Prisons : le monde de l'oubli

On parle surtout des prisons quand elles brûlent ou quand elles se révoltent. Récemment, elles ont occupé quelques temps les grilles de l'actualité après qu'on ait suggèré que ce sont elles qui ont rendu possible les commandos intégristes qui ont défrayés la chronique récente.

On parle surtout des prisons quand elles brûlent ou quand elles se révoltent. Récemment, elles ont occupé quelques temps les grilles de l'actualité après qu'on ait suggèré que ce sont elles qui ont rendu possible les commandos intégristes qui ont défrayés la chronique récente. Pourtant, ce monde inconnu et discret (sinon secret) devrait être au centre des préoccupations de tous ceux et celles qui se préoccupent de démocratie et de république. L'axe de ce billet est surtout de décrire une action éducative au sein d'une prison, en partant du vécu d'une expérience. Victor Hugo disait « une école qui s'ouvre c'est une prison qui se ferme » Portrait de quelques un (et unes) qui portent l'utopie de Victor Hugo à l'intérieur même des grilles

 

On peut parler des prisons avec les statistiques élaborées par l'Administration pénitentiaire : nombre de personnes écrouées, nombre de personnes placées sous main de justice, stock des prévenus, places disponible en centre pénitentiaire. Et on peut parler de l'expérience sensible de l'enfermement et de la prison. En partant de son expérience subjective (et de la place particulière qu'elle implique) raison pour laquelle le « je » interviendra régulièrement dans cet échange, non pas pour satisfaire un besoin narcissique quelconque, mais pour insister sur ce que cette expérience peut avoir de spécifique (mon expérience sensible n'est pas forcément celle des autres intervenants, question surtout de place, mais aussi d'histoire, de conception du monde, de choix éthiques, politiques, culturels)

 

L'autre point sur lequel il conviendrait d'insister c'est que la prison est un monde, le monde de l'enfermement. Celui ci regroupe plusieurs catégories d'acteurs, différents de par leur position, mais partageant le même univers. Les détenus bien entendu (ils n'ont pas le choix de toute façon), mais aussi le personnel de l'administration pénitentiaire, surveillants, intervenants sociaux (le SPIP, service pénitentiaire d'insertion et de probation) et hiérarchie (c'est un monde très hiérarchisé sur le modèle de l'armée ou de la police) Évidemment, leur position n'est pas du tout la même, dans la mesure où ils rentrent le soir chez eux, loin de la prison et de ses avanies. Et qu'ils peuvent quitter l'administration à tout moment, même si en ces temps de chômage généralisé, ce ne soit pas si facile. Enfin, il y a tous les « intervenants extérieurs », éducation nationale en tête mais aussi intervenants associatifs professionnels et bénévole.

 

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Mon expérience personnelle est celle là, je suis intervenant extérieur bénévole pour une association s'occupant de donner une formation en informatique aux détenus dans un contexte de réinsertion personnelle et professionnelle. Je suis bien conscient que ma position est évidemment la plus confortable, en me laissant une part de liberté qui n'est pas celle des autres catégories citées. Évidemment, je suis tenu à certaines règles de confidentialité (concernant en particulier les identités des différents individus rencontrés en prison, par exemple) sans compter que mon activité associative est suspendue au bon vouloir de l'administration pénitentiaire (qui jusque là n'a pas fait défaut), ce qui implique le respect de règles minimum dans la remise en cause éventuelle de son action. Sans oublier, bien entendu, la charte de déontologie qui régit l'ensemble des intervenants de la prison, qu'ils dépendent ou pas directement de l'administration pénitentiaire

 

Le monde de l'enfermement est justement régi par un ensemble de règles de toutes natures et de toutes origines, de codes et de procédures. Aux nombreux règlements écrits, aux processus administratifs se rajoute encore les règles non écrites sans compter le degré de complexité accru apporté par l'interprétation de ces multiples règles par l'ensemble de la chaîne de commandement

