«Un grand poète» nous a quittés. Hommage à Bernard Vargaftig

Bernard Vargaftig a lutté toute sa vie contre la peur. Il est mort ce 27 janvier à Avignon. Il nous lègue une œuvre abondante et précieuse, constamment en quête de «l’énigme du vivant». Sa voix ne nous quittera pas.

Bernard Vargaftig a lutté toute sa vie contre la peur. Il est mort ce 27 janvier à Avignon. Il nous lègue une œuvre abondante et précieuse, constamment en quête de «l’énigme du vivant». Sa voix ne nous quittera pas.

 

A Bruna et Cécile.

Les poètes sont aujourd’hui des inconnus. Notre époque leur fait trop peu de place. Je ne sais plus qui a écrit : « Dites-moi ce qu’une société fait de ses poètes et je vous dirai ce qu’elle vaut. » Même les célébrations peinent à rendre compte des œuvres et à favoriser leur diffusion.

Bernard Vargaftig dut attendre longtemps avant que son œuvre ne fût vraiment reconnue et enfin découverte par ce trop petit lectorat qui est encore soucieux de poésie vivante. Y ont contribué le Prix de l’Académie Mallarmé qui lui avait été décerné en 1991, puis, en 2008, les Rencontres européennes de Littérature à Strasbourg où il reçut le Prix Jean Arp. La même année un colloque international à Cerisy montrait enfin l’ampleur de cette œuvre unique alors qu’était éditée une anthologie significative de ses poèmes, accompagnée d’un très beau film réalisé par Valérie Minetto et écrit par la fille du poète, Cécile Vargaftig. Aujourd’hui que sa voix nous manque tant, ce coffret livre-DVD est devenu infiniment précieux. On peut le découvrir ici et voir le début de ce film intitulé très simplement Dans les jardins de mon père. Ce n’est pas un documentaire, c’est le poème d’une vie, une vie faite poème.

Aragon ne s’était pas trompé en 1975 quand, dans un article de L’Humanité, il écrivit que Bernard Vargaftig était « un grand poète ». Mais déjà dix ans auparavant, quand il choisit de présenter quelques jeunes poètes au Théâtre Récamier, son jugement est très sûr : il soutient Bernard Vargaftig. Le jeune poète prendra rapidement une distance d’avec le surréalisme et la facilité de ses images et conservera une liberté et une posture critique à l’égard des idéologies. Il deviendra l'ami de peintres et plasticiens avec lesquels il concevra de nombreux livres d’artistes : Olivier Debré, Colette Deblé, Rustin, Germain Roesz, Michel Steiner et bien d’autres encore. Parmi les cinquante livres de poèmes que Bernard Vargaftig publiera, on compte pas moins d’une vingtaine de livres d’artistes, livres rares parus chez de petits éditeurs, à petit tirage, et dans lesquels se construit ce dialogue mystérieux entre image et langage, poètes et plasticiens, dialogue dont Bernard Vargaftig disait qu’il ne cesse d’enrichir la pensée. Les images des peintres participent dans son œuvre d’une éthique et d’une politique du sujet : « J’ai appris avec les peintres, dit-il dans un entretien, à tenir, à travailler, à résister. »

Tenir et résister devant la peur, résister à la peur du dehors et en soi, Bernard Vargaftig ne le put qu’avec ses mots. La clandestinité de l’enfant juif réfugié dans le Limousin, entre six et onze ans, a déterminé une force et une fragilité d’être, dont le poème fournit comme l’enregistrement sismographique. Bernard Vargaftig ne cessa de vivre et de dire sa stupéfaction d’être encore là, d’avoir échappé au destin promis à des millions de juifs dans le crime de masse le plus impensable du XXe siècle. Tel est l’un des objets de L’Aveu même d’être là, un vers d’Eclat & Meute (Action poétique, 1977) qui donnera son titre à l’anthologie de 2008. Cet aveu a trait au plus intime d’une histoire personnelle et qui pourtant, par le poème, vaut pour toutes les vies. Celles qui ont été prises, et les nôtres, encore aujourd’hui. Ce dont témoigne, par exemple, le premier poème du recueil Orbe (Flammarion, 1980) :

Rien ni la neige

Gouffre après gouffre

 

 

Et fuir et fuir

Et moi le même

 

Essence tôles

Loque au galop

 

Ce tocsin d’herbe

Autour du vent

 

L’enfant qu’on brûle

Avec les autres

Entre « Rien » et « les autres », entre l’espace blanc et nu de la peur et tous ces « autres » qu’on brûle avec l’enfant, il y a « Et moi le même », le sujet Bernard Vargaftig, l’enfant et le poète confondus, qui transforme la nature entière en cri d’alarme : « Ce tocsin d’herbe / Autour du vent ». Cri d’alarme entre « neige » et « brûle », « Rien » et « les autres ».

