Les Roms, invisibles de l'école

Dans chacune de mes classes, depuis 5 ou 6 ans, il y a 3 ou 4 élèves silencieux, assis tout au fond, sages et perdus. Quel que soit le niveau, de la 6è à la 3è, ils me regardent et m'écoutent sagement. Fidèles, ils sont là, chaque année mais toujours aussi perdus. Ils peuvent aussi disparaître du jour au lendemain...

Dans chacune de mes classes, depuis 5 ou 6 ans, il y a 3 ou 4 élèves silencieux, assis tout au fond, sages et perdus. Quel que soit le niveau, de la 6è à la 3è, ils me regardent et m'écoutent sagement. Fidèles, ils sont là, chaque année mais toujours aussi perdus. Ils peuvent aussi disparaître du jour au lendemain... Parfois, l'un d'entre eux dit quelques mots, semble comprendre de petites choses. Mais le plus souvent, ils savent à peine dire bonjour, se font tout petits et ne demandent jamais rien. Des cibles idéales, en somme.

 

Ils sont parfois en France depuis longtemps, mais ne sont scolarisés que depuis peu: c'est la condition pour que leurs parents aient un logement. Éparpillés dans toutes les classes, ils se retrouvent à la récré, à la cantine, et, surtout, dehors. Là, si on habite dans le quartier, on aperçoit les filles qui portent de gros bidons et marchent jusqu’à un campement. Pendant que d’autres traînent dans la cité, jouent à la console ou au ballon, elles marchent, portent l’eau si précieuse sur des kilomètres. Elles ont 8, 10, 14 ans. Et quand elles m’aperçoivent, elles me saluent en riant, un peu étonnées.

 

Que faire face à des enfants qui ne parlent pas notre langue, pour lesquels rien n’est vraiment prévu ? Il existe pourtant des classes« FLE » (Français Langue Etrangère), mais les places sont en nombre insuffisant et surtout « l'intégration » ne dure qu'un an ou exceptionnellement deux. De fait, la plupart de nos élèves roms ne les ont pas fréquentées. Ils sont donc jetés en pâture dans le système actuel, déjà semé d'embuches et imparfait pour les élèves francophones.

Que faire face à des enfants qui ignorent la raison de leur présence, qui n’en voient pas l’intérêt? Et pour cause, rien n'est vraiment fait pour les aider à comprendre.

 

Racisme d'état

Ils ne parlent pas ou très peu le Français mais n’embêtent personne. Ils sont au contraire particulièrement discrets et respectueux. Pourtant ils subissent un racisme absolu. De la part des autres élèves d'abord (Maliens, Kabyles, Tunisiens, Algériens, Marocains, Ivoiriens…. de 2è 3è ou 4è génération). Eux aussi ont souvent des vies abîmées, un avenir sombre, mais c'est un peu un réconfort que de trouver plus miséreux. Les Roms deviennent des discriminés de discriminés. Les adultes, parents d'élèves du quartier ne montrent malheureusement pas souvent l'exemple non plus. Mais que dire des institutions (la Mairie, la police) et, bien sûr, de la très grande majorité des médias. Beaucoup de « nos » hommes politiques de « gauche » se font d'ailleurs les complices de ce racisme ordinaire. On se demande dès lors qui d'un Rom ou de Valls est le moins intégrable à la République. Il n'est en effet pas fréquent d'encourager la guerre civile quand on est censé défendre la sécurité de tous.

 

Parfois, un de « nos » Roms disparaît, englouti dans l’oubli. De toutes façons, il faisait si peu de bruit. Celui-là a été « déplacé ». Celle-ci s'est découragée de rester assise 8 heures par jour au fond de la salle. Mais ce sont les expulsions qui mettent fin le plus souvent à cette survie dans un monde sans espoir.

 

Des moyens et de l'humain

Je ne m’habitue pas à cette ignominie qui consiste à faire semblant d’accueillir des mômes qu’on ne fait que tolérer. Je ne m’habitue pas à faire cours avec, ici et là, ces enfants transparents, pour lesquels je ne peux rien. Pour lesquels « rien n’est prévu » et dont il est si facile de se désintéresser.

Il existe des solutions, simples, connues. Il suffit d’en faire le choix. Un choix politique. Ouvrir une classe FLE dans notre collège et partout où ce sera nécessaire. Accueillir tous les élèves qui en ont besoin, aussi longtemps qu'il le faudra pour leur permettre d'avoir une chance véritable de réussir. Former correctement et en nombre suffisant les professeurs. Et cesser enfin de les nier, pour commencer à les entendre, les écouter, ces minots dont les regards me hantent.

 

 

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