 

Cette complexité est ressentie différemment selon le type de prison. L'administration pénitentiaire distingue deux sortes d'endroits d'enfermement, la maison d’arrêt et la prison pour peine. La première concerne théoriquement les détenus en préventive (donc formellement innocents) ou condamnés à une courte peine (dont le reliquat doit être inférieur à un an) De fait, elle concerne également les détenus définitivement condamnés en attente d'affectation. Les prisons pour peine sont de deux sortes : centre de détention (pour les détenus considérés comme présentant les meilleures chances de ) ou maison centrale (concernant les lourdes peines, plus de 15 ans) Dans la région parisienne (où je réside), la Santé, Fleury-Mérogis et Fresnes sont des maisons d’arrêt, Melun un centre de détention et Poissy une maison centrale. Dans ces trois types de lieux, la gestion des détenus est complètement différente, et les détenus eux même ne sont pas du même monde. Un des premier aspect qui fait une différence essentielle entre ces trois lieux sont les conditions de détentions.

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D'une façon totalement paradoxale, ce sont les « présumés innocents » et les condamnés à une courte peine qui subissent les conditions de détention les plus éprouvantes. En effet, ce sont les maisons d’arrêts qui sont concernées au premier chef par des conditions de détention indigne d'un pays comme la France. En premier lieu, la surpopulation carcérale concerne uniquement les maisons d’arrêt, les maisons pour peine disposant d'un « numerus clausus » interdisant par principe la surpopulation et respectant le principe de l'enfermement individuel (qui est une réglé (jamais respectée) légale depuis 1875. Elle est repoussée de moratoire en moratoire depuis cette date. Le dernier est arrivé à échéance en 2014. Que des détenus choisissent de cohabiter dans une cellule de 9 m2 est un choix qui peut sans doute leur être laissé. Qu'on oblige des détenus a vivre à trois (voir à 4) dans la même surface est un scandale absolu, surtout si on y ajoute l'absence totale de toute intimité (par exemple il est interdit d'avoir des toilettes fermées, pour raison de sécurité : si vous voulez faire vos besoins, c'est devant la chambrée) les problèmes d’hygiène (par exemple la Santé avant réfection en cours disposait de si peu de douches que celle ci était mensuelle) le manque de soin.

 

Tout cela pèse effectivement sur l'ambiance générale du lieu. On le constate dés l'entrée en détention : les lieux sales, le mauvais entretien des parties communes, une pièce d'activité pas vraiment aux normes de sécurité du XXI siècle (ni du XX d'ailleurs) Il y a d'ailleurs une grande différence selon les lieux : il y a des prisons énormes (Fleury-Mérogis est la plus grande prison d’Europe et regroupe 6000 prévenus) des prisons « historiques » (Fresnes pose des problèmes assez insoluble au niveau du foncier, car une bonne partie y est classée « monument historique » et ne peut être modifié) des prisons laissé dans un état d'abandon assez problématique (La Santé à Paris, Les Baumettes à Marseille) ou des prisons extrêmement modernes et « sécuritaires » qui sont réputés auprès des détenus pour leur ambiances froides et glacées, inhumaines Mais l'expérience de ces différents lieux est commun sur l'expérience des grilles, des multiples contrôles (plus ou moins tatillon selon le lieu et l'époque) Le bruit (les grilles qui se referment, les cris dans les cellules, une ambiance sonore ou l’atmosphère « prison » se reconnaît immédiatement)

 

La grande honte des conditions de détention est un débat récurrent depuis un certain nombre d'années, et revient régulièrement sur la sellette. On se souvient encore du scandale causé par la parution de l'ouvrage « médecin chef à la santé » par Véronique Vasseur. Il faut cependant admettre une certaine volonté de l'administration de faire cesser les cas les plus problématiques, sans forcément que les résultats y soient. C'est que la prison est un problème qui dépasse largement son administration. Mais la situation est plus compliquée qu'on pourrait l'imaginer à l'extérieur, un certain nombre de surveillants dénonçant régulièrement le « laxisme » de l'administration en général et du ministère de la justice (surtout depuis que madame Taubira y officie), sans compter le jeu troubles de certains syndicats. Il y a même quelques « vieux détenus » pour défendre le même genre de positions. J'ai fréquenté (pour la même association qu'aujourd'hui) la prison de la Santé juste avant la publication du « livre scandale ».

