la balance sécurité/risque

Ma précédente édition proposait quelques idées au sujet des intérêts, et de leur évolution chez les enfants. Ces intérêts se multiplient, se diversifient, à mesure que le jeune humain accède à un monde plus large et plus varié, qu'il entre en relations avec des individus et des groupes de plus en plus nombreux, au travers d'activités toujours plus diverses. Chaque bébé humain est, ainsi, à même de devenir une personne, différente de toutes les autres, non seulement par sa dotation génétique, mais plus encore par sa biographie unique, le développement de son affectivité, et donc de ses "mobiles"; l'enrichissement de ses pratiques, donc de ses compétences.

Au long de cette histoire personnelle, il modifie son statut d'humain parmi les humains, passant d'une dépendance profonde à des participations de plus en plus étendues et diverses à la vie ensemble : de "protégé-pris en charge", il devient "invité", puis "participant" , et enfin "membre à part entière" de la fraction de son monde où il évolue. Ce développement de ses capacités de participation et d'initiative s'opère au sein d'un environnement élaboré par ses devanciers, et parmi d'autres humains, qui sont poussés par leurs intérêts individuels et de groupes. Il doit donc explorer les ressources et les dangers de cet environnement, en coopérant et en s'opposant de multiples manières à des congénères. Ses besoins, ses désirs, ses rêves rencontreront des facilitations, des ignorances, des obstacles, des oppositions. Il lui faut estimer ce champ de forces complexe, s'y reconnaître, optimiser ses chances de développer ses compétences, de multiplier ses occasions d'intiatives, et s'efforcer de diminuer le nombre et la gravité des échecs, des accidents, des risques qu'il devra affronter. Son entourage fait les mêmes calculs, infléchis en sa faveur par l'intérêt pris par les "grands" au "petit". Le Dr Guy Azémar a donné à ces calculs le nom de "balance sécurité/risque"

Le petit veut survivre et grandir. Son entourage veut, en général, la même chose, avec plus ou moins de conscience, de détermination, de compétences de pensée et d'intervention. Tous s'attendent à le voir passer de "candidat à l'humanité" à "membre du club". Cependant, les mesures d'aide et de protection qui entourent sa vie sont en même temps des restrictions de ses domaines d'initiatives, des champs ouverts à ses explorations, des projets qu'il peut se donner. Deux risques opposés : surprotégé, ou livré à lui-même, il sera rendu prisonnier de ses dépendances, ou exposé à des dangers trop grands.

Par exemple, la conquête des compétences d'autonomie des déplacements est un secteur crucial, et pour le petit, et pour ses proches, qui s'émerveillent et s'inquiètent à la fois. Passer des bras au berceau et du berceau aux bras, ne permet guère de découvrir les richesses et les risques de sa maison. Ramper, grimper, s'asseoir, se redresser sur un appui, et, suprême conquête, marcher, rendent son monde plus vaste et plus varié, plus ouvert à ses actions propres, source plus riche de savoirs et de pouvoirs. Le petit est avide de ces découvertes et de ces conquêtes ; il y déploie un acharnement admirable...et admiré.

On peut décrypter les conduites de l'enfant, et celles de son entourage humain,  à partir des notions développées ici, d'intérêts, et de balance sécurité/risque. Ainsi, on pourra identifier les ressources des uns et des autres, les règles de conduite qu'imposent et/ou s'imposent les divers acteurs, les façons de les respecter, de les tourner, de les contester, de les modifier explicitement ou implicitement.   Le degré de conscience, de vigilance,de responsabilité assumée, des uns et des autres, est très variable. Intérêts et interactions peuvent ainsi se décrire comme un réseau d'"avec-contre" (néologisme dû à Michel Bouet) de plus en plus étendu, divers, intriqué de façons complexes. Chaque humain, dans le décours de sa biographie, entreprend, choisit, décide, utilise des stratégies et des manoeuvres tactiques, en fonction de ses intérêts, et de son estimation de l'état de la balance sécurité/risque. C' est ce qu'on a appelé des calculs de minimax et de maximin : minimum de risques pour maximum d'efficacité, maximum de résultat pour minimum d'efforts, en fonction de la situation.

L'entrée dans le statut d'adulte est  "méritée", ou "attestée", dans pratiquement toutes les cultures au travers de règles sociales qui comportent souvent des " rites de passage" très divers. Le nouvel adulte est désigné comme membre à part entière de son groupe socio-historique, capable d'en affronter les contraintes, d'en connaître les règles , et de suivre ou trangresser ces règles de façon responsable. L'éducation se clôt-elle par cette entrée dans le statut d'adulte? Je ne le pense pas . Ce qui est déclaré aboli à cette occasion, c'est la prise en charge du jeune par son groupe social. La balance sécurité-risque est alors organisée par et pour l'ensemble du groupe, avec des instances de surveillance, de secours, d'assistance, de suppression éventuelle d'autonomie, plus ou moins complète. Les lois, les polices, les organismes judiciaires, les institutions de santé, de secours, d'assistance peuvent demander ou décider et appliquer des mesures de restriction d'initiative, d'interdiction de telle activité, de résidence plus ou moins contrainte. Ceci, dans le but de diminuer les risques qu'encourt une personne, ou qu'elle fait courir aux autres. Mais ceci est une autre histoire...

 

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