Ce n’est que l’enfance (Arfuyen, 2008) est le titre de l’un des derniers livres du poète, publié à l’occasion de la remise du Prix Jean Arp. Si l’on a pu dire que Bernard Vargaftig était un grand poète de l’enfance, ce n’est certainement pas au sens où l’enfance serait célébrée dans le souvenir et la nostalgie d’un paradis perdu. L’enfance est pour le poète un monde devant soi, que le poème cherche à atteindre, un espace-temps à conquérir, presque à portée de main :

Ce n’est que l’enfance

Il y a cette dévastation

Ce mot cette peur dont le manque a bougé

Que vitesse et dune connaissent

 

Quand le commencement surprend

Et jamais l’intégrité ne s’interrompt

Avec l’écho qui suit les paysages

Eboulis chaque fois si réel

 

Comme t’approcher m’envahit

Comme l’espoir nomme

L’espoir dans la blancheur d’un parfum

Où l’aveuglement ne se retourne pas

L’intégrité contre l’aveuglement pourrait définir tout un pan de la poétique et de l’éthique de Bernard Vargaftig. « Tenir, tenir debout », sa hantise, aura été à la fois une qualité du poème et le courage d’un sujet. Tout autre chose que le courage proclamé de certains en politique. Bernard Vargaftig tenait et résistait à notre époque, par ses poèmes, à la condition que ses poèmes tiennent debout. C’était pour lui, ces dernières années, sa plus haute exigence. Il me demandait souvent, comme à d’autres amis, si ses poèmes « tenaient ». Tous ses poèmes ont tenu, jusqu’aux derniers. Quand il n’a plus su si le poème tenait, il s’est tu. Et s’en est allé.

Mais le poète ne nous laisse pas seuls. Il ne cesse de nous répéter : « Voici les autres ». C’est l’un des derniers vers du recueil Orbe. Porter l’Autre et les autres toujours devant soi, telle est l’éthique de l’altérité que nous transmet Bernard Vargaftig. L’implication en est directement politique. Nommer l’autre est le premier geste qui institue l’éthicité du poème. Ainsi, c’est l’éthique qui est critique du politique, non seulement au sens où elle prime le politique, mais au sens où elle relève d’une politique du sujet et de l’individuation. Dans un entretien avec Hervé Bosio (revue NU(e), n°7, 1995) Bernard Vargaftig disait ceci : « L’engagement touche à ce qui est le plus intime, à l’éthique, aux exigences de l’Art. » Ainsi qu’il le dira dans le film de Valérie Minetto,  Bernard Vargaftig savait d’expérience qu’« il n’y a pas d’artiste dégagé ».

Pascal Maillard

Le 29 janvier 2012

Addendum du 30 janvier :

Je parcours nuitamment l’œuvre de Bernard Vargaftig et je dénombre les livres qui sont aujourd’hui épuisés. Ils sont nombreux, trop nombreux. Bien que cette oeuvre soit de premier plan et que beaucoup le reconnaissent, on doit déplorer qu’aucun grand éditeur n’ait fait à ce jour son travail en publiant au moins quelques-uns des recueils les plus importants de Bernard Vargaftig, pour les rendre enfin accessibles au plus grand nombre. Quand donc le directeur de la collection Poésie chez Gallimard daignera-t-il porter son regard de poète sur cette œuvre, en oubliant un instant les critères de rentabilité ?

L’édition de la poésie se porte mal. Les oeuvres vivent aujourd’hui, pour l’essentiel, grâce à des petites maisons d’édition et à des réseaux d’amitiés entre artistes et éditeurs. L’oeuvre de Bernard Vargaftig leur doit beaucoup. Elle leur doit même d’exister. Je pense en particulier à Claire et François Poulain des Editions Collodion. André Dimanche, Obsidiane, Le Temps volé, Arfuyen et d’autres constituent cette micro-société d’amis qui a permis à l’œuvre de se développer. On peut se dire qu’il y a là quelque chose de très beau, comme le miracle de l’amitié en art. Mais il faut aussi dire que d’autres éditeurs ne font plus leur travail et manquent terriblement de courage. La Véraison, le second recueil de Bernard Vargaftig, fut publié chez Gallimard.

Il y a encore une autre injustice, une chose invraisemblable. Bernard Vargaftig est l’auteur de deux anthologies, La poésie des Romantiques (Librio, 2004) et Poésies de Résistance (J’ai lu, 1994). Cette dernière est épuisée depuis fort longtemps et non rééditée. Or ce petit livre est un véritable trésor, par la qualité et la rareté des textes choisis et la beauté de la présentation écrite par Bernard Vargaftig. J’en recopie le début ci-dessous, en pensant à une poétesse iranienne en exil dans notre pays.

 

Tout poème est un acte de résistance

 

« Ecrire un poème, c’est toujours engager son être et son existence. Comme le font les amoureux quand ils parlent.

Comme, à certains moments essentiels de notre vie, nous le faisons tous en affirmant notre insoumission et notre refus, ou, au contraire, l’acquiescement qui nous anime.

Il arrive que le poète voie se confondre son sort le plus intime avec le sort de ses semblables. Il arrive que ses propres sentiments, que sa vie même soient mis en péril parce que des valeurs telles que la liberté ou la justice sont mis en danger.

Il est arrivé, et il arrive, qu’écrire et publier un poème aient coûté la vie à son auteur, parfois la liberté, et beaucoup de poètes ont connu et connaissement l’exil.

Il est arrivé, et il arrive, que diffuser ou simplement lire un poème expose aux mêmes risques.

L’histoire, en effet, nous rappelle souvent qu’écrire et lire de la poésie sont un même acte qui, parce qu’il s’agit du langage, met en mouvement aspirations et rêves, et notre façon d’être au monde, et de refuser ce qui y est intolérable. »

 

Bernard Varfaftig, Poésies de Résistance, Anthologie, J’ai lu, 1994.

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