 

Les différents protagonistes de la vie en prison sont tous pris dans un destin commun qui les unit sans pour autant gommer les différences de place et de traitement. Entre détenus, personnels pénitentiaires et intervenants extérieurs, les rôles sont à la fois figés (chacun est « à sa place ») et ouverts a la complexité.

 

Les détenus représentent une palette de destins et de parcours paradoxale, selon les histoires individuelles souvent compliquées et chaotiques, le lieu ou on peut les rencontrer (en maison d’arrêt et en prison pour peine, les oiseaux que l'on peut rencontrer n'ont pas le même plumage) et leur situation personnelle au moment où on les rencontre. Ils sont placés dans une situation de dépendance absolue avec l'administration pénitentiaire en général et les surveillants en particulier (auxquels ils ont affaire en permanence). La « privation de liberté » dont on parle tant n'est pas uniquement d'être placé dans un lieu clos et privé de la « liberté d'aller et venir » qui nous est tellement naturelle qu'on en oublie le prix, mais aussi de dépendre en permanence de quelqu'un pour se déplacer à l'intérieur de la prison, pour ouvrir et fermer les portes (et les portes sont innombrables dans une prison, toutes munie d'une serrure dont l'ouverture et la fermeture est décidée par un fonctionnaire assermenté). Cette dépendance extrême a un corollaire, c'est l'arbitraire permanent qui peut exister dans les rapports avec l'administration pénitentiaire. L'expression qui revient comme un leitmotiv chez des détenus dès qu'on échange plus que quatre mots c'est « de toute façon, ils font ce qu'ils veulent ». Entre loi formelle, loi réelle et application de la loi, il y a toute l'épaisseur du ressenti, ce qui concerne aussi à l'autre bout de la chaîne les surveillants.

 

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Chargé de faire respecter la loi, le personnel de surveillance doit aussi faire avec les difficultés, les absurdités parfois du fonctionnement carcéral dont il sont le rouage essentiel. Les surveillants eux même sont placés dans une position impossible qui leur demande autant de force que de souplesse, parfois de diplomatie (mais c'est rare, et mal vu). Je dois avouer que si j'avais quelques préjugés avant d'arriver en prison, les principaux concernaient les surveillants qui pour moi étaient « des matons », de grosses brutes épaisses au cerveau riquiqui, marqué par un racisme latent et des idées politiques qui oscillaient entre Front National et pire encore. Il faut bien constater que si ce modèle existe, il ne constitue pas (fort heureusement) l'essentiel de la profession. Certains peuvent même être sympathiques, voir être considérés par les détenus (en général ça se traduit par l'appellation « chef » même si tous les détenus savent lire « les barrettes » qui donnent le grade du fonctionnaire) Le surveillant est tenu de respecter la « charte de déontologie » qui engage l'administration pénitentiaire, et sur laquelle il prête serment. Cela lui fait obligation par exemple de vouvoyer les détenus. Il doit normalement les traiter avec respect. Cela va sans dire, mais c'est un vrai progrès de considérer qu'il s'agit d'une obligation professionnelle. Évidemment, il y a le règlement, et l'application du règlement. Entre les deux, il y a toute l'épaisseur humaine de celui qui procède avec zèle, ou avec humanité.

