« Je voulais vous dire que je n’ai pas été sourd... » sous titré Éducation active et promotion sociale nous décrit les parcours contrastés et singuliers d'animateurs socioculturels en formation vu par  un de ceux chargé de cette difficile opération. Difficile car elle pose la question de la fracture sociale et culturelle qui isole la société en de multiples blocs antagonistes. En effet, si on prend au sérieux les questions liées à l'animation socioculturelles et ses enjeux,  l'éducation dans les zones de relégation sociale et ethnique qui est au cœur de l'ouvrage est souvent une source de violence latente. Elle est aussi une formidable opportunité de libération, prise à bras le corps par des stagiaires qui apportent leur vécus, leur sensibilité dans un récit émouvant et drôle. Outre qu'il nous fournit une ouverture à des milieux trop peu connus, cet ouvrage est aussi remarquable par son écriture qui combine soucis du collectif et singularité de l'individu en situation éducative.

Le livre que nous propose Jean Pierre Weyland peut être rangé dans le compartiment « récits de vie ». C'est un genre qui eut son heure de gloire, même s'il est aujourd'hui détrôné par les « auto fictions »  qui pullulent dans le monde littéraire actuel. Ce dernier genre littéraire convient mieux en fait à notre époque gagnée par un « individualisme » revendiqué, cachant mal égoïsme et cynique (« puisque les solutions collectives ont échouées, autant sauver sa peau ») au profit d’un égotisme revendiqué comme trait distinctif du 21° siècle naissant. Il se dégage de ce récit une façon de faire tout a fait originale et intéressante qui combine destins individuels et collectifs dans une « mélodie » à plusieurs voies qui posent des questions tout a fait fondamentales.

 

Quoi de plus riche, de plus passionnant, de plus nécessaire que ces questions qui tournent autour de l'éducation et de la formation ? Quoi de plus difficile aussi pour ceux confronté a cet enjeu qui s’apparente au travail de Sisyphe poussant inlassablement son rocher ? Pour entreprendre ce voyage étonnant, l'auteur part d'un point de vue singulier, celui de « l'éducation populaire » vécue à partir des méthodes « actives », toutes notions qu'il nous faut présenter rapidement :

 

L'éducation populaire est un ensemble de conceptions composites qui regroupent des courants idéologiques différents (voir opposés) marqué par le courant laïque, le catholicisme social, et des acteurs issues du mouvement ouvrier (et en particulier de la CGT) sur des convictions éducatives communes progressistes. Elles s’adressent à l’ensemble de la société, mais plus particulièrement ses couches populaires avec une conviction : l’éducation est un droit, une richesse et une libération. Elles conçoivent l’éducation hors des cadres fixés par les institutions éducatives d’état.  Les méthodes d'éducation « actives » sont elles basées sur certains fondamentaux C’est en faisant qu’on apprend à faire. L'éducation n'est pas une « affaire d'expert » ni d'autorité, encore moins d’autoritarisme. Elles répondent ainsi d'une façon potentiellement subversive a la grande question de la démocratie (qui est celle de la participation : nous savons tous qu'une démocratie ou la plupart des citoyens ne participent pas n'est qu'une caricature) Ce courant à une histoire (qu'il faudrait également présenter, mais cela mérite un billet à lui tout seul) riche et complexe, marqué par des personnalités remarquables et des « institutions » qui ne le sont pas moins. C'est justement dans une de celle là que Jean Pierre  Weyland travaille, et où j'ai eu la chance de l'avoir rencontré, les Centres d’Entraînement aux méthodes Actives d’éducation (CEMEA) qui tentent depuis 80 ans modestement mais résolument de répondre à la question posée sur un billet médiapartien par Jean Yves Cognac : « qui éduquera les éducateurs »… 

 

