Participation, de l’intention à l’acte, qu’en est-il de la réalité ?

Les vacances, notamment l’été, représentent, comme je l’écrivais dans un précédent texte [i], pour de nombreux organisateurs et équipe d’animation, l’occasion de développer des projets qui sortent de la routine du reste de l’année. Un grand nombre de ces projets, éducatifs et pédagogiques, insistent sur la participation des enfants et surtout des jeunes. Cette question se pose comme une réelle préoccupation dans les discours qui prévoient l’organisation des accueils collectifs de mineurs à caractère éducatif[ii], en tout cas, aux niveaux des organisateurs et des équipes d’animation. Cependant, à y regarder d’un peu plus près, dans la traduction en actes des projets évoqués ci-dessus, cette question apparaît comme remisée au second plan derrière des aspects matériels. Il me faut préciser que si participer est à entendre au sens d’être acteur, les projets ne s’étendent que rarement sur les contours et les limites du rôle d’acteur attendu. Pourtant, des attendus existent bel et bien, comme je vais m’attacher à le montrer.

Participer est à prendre dans le sens d’être acteur ou, plus exactement, de rendre acteur. Les organisateurs et les équipes d’animation vont donc œuvrer, c’est-à-dire mettre en place une organisation, qui permette aux enfants et aux jeunes d’être acteur de leurs vacances ou de leurs loisirs, c’est-à-dire en être partie prenante, ne pas en être de simples consommateurs. Cela signifie fréquemment : choisir ses activités, s’investir dans les tâches quotidiennes et ménagères, émettre une opinion. Au-delà de ces trois points, bien d’autres exigences, si elles ne sont pas formulées, n’en existent pas moins. Cependant, je vais limiter mon propos à ces trois aspects qui, comme je vais m’attacher à le montrer, couvrent, explicitement ou implicitement, largement la question de la participation.

Le choix des activités, pour commencer, est fréquemment présenté comme l’exercice du libre-arbitre, l’expression d’un choix libre et conscientisé. Dans les faits, pour le participant, ce choix relève, trop souvent de l’acceptation de contingences organisationnelles externes. Il se pose comme s’intercalant entre deux extrêmes que sont, d’un côté, la préférence réelle du participant, en dehors de toute injonction et selon des critères qui lui appartiennent, de l’autre, l’obligation de se plier aux contraintes imposées par l’organisation et sur lesquelles il n’a pas ou peu de prise. Concrètement, les critères qui amènent à « choisir » telle ou telle activité ne sont pas toujours connus, décidés ni même maitrisés par le participant. Par exemple, le nombre limité de places, qu’il n’est pas possible de dépasser et qui, pour être connu des participants, reste fréquemment décidé par les animateurs. Animateurs qui, qui plus est, refusent régulièrement d’annoncer qui encadre quelle activité, comme si leur rôle se limitait  à constituer un apport technique, sans aucune dimension affective. À ces premières limites, s’ajoutent les décisions d’intermédiaires, notamment collectivités territoriales ou comités d’entreprise, qui imposent aux organisateurs et aux équipes d’animation, dans leurs cahiers des charges d’appels d’offres, que les participants inscrits par eux, pratiquent telle activité ou bénéficient de telle visite, parfois indépendamment du reste du groupe. De plus, le « non-choix » ou plus exactement le choix de ne pas participer n’est pas toujours prévu par les organisateurs et les équipes d’animation. Que l’activité pressentie soit complète ou qu’aucune des activités proposées ne lui plaise, il arrive qu’un participant ne choisisse pas d’activité. Le choix du participant, explicitement présenté comme une priorité, se trouve nuancé, voire contrarié, de façon implicite, par l’intervention de facteurs externes.

À l’inverse, la participation aux tâches ménagères et quotidiennes, est souvent présentée comme une contrainte incontournable, voire comme un mal nécessaire. Là, la question de la participation se pose bien plus en termes d’obligation qu’en termes de choix. À quelques exceptions près[iii], parents comme organisateurs et équipes d’animation admettent comme normal que les enfants et les jeunes participent à ces tâches. De ce point de vue, il est permis de remarquer que les tâches ménagères et quotidiennes, obligatoires, s’opposent aux activités, basées, dans les limites évoquées dans le paragraphe précédent, sur le choix. D’ailleurs et cela semble logique, les participants sont amenés à participer de plus en plus aux tâches ménagères et quotidiennes, au fur et à mesure qu’ils grandissent. Ainsi, il n’est pas rare que des adolescents participent aux courses, à la cuisine, à l’entretien de leur linge et de leur camp, tandis que des enfants d’âge maternel n’ont que leur linge sale à déposer dans le panier adéquat et la panière de pain à poser sur la table. J’ai pu remarquer à différentes occasions, que les petits, pour qui participer à ces tâches s’apparente à jouer, sont bien plus volontaires que des plus grands, qui s’y voient obligés. Il n’est pas rare que les premiers se proposent pour « aider », tandis que les seconds développent des stratégies de contournement. Pourtant, au-delà d’être nécessaires, de telles tâches sont source de nombreux apprentissages, techniques comme sociaux, y compris pour des adolescents, et permettent une plus grande autonomie pour le groupe. En effet, dépasser l’aspect corvées, laisse apparaître que s’occuper soi-même du ménage, de la cuisine ou du linge offre une très grande souplesse organisationnelle. Il suffit, pour s’en convaincre, de se remémorer les « colos à tâches tournantes »[iv], dont le principe de base était de « faire ce qu’on veut quand on veut », dès l’instant où le groupe l’avait décidé.