 

Il y a également le personnel « social » de la prison, et son Service pénitentiaire d'insertion et de probation. Celui ci se charge plus particulièrement de la seconde mission de l'administration pénitentiaire qui est de réinsérer ceux dont elle a la charge. Il ne faut pas oublier que cette mission concerne tout autant le « milieu ouvert » que le « milieu fermé » (sur 250000 personnes placés sous « main de justice » seuls moins de 75000 sont incarcérés) Par ailleurs sur 35000 personnels pénitentiaires, 26000 sont surveillants, et plus de 4000 sont agents des SPIP. Autant dire que les Conseillers pénitentiaires d'insertion et de probation sont souvent surchargé de travail, partagés entre mille taches. Mais ils arrivent (souvent) à se rendre disponibles pour les intervenants extérieurs.

 

Enfin, parlons des intervenants extérieurs, puisque j'en suis un. En fait il y a pour moi deux sortes d'intervenants extérieurs : les professionnels, pour l'essentiel ceux de l'éducation nationale, et les bénévoles, comme moi. En ce qui concerne les bénévoles, la plupart sont des « visiteurs de prison » qui rendent un rôle essentiel concourant à l'humanisation de la prison. En général, leurs motivations sont religieuses (en tout cas tous ceux que j'ai rencontré mettaient en avant ces convictions pour expliquer leur engagement). Un autre grand intervenant associatif est le Genepi qui associe des étudiants volontaires à des activités de type lutte contre l'illettrisme, soutien scolaire, activités culturelles diverses, et le Clip, Club informatique en prison, qui existe depuis 1985 et qui utilise l'informatique dans des actions de formation et d'insertion professionnelle (la première approche de sa fonction était que la connaissance de l'informatique est maintenant indispensable pour la plupart des emplois disponibles), tout cela dans le cadre d'une « insertion par l'emploi » privilégiée comme mode d'action.

 

Un des aspects les plus importants de l'action de l'intervenant extérieur est qu'il ignore les actes qui ont conduit le public dont il a à s'occuper derrière les barreaux. Il a l'interdiction formelle de le demander aux détenus. Ceux ci peuvent bien entendu en discuter avec l'intervenant, et certains le font bien volontiers. Évidemment, ce ne sont que les cas les plus « défendables » qui sont ainsi racontés. Certains délits ou crimes peuvent être assumés publiquement (puisque l'activité se fait en groupe) d'autres beaucoup moins. Mais il en résulte que les seuls crimes qu'on a à connaître sont ceux les plus admissible par la société voir par la morale commune. Il arrive également que face à des prévenus, on en arrive à connaître leur affaire par la seule lecture des journaux (quand leur nom, qui figure sur les feuilles d'appels, est cité). Il m'a toujours semblé préférable de ne pas connaître le fait pour lequel le stagiaire (détenu) a été placé en détention. Il est vrai que c'est souvent troublant. En particulier dans des prisons pour peines, ou ne se trouvent à priori que des individus condamnés pour des faits graves, on est quelquefois étonné par certains détenus, dont on se demande les raisons de la présence. Là dessus il y a une grande différence avec les maisons d’arrêts (ou ne se trouvent en théorie que de petits délits). Quand on est dans une maison centrale par exemple, on sait que les stagiaires ne sont pas là pour défaut de permis de conduire.

 

Mes activités tournent autour de l'apprentissage de l'informatique, en petits groupes. Je dois faire avec les contraintes multiples dues aux lieux (fermés), aux moyens (qui ne sont pas considérables) et au « côté sécuritaire », une des contrainte forte de l'administration pénitentiaire. En résulte tout un tas d'interdictions, justifiées par l'exigence de sécurité : interdiction d'installer quoi que ce soit sur un ordinateur, tant en terme de matériel que de logiciel, interdiction de tout moyen de stockage de masse (de type cd rom, clé USB, disques durs externe) de matériel ou de logiciel, interdiction d'installer quoi que ce soit sur des ordinateurs scellés, interdit de pouvoir toucher à la configuration de l'ordinateur (ce qui doit être réalisé par le « correspondant informatique local », le «CLI », souvent surchargé de travail par ailleurs, et dont nos actions ne sont pas forcément ses priorités)

