Laurence Breysse Chanet, Prix de traduction Nelly Sachs

Le Prix de traduction Nelly Sachs est aujourd’hui associé aux Rencontres européennes de Littérature à Strasbourg.

Laurence Breysse Chanet © Acel Laurence Breysse Chanet © Acel
Le Prix de traduction Nelly Sachs est aujourd’hui associé aux Rencontres européennes de Littérature à Strasbourg. Fondé à l’initiative de Maurice Nadeau, directeur de la Quinzaine littéraire, il récompense depuis 1988 les qualités remarquables d’un travail de traduction, indépendamment de la notoriété ou du professionnalisme du traducteur. Il peut être aussi bien débutant que renommé. Ce critère fait toute la valeur du Prix Nelly-Sachs qui rend aussi hommage à une grande poétesse et garde vive la mémoire de cette femme admirable qui échappa de peu au nazisme, traduisit pour survivre et réinventa dans ses nuits d’exil la langue de ses bourreaux. Traduire la poésie, écrire le poème furent d’une même main.

Les Rencontres de Strasbourg rendront hommage à la lauréate 2010, Laurence Breysse Chanet, pour sa traduction de Don de l’ébriété (Arfuyen, 2011) du poète espagnol Claudio Rodriguez. Marjolaine Piccone qui animera cet hommage offre aux lecteurs de Mediapart une présentation du poète et de sa traductrice.

Laurence Breysse Chanet et Claudio Rodríguez :

une double « émanation de la vie »[i]autour de Don de l’ébriété

 

 

Laurence Breysse Chanet, agrégée d'espagnol et maîtresse de conférence à l’Institut d’Études ibériques et ibéro-américaines de l’université de la Sorbonne-Paris IV, nourrit une passion pour la littérature – et plus particulièrement la poésie hispano-américaine. Élève de l'Ecole Normale Supérieure, elle se consacre très tôt à la traduction. En témoigne la parution en 1990 d'une traduction exhaustive des trois premiers recueils du poète valencien Jaime Siles, appartenant à la génération dite des Novísimos.

Elle a soutenu en 1992 une thèse de doctorat sur l'oeuvre du poète espanol Manuel Altolaguirre, intitulée « L'écriture itinérante de Manuel Altolaguirre. Poésie et poétique». Un sujet qui préfigurait déjà cette passion pour les poètes « en mouvement », et plus particulièrement pour ce promeneur solitaire qu'était Claudio Rodriguez.

Parallèlement à ses travaux de recherche, elle fait partie du comité de rédaction de la revue de poésie Polyphonies de 1986 à1997, pour laquelle elle traduit de nombreux poètes de langue espagnole, notamment Amparo Amorós, Jaime Siles, Vicente Aleixandre, Rafael Alberti, Federico García Lorca et Claudio Rodríguez. Se dégage alors nettement un vif intérêt pour la poésie du XXe et XXIe siècles. Signalons un ouvrage écrit en collaboration avec Ina Salazar et Henry Gil, intitulé Ecrire sur la poésie (paru en 2005) qui revient sur les enjeux de cette démarche : au fil des témoignages de ces hispanistes, on découvre toute la difficulté d'écrire sur la poésie et de persister dans la lecture, l'analyse et l'étude de ce genre si singulier et mouvant. Émouvant aussi.

Ces dernières années, ce sont trois grands poètes qui passionnent Laurence Breysse-Chanet : les Espagnols Antonio Gamoneda (auteur de la préface inédite de Don de l'ébriété) et Claudio Rodríguez, ainsi que le cubain José Lezama Lima (pour le centenaire duquel elle a organisé à l’Université de Paris IV un colloque international les 28 et 29 mai 2010).Elle a publié et présenté un ensemble de traductions du grand poète cubain dans la revue Europe et dont Patrice Beray rendait compte récemment.

Ces trois poètes ont en commun de ne pas pouvoir être associés à une « génération » ou un mouvement : ils ont évolué en dehors des codes littéraires de leur époque, et pour cela n’ont été parfois reconnus que tardivement. Mais si l’éclat inédit de leur poésie a rayonné au-delà des écoles et tendances, c’est bien parce que leurs oeuvres ont déjoué les attentes formatées du public et des critiques.

 

Artisan d’un renouveau en marge – et en marche -, Claudio Rodríguez interpelle la traductrice par son œuvre aussi précoce que fulgurante. Et mystérieuse aussi. Laurence Breysse-Chanet le qualifie d’ailleurs « d’homme étrange ». Car Rodríguez n’a que 17 ans lorsqu’il compose Don de la ebriedad et sa poésie se nourrit déjà de tensions, d’altérités et d’ambiguïtés fécondes : en témoigne ce lyrisme à la fois explorateur et clairvoyant, chantant la nature et le plaisir qui découle de la contemplation, tout en n’excluant pas l’ombre de la finitude qui plane sur chaque paysage.

 

Claudio Rodríguez Garcia naît en 1934 à Zamora, en Castille-et-Léon. Il décèdera à Madrid en 1999. D'origine modeste, il est toutefois élevé dans l'amour de la poésie par son père. Son enfance passée dans la nature à la campagne laisse une empreinte profonde dans ses pensées mais son adolescence est brutalement marquée par la mort de son père et les années noires du franquisme : il se réfugie dans la lecture et les longues marches à travers champs.