A l’origine, les CEMEA ont été  créé (en 1938) pour résoudre les  difficultés consécutives à l'explosion  du nombre des colonies de vacances consécutive à la loi sur les  congés payés et à la formidable poussée d'optimisme entraînée par la victoire du «  Front populaire ». Ces enthousiasmes communicatifs entraînent des dysfonctionnements criants du coté des personnels d'encadrement de ces institutions éducative, et les CEMEA sont créé dans un premier temps pour agir  sur le champ de la formation des moniteurs. Ils le firent a partir de leur double expérience, celle de la pratique  des « éclaireurs de France » (le scoutisme laïque) et de la conception de ce qu'on appelait alors « l'éducation nouvelle », dont Gisèle de Failly était alors une des plus ardente propagandiste, avant de devenir une des fondatrice des CEMEA.  Les CEMEA allaient ensuite devenir  des acteurs incontournables de l'animation socioculturelle et de l'éducation spécialisée, avec la participation de personnalités remarquables telles que Fernand Oury ou Fernand Deligny mais aussi des milliers d'humbles « militants du quotidien ». Jean Pierre Weyland est précisément un de ceux là. Son travail « impossible » consiste à former des spécialistes de l'animation socioculturelle, un des deux principaux champs d'action des CEMEA avec l'éducation spécialisé (les CEMEA ont également bien d’autres cordes à leur arc, mais nous y reviendrons prochainement).

 

Lacan dit qu'il y a trois boulot impossible : éducateur,  homme (ou femme) politique et médecin. L'ouvrage parle du premier choix (chimérique) : L'éducation est pleine de richesses et de contradiction, de moments rares et de découragements, de promesses et de mensonges. C'est tout aussi vrai dans le champ de l’action socioculturelle (qui entretient avec le premier champ des liens constants et compliqués) où une tribu d'intervenants divers tente de recréer du lien social en pensant  très fort au rocher de Sisyphe. Animateur, c'est un drôle de boulot dit on, mais former des animateurs c'est encore un boulot plus étrange nous confie Jean Pierre Weyland en nous montrant les drôles d''oiseaux qu'on est amené à y croiser : des piafs a l'air malheureux, des tigres a l'allure (modeste) de biches, des biches  a l'allure de tigre, bref, un  véritable zoo polymorphe… Jean Pierre s'y inscrit avec le zèle du converti et l'intelligence du « mec à la redresse » auquel on ne le fait pas… Sans oublier une bonne dose d'humour sans laquelle il n'est pas permis de survivre en ces environnements hostiles...

 

C'est peu dire que le boulot d'animateur est peu considéré : est ce vraiment un « vrai » travail, ou une activité de dilettante ? Beaucoup d'animateurs ont l'expérience de leur entourage ou de leur environnement familial qui leur demande quand est ce qu'ils passeront à une « vraie » activité, un job véritable.  Inutile de préciser que passé la quarantaine, on est définitivement un imposteur, face au tonton qui sévit dans l'Assurance ; celui qui travaille dans  le secteur de l'éducation nationale, sans parler de l'individu qui se vante de sa réussite dans une école de commerce réputée.

 

C'est pourtant un  vrai métier qui réclame un ensemble complet de connaissances, de savoirs et de savoir faire qu'il convient de mettre en œuvre dans un environnement de plus en plus réglementé et difficile. Toute la question de la professionnalisation du secteur se pose alors que les missions qui lui sont confiés sont soumises de plus en plus à des processus d'évaluation bureaucratique et à des tutelles administratives de plus en plus pesantes. C'est surtout une activité qui a à voir avec la question du sens.  Sans doute, aucune activité professionnelle n'en est elle tout à fait exclue, mais celle ci en est particulièrement demandeuse.  Donc  dans ce milieu, et tout particulièrement en période de formation, on est amené à réfléchir, à partir de tout son vécu, mais aussi à une palette impressionnante d'auteurs, sociologues, psychologues, historiens. On écrit aussi beaucoup : des bilans, des projets, des rapports. C'est un milieu où on se cultive abondamment, même et surtout quand il s'agit de personnes au capital scolaire initial limité. Ce qui n'a rien d'évident : non seulement on a des lacunes, mais il y a aussi le regard des autres posés sur soi. Tout formateur d'adulte sait que son activité est pourvoyeuse d'angoisses au niveau du public, de violences  plus ou moins maîtrisées même si on peut prendre un infini plaisir a participer à l'ouverture d'un esprit.  On arrive alors a la partie la plus passionnante de l'ouvrage, celle où Jean Pierre nous montre  son activité « d'accoucheur », de formateurs dans la structure dévolue aux métiers de l'animation de l'INFOP. Il y montre un sens de l'humour féroce, mais aussi une capacité à se remettre en cause qui n'est pas si répandue dans un milieu ou c'est pourtant une qualité recherchée. Mais il montre surtout des individualités remarquables, tout un résumé de l'humaine nature avec ses richesses et ses blocages, ses rires et ses silences !