 

Mais il y a aussi des situations propres à nos stagiaires. Un des plus assidus de ceux qui participent à mon activité n'est pas là : il a rencontré son avocat et n'est donc pas disponible. Une de mes collègues m'explique que ses élèves sont super nerveux : après le cours, la plupart d'entre eux doivent rencontrer le JAP (juge d'application des peines) pour un éventuel « aménagement de peine » (en clair sortir de détention). Inutile de dire qu'ils ne sont pas vraiment concentrés sur le cours. Sans compter la nervosité supplémentaire apportée par « les événements ». Les différents contrôles sont d'habitude tatillons, mais avec le « plan vigie pirate renforcé » ils sont doublés, ce qui rend l'ensemble des déplacements, des contacts, des procédures encore plus longues et compliquées, s'il en était besoin.

 

La question récurrente de notre action est celle qui se pose dès lors qu'une action comporte un aspect éducatif. On ne peut pas alors ne pas poser la question du sens. Pour moi qui m'inscris dans le courant de l'éducation populaire, la question se pose : peut on faire de l'éducation populaire en prison ? Ça doit être possible, puisque le Genépi, la principale association présente en détention, se place explicitement dans cette lignée. Il est vrai que l'association avec laquelle j’agis ne se pose pas explicitement dans ce courant de pensée, mais les valeurs qu'elle défend, les méthodes qu'elle emploie et la finalité qu'elle y trouve sont tout à fait compatibles avec celui ci. D'autant qu'il y a plusieurs définitions et conceptions de l'éducation populaire, qui ne sont d'ailleurs pas forcément exclusif l'un de l'autre. Pour ma part j'ai depuis longtemps adopté cette définition de Jean Laurain, infatigable pédagogue de « l'éducation pour la paix » : « l'éducation populaire quant à elle ne peut avoir de sens et d'efficacité que si elle est  une auto-éducation du peuple par le peuple » Cela signifie qu'on considère le détenu comme maître de son destin (dans la mesure bien entendu des conditions particulières de celui ci « derrière les murs ») et comme un « citoyen » (même s'il peut par ailleurs être privé de ses « droits civiques »...) Ce qui s'oppose a deux conceptions du détenu comme individu stigmatisé, portant à jamais les traces de l'univers carcéral, ou « pauvre malheureux » qu'il conviendrais d'aider par « charité » qu'elle soit d'essence religieuse ou pas...

 

Cette situation se présente dans un cadre qui privilégie le travail d'équipe. Le plus souvent il y a plusieurs formateurs au sein d'une même prison. Ceux là échangent, se coordonnent et proposent des contenus spécifiques selon leurs capacités et les demandes. Il y a également le travail considérable effectué par l'éducation nationale. Depuis 1995 une convention lie le ministère de la justice et celui de l'éducation nationale autour d'une série de contrats d'objectifs qui placent l'éducation et la formation au cœur du principe de réinsertion. Une des priorité est la lutte contre l'illettrisme et l'analphabétisme qui frappe plus souvent en prison (et particulièrement dans les maisons d'arrêt) Mais toute une série de formations peuvent exister, jusqu'aux études universitaires.

 

Les échanges tant avec les autres bénévoles qu'avec les professeurs de l'éducation nationale peuvent être riches et passionnants. Evidemment, cela dépend beaucoup d'une relation individuelle par nature fluctuante, et on peut rencontrer tout aussi bien des situations ou la collaboration entre nos deux «  structures » est facile et enrichissante, où celles ou cela se heurte à de multiples difficultés. Il faut alors tenir compte du caractére dissimétrique des deux institutions : le Clip (Club Informatique en Prison) est une petite association, et l'éducation nationale est l’éducation nationale.

