Que viennent faire les multinationales au collège?

Fondée par Philippe Korda, le président d’une entreprise de conseil en management, formation et communication, l’association Energie jeunes se déplace depuis quelques années gratuitement dans de nombreux collèges d’éducation prioritaire afin de lutter contre le décrochage scolaire. Louable intention (en ces temps d’austérité) saluée par le chef de l’Etat en personne le 24 juin 2014.

Fondée par Philippe Korda, le président d’une entreprise de conseil en management, formation et communication, l’association Energie jeunes se déplace depuis quelques années gratuitement dans de nombreux collèges d’éducation prioritaire afin de lutter contre le décrochage scolaire. Louable intention (en ces temps d’austérité) saluée par le chef de l’Etat en personne le 24 juin 2014.

Qui sont ces bénévoles censés prêcher la bonne parole? Pour beaucoup d’entre eux, ce sont des collaborateurs d’entreprises partenaires, des salariés de L’OREAL, Orange, EDF, Nestlé et autres qui en effectuant des donations bénéficient au passage de publicité à faible coût et de réduction d’impôts. Un programme de quatre heures est proposé aux élèves qui se voient remplir un questionnaire de satisfaction à la fin. La brochure de l’association s’appuie sur cette évaluation immédiate bien peu scientifique pour se féliciter des effets positifs, voire miraculeux («91% des élèves déclarent qu’Energie jeunes les a décidés à travailler davantage»), de son action.

Quel est leur message? Qu’il est «possible pour tous de réussir», que «tout est une question de volonté», qu’il faut être «des guerriers, de vrais guerriers» (mot répété à maintes reprises lors de l’intervention à laquelle j’ai assisté). Ainsi une jeune femme est-elle citée en exemple car elle, qui n’avait que l’ambition de devenir infirmière, a réussi au prix d’une lutte sans relâche à devenir chef de la communication chez Orange (!). Les enfants accueillent favorablement ce discours: ils ont besoin qu’on leur donne de l’espoir. Et ils se sentent renforcés dans l’idée que la seule vraie réussite est celle qui se mesure à l’importance du salaire. Moi, leur enseignante, qui essaie difficilement de les faire s’interroger sur d’autres valeurs: celle de l’entraide, du bien collectif, je reste sans voix.

Les vingt ans passés en prison de Nelson Mandela sont eux présentés comme un échec. Car il ne sert à rien de se lamenter sur ce que l’on n’a pas.». Et cela tombe bien car justement mes élèves de 4ème du quartier des Quatre-chemins qui écoutaient à ce moment-là auraient pourtant bien de quoi se lamenter. Ils vivent, pour beaucoup, dans des conditions très précaires et risquent, si rien ne change, d’être victimes de discrimination à l’embauche à cause de leur origine territoriale. La puissance publique investit beaucoup moins pour leur éducation (en tant qu’enfant du 93) qu’elle ne le fait pour celle d’un enfant parisien (47% de moins d’après le rapport de la cour des comptes 2012). Et l’an prochain, alors que leur établissement sera classé REP+, et que le Ministère ne cesse de répéter que l’éducation dans les quartiers difficiles est sa priorité, rien n’est proposé qui permette d’améliorer leurs conditions d’apprentissage. Au contraire, bien que les effectifs ne le justifient nullement, il est prévu de fermer deux classes! Dans un tel contexte d’injustice sociale, on comprend combien il est urgent pour l’Etat d’introduire ce genre d’associations dans la sphère scolaire: la réussite doit être individuelle, elle ne doit surtout pas être le fruit d’un combat collectif. Gênants sont ces parents d’élèves et ces enseignants de Bobigny, d’Aubervilliers, de Saint-Denis ou d’ailleurs qui luttent en ce moment ensemble pour obtenir un plan de rattrapage des moyens affectés dans le 93, moyens qui n’ont cessé de baisser depuis plus de dix ans jusqu’à se réduire à peau de chagrin.

Et qu’importe si ce discours libéral culpabilisant du «qui veut peut» abîme encore l’image de soi de ces enfants en les rendant à long terme responsables de leur échec (car je doute que ce discours suffise à faire baisser le taux de chômage). Seule l’urgence compte. Culpabiliser et criminaliser (les élèves du 93 ne sont-ils pas souvent traités comme des terroristes potentiels?) ceux à qui on donne trop peu a depuis longtemps été la seule réponse qui a pu leur être apportée.

L’Etat choisit donc de se désengager de l’Ecole. Il n’investit plus dans l’avenir. A l’heure où l’on s’interroge sur les moyens du vivre-ensemble et à l’aube de choix cruciaux concernant la survie de la planète, il renonce à faire de nos enfants de futurs citoyens critiques capables de s’interroger sur le monde et de cohabiter en harmonie. Il laisse de grandes entreprises s’immiscer dans sa mission (ce que la future réforme des collèges prévoit de renforcer largement) et en faire des «guerriers» obsédés par la seule réussite individuelle. Et nous, nous fermons les yeux sur les injustices qui ne cessent de croître chaque année, en partie à cause de la quête effrénée du profit de ces mêmes entreprises. Et nous laissons disparaître le sens du lien social. Comment croire que cela ne nous explosera pas au visage?

Marlène Prada, enseignante de Lettres modernes

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