Il apprend alors le français et le latin puis se plonge dans l'oeuvre de Rimbaud, qui aura une influence décisive sur sa poésie. Suivent Baudelaire, Verlaine et les mystiques espagnols légués dans la bibliothèque paternelle. Se distingue peu à peu chez lui le plaisir de l'observation, intrinséquement lié à ses longues balades, et de la contemplation. Le jeune flâneur (re)cueille des voix au fil de ses promenades.

Vers 14 ans, il écrit ses premiers poèmes, ce qui atteste d'une maturité poétique extrêmement précoce. En 1951, il part vivre à Madrid pour étudier la philologie romane et, un an plus tard, à 18 ans, il reçoit le Prix Adonais pour son recueil Don de la ebriedad qui attire l'attention des plus grands, tel Vicente Aleixandre qui se déclare impressionné.

En 1958, il publie Conjuros et rejoint l'Angleterre, terre d’asile, après qu'il a obtenu son diplôme en philologie. Il obtient alors un poste de lecteur à l'université de Nottingham puis à Cambridge : ce qui lui permet de découvrir les romantiques anglais.

De retour à Madrid en 1964, il se consacre à l'enseignement. Mais sa soeur est assassinée et sa mère décède à son tour un an plus tard. C'est la période la plus tragique de la vie du poète. En 1965, il publie Alianza y Condena qui obtient le Prix de la Critique. Parallèlement ses traductions de T.S. Eliot dévoilent tout son intérêt pour la poésie européenne.

Les années 70 asseoient la renommée de Claudio Rodríguez : en 1976, il publie son quatrième recueil Elvuelo de la celebración, en 1983 il se voit offrir le Prix National de Poésie pour sa première anthologie Des demis poemas qui regroupe ses quatre premiers recueils, en 1987 il devient membre de la Real Academia, et en 1993 il publie son ultime recueil Casi una leyenda. Il remporte consécutivement le Prix Prince des Asturies des Lettres et le Prix Reine Sofia de Poésie Ibéro-américaine.

Ainsi Claudio Rodríguez se distingue dans cette seconde moitié du XXe siècle par son affranchissement de la poésie sociale, du contexte stérile et violent, au profit d'une poésie du renouveau et de la lumière, une poésie en marche qui a voulu faire du Connu un Inconnu, selon Antonio Gamoneda.

 

Don de la ebriedad est un livre de lumière, le poète étant sans cesse en quête de cette clarté duelle : naturelle et symbolique, cosmique. Dans cette illumination si rimbaldienne fusionnent le sujet, le monde et la poésie. Mais soudain, à l’ivresse de cette contemplation –quasi mystique- de la Nature s’oppose la prise de conscience d’une finitude. A l’élévation où, selon Laurence Breysse-Chanet, « le corps et le poème voudraient être hostie, pure offrande au monde »[ii], succède invariablement la chute, la sanction de l’éphémère. Ainsi, ce va-et-vient entre la création et la destruction –jamais effectives mais bien plutôt réversibles- de l’être, du monde et du poème, réinvente constamment la voix en d’autres voix.

 

« Le poème est inexorable (…) sa traduction est falsification ,[iii] écrivait Rodríguez. Et pourtant, LaurenceBreysse-Chanet a entrepris cette démarche de compréhension et de transmission, de réécriture aussi. En effet, traduire n’est pas imiter, mais peut-être davantage adapter, ciseler un nouveau poème qui puisse construire un rapport et inventer une tension avec l’original.

Et les dilemmes furent nombreux devant cette poésie que Gamoneda désigne dans la préface comme « un être vivant »[iv] : un être en mouvement donc, qui dissimule ses transgressions derrière une métrique apparemment régulière mais aux rythmes infiniment variés et complexes. Ainsi, dans un premier temps, Laurence Breysse-Chanet réalise un travail d’orfèvre en transformant chaque hendécasyllabe – le grand vers classique espagnol-, en décasyllabe, son équivalent français. Puis, dans un second temps, elle renonce aux assonances, pourtant présentes dans la majeure partie des chants, parce qu’elle a décelé dans cette métrique rigoureuse, ce qu’elle nomme une « brèche »[v] : deux fragments font l’impasse sur la rime. Et la traductrice voit dans ce choix l’appel contenu de la liberté. Elle décide d’affranchir un peu plus la parole poétique, nous permettant d’entendre par exemple ceci :

 

 

(…) les ombres ainsi

offrent leur lumière, l’offrent tant et tant

que le matin jaillit sans commencer

ni finir, éternel dès le couchant[vi]

 

 

 

Marjolaine Piccone

 

Marjolaine Piccone est doctorante à l'Université de Strasbourg où elle travaille sur l'héritage de la poésie baudelairienne dans la poésie contemporaine espagnole. Ses recherches sont étroitement liées à la pratique de la traduction littéraire.

 

 


[i] A. Gamoneda, « Claudio », préface à Don de l’ébriété, p 8.

[ii] L. Breysse-Chanet, « L’ivresse et la clarté du chant (sur la poésie de Claudio Rodríguez)», p 8.

[iii] C. Rodríguez, « Claudio Rodríguez o la influencia de todo », entretien de Federico Campbell, La otra palabra, Escritos en prosa, Tusquets, 2004, p 224.

[iv] A. Gamoneda, « Claudio », préface à Don de l’ébriété, p 7.

[v] L. Breysse-Chanet, « Vers le cantique de juin », Don de l’ébriété, p 26.

[vi] C. Rodríguez, Don de l’ébriété, p 39.

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