 

Évidemment, tout cela se vit dans la pratique et le quotidien. Souvent les « beaux principes » ont du mal à y être adoptés, surtout dans un univers si contraint. Dans les maisons d’arrêt, en particulier celles où le nombre de prévenus (en détention préventive) est important, les stagiaires peuvent varier de façon importante d'une semaine sur l'autre, et il est difficile de planifier à l'avance un cheminement déterminé. Évidemment, le détenu libéré ne va pas rester une semaine de plus pour terminer son module de bureautique... Et il faut dire un mot de la violence, qui est également une donnée forte de la vie en prison, et donc de notre activité. Disons que pour nous intervenants extérieurs, nous n'en recevons le plus souvent des témoignages indirects. Fort heureusement, il n'y a aucun formateur de notre association qui ait été agressé. La violence de la prison est partout : il y a une violence entre détenus (des agressions sont sinon courantes, du moins pas rares), entre détenus et surveillants (quand un surveillant se fait agresser, l'ambiance se plombe automatiquement. Et toutes les portes sont plus difficiles et plus longues à franchir) entre surveillants et détenus également (même si les agressions dans ce sens font l'objet d'un non dit) mais il y a surtout une violence diffuse de la prison elle même.

 

Cette violence n'est que très rarement (pour ne pas dire exceptionnellement) présente de façon directe dans les activités proposées aux détenus, mais elle apparaît néanmoins comme un « bruit de fond » impossible à oublier ou à dissimuler. Il y a les pressions de toutes sortes, les détenus qui peuvent demander de passer des messages (ce qui est rigoureusement interdit) ou qui testent de multiples façon l'intervenant.

 

Mais il y a aussi des satisfactions rares. Un détenu qui rentre dans un processus de libération (ce qui implique souvent un changement d'affectation) et qu'il vous explique qu'il va quitter le cours d'informatique mais tient à vous féliciter.

 

La misère est inhérente au monde de la prison. Misère économique (la quasi totalité des détenus sont des pauvres), misère sociale (ils sont en général aussi souvent des exclus, souvent avant même que de franchir la porte.) Misère culturelle (voir également le taux très fort d'analphabétisme et illettrisme). Misère affective (la plupart des détenus n'ont également pas ou peu de contacts extérieurs, la prisons coupant le peu de liens qui pouvaient subsister).

 

A cela il faut rajouter que la plupart des détenus le sont pour des petits délits, ou placés en préventive (et donc potentiellement innocents). Même si il y a eu une augmentation importante des durées d'emprisonnement sous la droite sarkozyste autant que sous la gauche hollandaise. Le taux moyen sous écrou est ainsi passé de 8 mois en 2007 a 10 mois en 2012 pour dépasser les 12 mois. La plupart de ceux qu'on croise ne le sont que pour des « petits délits » (vols, dégradations, outrages, délits routiers, violences)

 

Bien loin des fantasmes de « prison cinq étoiles » de certains, la prison représente aussi l'inconscient démocratique de nos société, le lieu de relégation qui les contient et les résume tous.

 

Depuis qu'elle a été « inventée » (la prison comme punition principale des délits et des crimes ne date pas plus de 200 ans), la prison a toujours été confrontée à la question de son manque d'efficacité (la prison comme lieu par excellence de la récidive, et la prison comme « école du crime ») . Mais ce manque d' efficacité est aussi consécutif au fait que comme institution elle est aussi fermée sur l'extérieur et sur la société, qu'elle constitue elle même le miroir de la situation de coupure radicale qu'elle offre comme destin à ceux auquel ils ont été condamné. Sans même parler de parler de « fin de la prison », vision singulièrement révolutionnaire dans un monde où l'utopie est renvoyée tristement aux échéances électorales, il convient peut être d'ouvrir les murs et de faire connaître une vérité sinon cachée, du moins fort discrète. C'est en tout cas à cette mesure que cet écrit voudrait modestement participer.

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