qui va l'informer sur les affres qu'ont à subir Syrien, Irakien et autres Afghans. "Ce que je vois est inacceptable, ces conditions dans lesquelles ces hommes, ces femmes, ces enfants, sont maintenus, malgré tous les efforts pour les accueillir, ne sont pas dignes de ce que la France doit faire".

Mais quelles solutions réelles pour trouver une solution pérenne au problème ? Aucune, le candidat en visite intéressée s'en tenant à des généralités qui lui permettent à la fois de critiquer le gouvernement pour son inaction (ce qui est exact) et de se différencier de son principal adversaire Sarkozy, lequel à déclaré sur FR3 "Quand je vois ce qui se passe à Calais et à Sangatte, c'est à l'Etat de faire le travail qui est le sien pour éviter la chienlit" Passons sur le ridicule de citer Sangatte, alors que le centre en question est fermé depuis 2002 sous l'injonction du ministre de l'intérieur de l'époque, un certain Sarkozy, ministre de l'intérieur... Sans compter bien entendu la dénonciation de "militants de "no border" et du NPA qui auraient agressé un groupe de "braves calaisien". Rien a redire évidement au fait que ces "braves gens" soient tous liée à l'extréme droite néo nazie, ni qu'ils aient proférés des insultes racistes, ni même qu'ils aient menacé la foule avec un fusil. Mais tout ça n'est que du blabla : tout ce qui importe dans ce petit monde, c'est se positionner, et se placer. Alain Juppé ne déroge pas à la régle.

Comme il n'a pas vraiment détaillé (et pour cause) son programme pour arriver à mettre fin a cette honteuse situation, la presse a surtout insisté sur un détail de son accoutrement, les bottes d'un vert seyant qu'il portait pour parcourir les travées boueuses de la jungle. Les mauvais esprits pourraient penser qu'il voulait surtout échapper au ridicule si, glissant sur une flaque, il s'étalait de tout son long dans la gadoue. Mais ce que ça voulait vraiment signifier, c'est que c'était un homme "de terrain". C'est comme quand les hommes politiques visitent qui une usine de l'industrie agro alimentaires (en portant une charlotte trés seyante) ou mieux encore, visitant un chantier de BTP avec un casque jaune canari qui prend admirablement bien la lumiére des caméras. Les bottes de juppé elles aussi méritent de passer au stade du signifiant politique majeur. Elles ont d'ailleurs été visiblement choisies avec soin. Pas les bottes qu'on trouve au supermarché du coin, ni même des bottes "aigles" qui conviendrait pourtant à cette incarnation du bécébégisme bordelais, les bottes exhibées fièrement devant les photographes et les caméraman sont la quintessence du "style juppé". Le style c'est l'homme, dis on. Là on pourrait affirmer pareillement que le style, c'est les bottes.

Ainsi d'une botte a l'autre, le chemin de Alain Juppé est tout tracé : "droit dans ses bottes" face aux mobilisations contre la réforme des retraites, Droit dans ses bottes dans le bidonville ou "le pays des droits de l'homme" parque ses migrants. A quoi peut bien tenir un destin présidentiel...

Ci dessous : les bottes de Juppé. Ps : si quelqu'un connait le modèle...

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