Dans ce sens, la concertation semble être devenue le mode de gouvernance dans bien des centres de vacances et des centres de loisirs. Concertation qui tend à s’institutionnaliser dans des « réunions d’enfants »[v]. Présentées comme des temps d’échanges, de construction, voire de décision, nombre de ces réunions se limitent à des présentations, des inscriptions et des bilans des activités proposées. Souvent pilotées par un adulte expérimenté, ces réunions se veulent permettre aux participants de se prononcer sur ce qu’ils vivent. Dans les faits, les échanges se limitent souvent à ce que le détenteur de l’autorité souhaite entendre. Au niveau de la présentation, les participants peuvent demander des précisions, dans les limites évoquées plus haut. En revanche, il est plus rare qu’ils puissent proposer une règle de jeu alternative ou, à plus forte raison, contester celle qui est présentée. Au niveau du bilan, autant le participant qui évoque un aspect positif ou déclare avoir « bien aimé » est encouragé et, chaleureusement remercié, autant celui qui soulève un point négatif ou dit ne pas avoir « du tout aimé » est invité à expliciter sa remarque, voire à se justifier. En outre, certaines réunions dérogent parfois à leurs objectifs annoncés pour se transformer en temps de rappels des règles. Une litanie d’infractions plus ou moins graves, du lancer de boulettes de mie de pain pendant le repas, au capharnaüm qui règne dans les chambres, est alors récitée à des « participants » auxquels est demandé le silence. Il arrive même que les seules paroles tolérées s’inscrivent dans le registre de la délation. Par exemple, « oui mais hier soir, c’est Jérémy[vi] qui a lancé son gant par la fenêtre », sous-entendu, en tout cas, ce n’est pas « moi », celui qui le dit[vii] et qui ne comprend pas pourquoi je me vois reprocher cela. Pour le coup, ces réunions peuvent devenir des moments de tension que participants comme animateurs préfèreraient éviter.

Avant de conclure, je me dois de préciser que les remarques que j’ai effectuées plus haut et qui viennent nuancer la volonté de participation annoncée par les organisateurs et les équipes d’animation, si elles concernent la majorité des accueils collectifs de mineurs à caractère éducatif, écartent les structures, minoritaires, qui, de par leurs projets innovants et l’adhésion de leurs équipes d’animation, instaurent, sans nécessairement l’instituer, une réelle participation. De telles structures, de par les vrais choix que les participants peuvent y poser et, surtout assumer, permettent aux enfants et aux jeunes qui les fréquentent d’être acteurs, voire auteurs, de leurs loisirs.

Cependant, mon propos ne vise pas à faire l’apologie d’une pédagogie plus que d’une autre. Il ne vise pas non plus de nier l’intérêt ou la nécessité de poser des règles et des limites dans la vie d’un groupe d’enfants ou de jeunes, en centre de vacances ou en centre de loisirs. Il se contente de relever que la question de la participation, effective, des enfants et des jeunes à leurs loisirs mérite davantage que la mise en place de dispositifs qui fonctionnent en trompe-l’œil. Vouloir que des enfants participent, c’est-à-dire, soient acteurs ou, encore mieux, auteurs de leurs loisirs, ne peut pas se limiter à la mise en place, pour la forme, d’instances. D’abord, comme nous l’avons vu ci-dessus, ces instances montrent leurs limites. Ensuite, il arrive même que de telles instances gênent ou empêchent l’instauration d’un climat d’échanges informels mais tout aussi constructifs, propices à la participation. Enfin, parce que trop souvent, plus que de participer, il est implicitement demandé aux enfants et aux jeunes de se mouler de la meilleure façon, c’est-à-dire sans trop de contestation, dans un « profil idéal ». Il s’agit d’accepter de jouer, au mieux, le rôle qu’on leur demande de tenir. Et puis participer relève, par définition, du choix exclusif du participant. Dès qu’un caractère obligatoire apparait, il ne s’agit plus de participation mais d’injonction.

 


[i] Voilà l’été, enfin l’été..., http://blogs.mediapart.fr/edition/eduquer-tout-au-long-de-lenfance/article/280712/voila-l-ete-enfin-l-ete-0.

[ii] Appellation réglementaire qui englobe l’ensemble des déclinaisons des séjours de vacances, autrefois centres de vacances et colonies de vacances, ainsi que les accueils de loisirs, anciennement centres de loisirs et patronages.

[iii] J’ai eu l’occasion de rencontrer, à l’occasion de visites de terrain, des parents, des animateurs et des directeurs qui s’opposaient à la participation des enfants ou des jeunes aux tâches quotidiennes : « les familles ne paient pas pour ça ».

[iv] Séjours de vacances dans lesquels les missions techniques et de service étaient assumées par l’équipe d’animation. Chacun son tour assurait le ménage, la lingerie, le service, voire la cuisine.

[v] Annoncé tel quel dans nombre de journées types d’accueils collectifs de mineurs à caractère éducatif.

[vi] Il s’agit d’un exemple fictif. Je n’ai pas, personnellement, eu connaissance d’un lancé de gant par la fenêtre et par un Jérémy.

[vii] L’exemple est fictif, je n’ai jamais dénoncé ni Jérémy, ni qui que ce soit d’autre, pour avoir lancé son gant par la fenêtre.

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