Marc Tertre
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Musiques à vivre

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Billet de blog 14 déc. 2011

Marc Tertre
Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
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L’utopie collectiviste à la sauce TF1 ou le communisme des maisons de maçon

Nous sommes aujourd’hui confrontés au problème de la fin du grand rêve collectif qu’a signifié le communisme comme politique concrète.. Il ne reste plus alors que des ruines fumantes ou les sinistres statues du stalinisme dévoyé. Heureusement TF1 est là pour nous fournir une solution possible dans notre monde sans espérance

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Vision de l’émission du 3 décembre et du 10 décembre

Notre liminaire : il y a évidemment pas mal d’ironie dans cet article. Si je le précise (alors que dans ma grande naïveté, je pensais que c’était évident) c’est qu’une première discussion « informelle » m’a définitivement guéri de toute naïveté sur les méandres de la mentalité humaine….

Nous sommes aujourd’hui confrontés au problème de la fin du grand rêve collectif qu’a signifié pour une part sensible de la population mondiale le communisme, le communisme comme politique concrète et comme horizon d’attente. Il ne reste plus alors que des ruines fumantes ou les sinistres statues du stalinisme dévoyé, ou les mortelles dissensions d’un communautarisme a sauce religieuse et/ou ethnique. Heureusement TF1 est là pour nous fournir une solution possible dans notre monde sans espérance.

TF1 nous dit que Le communisme ce n’est pas ce paysage gris, fait d’usines fumantes et de bâtiments administratifs d’une pauvreté architecturale absolue, mais aussi ce formidable élan de solidarité, cette force collective qui tire le meilleurs parti de tous et de toutes, qui mobilise les forces du collectif et qui fait monter les maisons, rappelant ainsi le fameux poème de Nazim Hikmet qui fait de la construction d’un immeuble une image saisissante de notre humaine condition.

Chaque Samedi, dans l’émission « tous ensemble », Marc Emmanuel mobilise toutes les forces du collectif pour sortir une famille d’une situation indigne, en recourant à la force du collectif et de la mobilisation sociale. « Tous ensemble, tous ensemble ! Ouais ! Ouais ! » Cette reprise du slogan phare du mouvement social de décembre 1995 montre assez les motivations subversives et l’ambition politique de l’émission. Ce n’est pas une émission « charitable » de plus, mais la formidable résurrection du communisme comme ambition et comme perspective.

Et comme le communisme avait besoin d’une avant-garde, il a aujourd’hui besoin de personnalités « fortes en greule » et du truchement télévisuel. Marc Emmanuel, l’animateur charismatique de l’émission tient un peu le rôle de « petit père des peuples », en moins moustachu cependant. Certes, Edwy Plenel possède la moustache réglementaire et le charisme afférent, mais on peut douter de ses compétences en techniques du bâtiment. C’est que le communisme de TF1 est, en raison des origines sociales de la maison mère, une sorte de « communisme du maçon », qui s’exprime surtout dans le montage de murs à l’équerre, la construction de parpaings, le ragréage, la mise en place de chape etc.

Et ce qu’on voit c’est déjà les efforts considérables déployés par Marc Emmanuel pour mobiliser « les bénévoles et les professionnels, les artisans et les commerçant qui offrent qui une cuisine, qui un salon tout cuir, qui une pompe solaire, qui un isolement sanitaire… Et l’animateur de l’émission ne perd aucun temps. Dans l’émission qui se passe en corse, il commence à mobiliser dès sa montée d’avion, ou il sollicite les autres touristes dans une mise en scène irrésistible (et dont entre parenthèse nous ne connaitrons jamais les résultats) Dans celle qui se passe dans le bordelais, dans un milieu de vigneron il profite du « petit train de Saint Emilion » pour lancer son vibrant appel

Mais évidement, pour mobiliser encore faut il avoir un sujet. C’est la ou le « communisme de TF1 » rompt avec le communisme « ouvrier » et renvoi plus au communisme des origines, celui des communautés de paysan révoltés ou d’artisan au chômage lors des grandes révoltes du moyen âge et de la renaissance. Alors que le communisme « ouvrier » était basé sur la conscience vive de l’injustice et de la colère qu’elle suscitait, le ressort de l’émission est basé sur la pitié et sur le fait que les demandeurs de l’aide télévisuelle sont en même temps un ensemble de qualités « bien de chez nous » et que leur condition est marquée par la malchance. C’est toujours le « fatum » qui a frappé, jamais l’injustice, jamais la société. Une des familles a vu son bien partir en fumée, l’autre a été victime de la santé, une autre encore d’un infarctus La télévision n’hésite jamais à une présentation larmoyante de la famille. On montre les petits enfants en larme dans leur caravane ou leur bouge, La mère est toujours une « mère courage » et le père est solide et fier, malgré le fait qu’il a une infirmité qui l’oblige à rester in occuper à regarder de sa caravane la maison qui lentement se détruit. C’est déchirant comme les plus efficaces des mélos du temps du muet.

