Denise Desautels ou la résistance à l’écriture

Denise Desautels est l'une des voix les plus fortes des Lettres québécoises. Son œuvre, reconnue dans la belle province et au Canada, est auréolée de prix prestigieux. Mais elle demeure trop peu connue du lectorat français, même de celui qui persiste à lire, contre vents et mauvaises marées de la littérature commerciale, la poésie.

Denise Desautels est l'une des voix les plus fortes des Lettres québécoises. Son œuvre, reconnue dans la belle province et au Canada, est auréolée de prix prestigieux. Mais elle demeure trop peu connue du lectorat français, même de celui qui persiste à lire, contre vents et mauvaises marées de la littérature commerciale, la poésie. Le Prix de littérature francophone Jean Arp qui lui est remis à Strasbourg ce 12 mars entend donner à cette auteure une plus juste reconnaissance et faire découvrir une œuvre ample et singulière, une écriture qui dérange nos habitudes et divers conforts, appelle à la lucidité et fait entendre une intimité profonde autant qu'une inquiétante altérité.

 

« Il y a tant de résistances jusqu'à l'histoire vraie,

l'ossature grêle qui protège l'âme. »

Denise Desautels,

L'angle noir de la joie, Arfuyen , 2011

 

« On voit son Ange, jamais l'Ange d'un autre »

Rimbaud, Une saison en enfer

 

Au premier abord c'est une œuvre âpre que nous découvrons, d'une « mélancolie opiniâtre » comme disait Baudelaire au sujet de Delacroix, toisant de si près la mort que le lecteur peu familier d'une telle écriture peut avoir le réflexe d'un léger recul ou la faiblesse de détourner le regard. Il ne verrait pas alors la lumière que porte une voix puissante à soulever les voiles de l'intimité, à descendre dans le palimpseste de la mémoire ou à disséquer le réel, dont on sait qu'il prend souvent la forme de l'impossible.

 

Paul Chanel Malenfant, un autre grand de la poésie québécoise, a vu dans l'œuvre de Denise Desautels « un vaste tombeau poétique », « une écriture qui ressortit au travail du deuil ». Il arrive parfois que des poètes assoient la mort sur leurs genoux. Quelques titres de livres de poèmes dessinent effectivement une thématique, ou plutôt une interrogation continue de la mort, que le poète n'a pas choisi de devoir apprivoiser : Cimetière : la rage muette en 1995, Tombeau de Lou en 2000, Pendant la mort en 2002, poèmes et proses autour de la mort de la mère, ou plus récemment Le cœur et autres mélancolies en 2007, bouleversant journal au père absent. Mais à rebours on pourrait citer « Ma joie », crie-t-elle en 1996, Ce fauve, le Bonheur en 1998 ou Ce désir toujours : un abécédaire en 2005. Ces deux veines qui courent dans tout le corps de l'œuvre ne s'opposent pas. La même encre y coule. L'encre noire du deuil et de la mélancolie, mais l'on sait la beauté que peut avoir la couleur noire quand elle est réinventée par un grand peintre ou un poète. Je songe à Soulages et à la lumière de ses noirs, je pense aussi à Quelque chose noir de Jacques Roubaud.

Le livre de poèmes publié à la double occasion des Rencontres européennes de littérature et de la remise du Prix Jean Arp associe dans son titre ces deux versants dialectiques de la mélancolie et de la joie : L'angle noir de la joie (Arfuyen/Le Noroît, 2011). La joie n'est plus ici l'antonyme du malheur. Peut-être même est-elle la production de L'Ange noir de la mélancolie que fait apparaître le titre si nous lui enlevons son « l ». Mais ce titre définit aussi la place de lamort : n'est-elle pas cet « angle mort » de la joie, sa part cachée et secrète qui est aussi sa condition? Et nous percevons bien dans le recueil cette tentation d'écrire du point de vue de la mort. Dans le poème « Penser ne pas penser » nous remarquons ces trois vers : « déjà l'encre pénètre / à l'intérieur de chacune des fosses / lieu d'observation qu'on voudrait habiter ». Voir la mort de l'intérieur est bien l'œuvre que se sont assignés quelques-uns de nos plus grands poètes. Mais Denise Désautels n'en fait pas, n'en a jamais fait, un programme. La poésie, comme la vie, est l'improgrammable même.

Elle est aussi un combat. Toute une agonistique travaille l'écriture de ce recueil, une œuvre de lucidité, une longue révolte aussi que traverse un dialogue continu avec Rimbaud. Elle passe par une écriture du cri, au-delà de « la rage muette », pour que renaisse du sens : « soudain j'exige, je crie / un peu de sens / mourir ». Et plus loin, plus profond, écrit « Sur fond d'océan », nous lisons :

 

crier

d'un bout à l'autre de son crâne

en pleine tempête, avec femmes et filles

rivages et continents effrénés

crier

crier catastrophe et joie survivante

 

Dans un "Liminaire" à L'angle noir de la joie, nous pouvions lire ceci, en italique au début du livre : « J'écris comme on fait des fouilles, en archéologue de l'intime, tâtonnant dans l'ombre touffue d'une mémoire, la mienne, si semblable à tant d'autres, tiraillée entre détresse et utopie. Sous de multiples couches de protection, l'obscurité d'un monde à déminer, à nettoyer, puis à disséquer. »

 

Denise Desautels invente d'écrire, « tout en sachant résister, comme disait Duras, à l'écriture ». Qu'est-ce donc qu'écrire en résistant à l'écriture ? C'est peut-être résister aux facilités du langage, à l'emportement immaîtrisé de la plume et des sens, aux écritures bavardes du moi et aux modes qui font le culturel de la littérature. C'est aussi savoir que l'écriture est elle-même une résistance, l'expérience d'une douleur vécue et d'une difficulté à « désencombrer le monde, la mémoire et les mots ». Mais résister à l'écriture, n'est-ce pas encore résister à la mort par un acte de lucidité : « on voit l'autre qui meurt / on ne se voit pas ». C'est que nous sommes souvent dans le mauvais angle.

D'où la quête obstinée de nouveaux points de vue, d'un regard toujours neuf, d'une « saisie d'un autre angle », comme disait Cocteau, cet inventeur d'anges hanté par l'invisible. C'est peut-être aussi ce qui explique la passion pour les arts plastiques qui anime la recherche de Denise Desautels et la fait tant écrire avec des artistes. Il est né de cette longue fréquentation l'acuité d'un regard qui fait la force d'un langage, une puissance inédite du visuel dans les mots. Et quand nous lisons Denise Desautels il arrive parfois que notre écoute se mette à voir. A noir.

 

Pascal Maillard

 

 

 

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