Madame, vous êtes de quelle origine?

« Madame vous êtes de quelle origine ? » ; « Madame, votre nom ne va pas avec votre tête ! » ; « Madame, vous êtes arabe ? ». J’y ai le droit chaque année. Voilà ce qui arrive lorsqu’on a un nom d’origine maghrébine et pas le physique qui va avec, selon mes élèves - et selon la société aussi, d’ailleurs.

« Madame vous êtes de quelle origine ? » ; « Madame, votre nom ne va pas avec votre tête ! » ; « Madame, vous êtes arabe ? ». J’y ai le droit chaque année. Voilà ce qui arrive lorsqu’on a un nom d’origine maghrébine et pas le physique qui va avec, selon mes élèves - et selon la société aussi, d’ailleurs. Ils ne comprennent pas que je ne veuille pas leur donner d’informations à ce sujet. En général,  je leur réponds que je ne leur demande pas leur carte d’identité pour entrer dans ma salle de classe. Je suis une femme, professeure de Français et d’Histoire-géographie, point. Eux, jeunes adolescents, sont mes élèves. Et j’ajoute qu’il faut dépasser les apparences car nous sommes bien plus qu’un nom, une couleur de peau ou un quartier malgré tout ce qu’on entend à la télé.

Je viens du même milieu qu’eux, j’ai grandi dans une cité du 94 avec son lot de violences,  et ces questionnements ont jalonné mon parcours. Bien plus tard, ils m’ont renforcée dans l’idée qu’enseigner en « Zone Prévention Violence » (critère spécifique pour les Lycées professionnels et qui ne sert pas à grand-chose puisqu’on a très peu de moyens humains et matériels) avait pour principal objectif de permettre à mes élèves de trouver leur légitimité à réussir en leur permettant de construire leur propre identité.

Cette année, avec mes secondes Bac pro Métiers de la Relation aux Clients et aux Usagers - dites Secondes MRCU, classes les plus difficiles de l’établissement car c’est souvent une orientation non choisie - j’ai décidé de démarrer avec le roman de Susan HINTON, Outsiders, publié en 1967 aux Etats-Unis. C’est un test. J’ai découvert cette œuvre l’année dernière et j’ai bossé une partie de l’été dessus pour l’intégrer aux programmes officiels en vigueur. Point important : c’est une jeune fille qui écrit sur des garçons. Ce n’est pas la même période, ni le même pays, ni le même monde puisque la ville moyenne américaine décrite est exclusivement blanche. En revanche, cette œuvre met en scène et décrit un univers injuste et violent, univers proche de celui de mes élèves. C’est à travers le regard d’un jeune adolescent qu’ils vont découvrir les rivalités entre deux bandes de garçons : les Socs (jeunes issus de la bourgeoisie, bien sapés, possédant de belles voitures et qui ont pour loisir principal la bagarre) et les Greasers (jeunes issus des classes populaires, aux cheveux gominés et blousons noirs, ayant quitté l’école tôt, travaillant et sachant se battre). C’est un roman d’apprentissage dans lequel le héros, un greaser, va construire son identité, déjà différente de celle qui domine son milieu. Il n’aime pas la violence et aime lire. Aussi comment va-t-il s’en sortir ? Quels choix va-t-il faire ?

 

Cela fait un mois que nous travaillons dessus. Après la distribution des livres, outre les premières remarques sur le prix- « Quoi, 6 euros pour un livre ! C’est trop cher ! Ils sont oufs dans ce lycée d’acheter ça pour nous ! »- les élèves ont vraiment pris du plaisir à manipuler l’ouvrage, à le sentir et sont devenus très exigeants quant à son aspect : il faut qu’il reste neuf ! En dehors de ces réactions, qui illustrent leur sentiment d’illégitimité à se représenter comme des élèves comme les autres, la lecture et l’analyse du livre sont riches d’échanges sur ce qu’on est, sur le rôle qu’on joue dans le milieu dans lequel on évolue, sur les injustices, sur notre violence et sur notre sensibilité. En outre, l’identification avec le héros commence à se faire et une question émerge chez eux : comment vont-ils s’en sortir ? Quels choix vont-ils devoir faire ?

 

Calamityjane.

 

 

 

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