Cette famille est évidement toujours « exemplaire ». Pas question de se mobiliser pour une famille dont la mère boit les allocations familiale, tendit que le mari fait des casses et que les gamins tendent la sébile comme on n’ose plus manier le cocktail Molotov (note intermédiaire : cette phrase contient un rappel ironique a une phrase d’un ancien ministre gaulliste qui reprochait aux artistes « forcément gauchiste » de manier en même temps la sébile et le cocktail Molotov)

Dans la région bordelaise, première famille exemplaire, façon tf1 : un couple de «travailleurs » de la vigne (la femme ne peut plus travailleur après une étrange « maladie » dont on refuse de dire le nom et risquent de perdre leur logement en raison de la revente du domaine ou travaille le mari. Evidemment Marc Emmanuel va faire la retape auprès des travailleurs de la vigne, qui se feront un plaisir de bosser gratuitement après leurs 12 heures de récolte.

Du coté de l’autre famille, en corse, c’est encore une autre paire de manche. Un des participants a beau affirmer « Nous les Corses avons la solidarité chevillée au corps », on peut penser que la mobilisation du peuple « de base » a été difficile, d’autant qu’on insiste lourdement sur « la formidable mobilisation » de la base aérienne voisine. L’armée est une grande famille et seuls de mauvais esprits, antimilitaristes de surcroit, pourraient se laisser aller a penser que c’est de la publicité bon marchée pour nos pioupiou.

Des scènes « significatives » viennent donner le véritable sens moral d’opérations en apparence anodine. Par exemple, Il faut ranger le mobil home (ou la famille habitait précédemment) et trier entre les « vieilleries » bonnes à jeter, et les souvenirs précieux. Cela a un sens « moral » et c’est d’ailleurs un « membre de la famille » qui vient « ranger les vieux souvenirs » Mais le communisme de tf1 va remplacer ces symboles d’un temps révolu par les nouveaux symboles : la « cuisine américaine », la chambre qui crie la modernité, des aménagements somptueux (et d’un kitch tout a fait saisissant)

Mais évidemment la morale est dans la mobilisation de tout un peuple. Les héros du travail, les stakhanovistes y sont remis à l’honneur (sauf qu’au lieu de tonnes de charbons charriés pour remplir le plan, tf1 se consacre aux nombres de tommettes placées, aux litres de peinture acrylique, aux mètres linéaires de parquet posé). Et tout le monde est magiquement à sa place, tout s’organise de façon quasi magique (le processus d’organisation, qui semble lourd, n’est jamais montré explicitement) De même que les fictions staliniennes des années 30 montraient un peuple qui montait à l’assaut du ciel sans une hésitation, ce qui est montré cache toutes les hésitations, toutes les erreurs, tous les « repentirs » qui font le sel de toute entreprise ambitieuse.

Il y a toujours un « lieu du mystère ». Dans une précédente émission, c’était une cave oubliée, a la puissance spectrale. Dans l’émission corse, c’est une fosse sceptique malencontreusement mal placé (en contrebas) Dans celle mettant en scène nos vignerons, c’est plus banalement un puits Il faudrait être un psychanalyste pour trouver quelle signification secrète se cache derrière ces symboles…

Peut être cela tient il du statu ontologique du chantier : le chantier est un « défi ». Mais encore faut-il prendre conscience du « pourquoi » du défi. C’est que le chantier doit durer un temps extrêmement limité, en raison des contraintes du tournage. Et en fait, c’est bien une limite objective du communisme façon TF1, c’est que celui-ci doit subsumer les impératifs audiovisuels et la diffusion hebdomadaire de l’émission.

« C’est dur de se quitter, ça a été une formidable aventure » dit une des participante. L’émission se termine sur les pleurs de la famille qui voit « son rêve se réaliser ». Et le communisme réellement existant laisse la place à la coupure pub

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