 

Les CEMEA ont une qualité remarquable (et quelques petits défauts agaçants) c'est qu'ils essayent de mettre leurs discours en conformités avec leurs actes. Jean Pierre Weyland ne déroge pas lui non plus à la règle. Ce qui n'est (malheureusement) pas si courant  dans un milieu ou le double langage tend à se répandre. Une des valeurs de base de l'association, c'est d'être ouvert à tous et à toutes. La conséquence est que les formations sont largement    ouverte a ceux dont le capital scolaire (et le « capital symbolique », pour parler comme Bourdieu) est faible, voir même dans certain cas limites, inexistants.  Mais il y a souvent une folle énergie pour vaincre les obstacles. Ceux ci  sont montrés sans démagogie : le retard accumulé doit absolument être rattrapé, ce n'a rien de facile et d'évident. Et il y a bien entendu des échecs et des abandons que  les formateurs et les stagiaires  de l'INFOP CEMEA  vivent souvent très mal, en ressentant toute la violence.

 

C'est que l'ambiance de ces formations est surtout celle d'un lien humain à forte intensité relationnelle. On se nourrit d'instants forts (et l'ouvrage en contient un certain nombre), on se relie ensemble à partir de trajectoires singulières, où on vit ces circonstances rares où se révèlent la vérité d'un individu et d'une collectivité. Rien de pesant n'en vient altérer la force et la sincérité dans la description qu'en laisse l'auteur, faite  à  partir d'un récit qui y alterne éclats de rire et attention émue à de purs moments de grâce.

 

On y voit se dessiner à petites touches le paysage contrasté de l'éducation populaire, faite de richesses et de difficultés, d'ouverture à l'autre et d'incommunicabilité. Un livre utile donc, car ce secteur est gravement menacé (l'auteur n'en dit rien, mais il en connaît cependant toutes les difficultés) On pourra alors déplorer la perte de lien social, le refuge dans des solutions qui n'en sont pas par des publics en déshérence.

 

Et puisqu'il faut conclure, terminons sur un instant décisif, celui de la fin de la formation. Ce n'est jamais anodin, de finir une formation, surtout quand celle là a mobilisé tout l'individu, sans compter tous les enjeux personnel, sociaux, familiaux. Il est de tradition à l'INFOP de faire de cet instant particulier une sorte de cérémonie marquant la fin d'un épisode décisif pour beaucoup de ceux qui ont vécu cette formation comme un défi et comme une chance. Il est temps également de refermer ce livre. Les questions qu'il pose restent ouvertes. Place au débat.  

 

 

Jean-Pierre Weyland JE VOULAIS VOUS DIRE QUE JE N'AI PAS ÉTÉ SOURD Éducation active et promotion sociale Récit Éditions l'harmattan - Février 2014

 Vidéo de présentation de l'ouvrage par l'auteur :

JE VOULAIS VOUS DIRE QUE JE N'AI PAS ETE SOURD - Jean Pierre Weyland © Editions L'Harmattan

 

 

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