« Sans l’école, on ne peut rien... mais l’école ne peut pas tout ! »

Ça y est, Nicolas Sarkozy, malheureux président de la République, n’est plus. Son rival l’a emporté d’une courte tête, dimanche, au second tour de l’élection présidentielle. Mais arrêtons-là cette digression, car mon propos ne vise pas de revisiter cette campagne électorale, suffisamment écœurante comme cela. Pour autant, je ne vais pas complètement tourner le dos à la question politique car l’éducation est une notion éminemment politique. Porteuse de forts enjeux : l’avenir de la nation, l’émancipation des citoyens, leur insertion dans la société et leur compréhension du monde, l’éducation ne se limite pas à la seule sphère de l’école, même considérée de la maternelle à l’université. Comme l’affirment nombre de spécialistes de la question et comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire ici[i], l’éducation est un tout. C’est à dire que cette notion ne se limite pas à la famille ou à l’école, encore moins à la seule école, mais englobe l’ensemble des influences, volontaires ou involontaires, que rencontre l’individu. Alors pourquoi le candidat nouvellement élu à la Présidence de la République, oriente-t-il son discours quasi-exclusivement  vers l’école ?

Si le nouveau président de la République semble déterminé à stopper l’entreprise de saccage de l’éducation, orchestrée par son prédécesseur, ses intentions[ii], dans ce domaine, ne m’incitent pas à me réjouir pour l’instant. Ainsi, la troisième partie des 60 engagements de François Hollande, intitulée : « Je veux redonner espoir aux nouvelles générations », se subdivise elle-même en quatre sous-parties. C’est la deuxième sous-partie, dont le titre est : « Je veux remettre l’éducation et la jeunesse au cœur de l’action publique » (engagements 36 à 40), qui porte, comme son nom l’indique sur les engagements du candidat en termes d’éducation. En réalité, hormis l’engagement n° 40, ces promesses se limitent à l’école, même si de la maternelle à l’université. Si certaines marquent un coût d’arrêt à la politique du gouvernement précédent : création de 60 000 postes supplémentaires dans l’éducation, prioritairement dans les écoles maternelles et primaires, faire en sorte que les enfants de moins de 3 ans puissent être accueillis en maternelle, révision des rythmes scolaires, réforme de la Loi LRU sur l’autonomie des universités, abrogation de la circulaire sur les étudiants étrangers... D’autres, en revanche, ne constituent pas un réel « changement »[iii], ni pour « maintenant »[iv], ni pour plus tard. Par exemple, la « priorité à l’acquisition des savoirs fondamentaux et d’un socle commun de compétences et de connaissances », la valorisation des « filières d’enseignement professionnel et technologique » ou « l’accompagnement personnalisé » pour les « élèves les plus en difficulté » s’inscrivent dans la continuité de ce que le précédent président avait annoncé. Saluons, sans nous extasier pour autant, sa volonté de transformer, « avec les enseignants, les méthodes pédagogiques ». Seul le 40ème engagement de son programme s’écarte des questions scolaires, pour évoquer la garantie d’une possibilité, « pour tous les jeunes, valides ou non, de pratiquer le sport dans un club ou une association » et le renforcement de « la solidarité de l’économie du secteur professionnel vers le secteur amateur ». Il faut pousser la lecture jusqu’à la quatrième sous-partie, intitulée : « Je veux soutenir l’accès à la culture et à la création artistique » (engagements 44 et 45), pour découvrir que « l’accès de tous à la culture », « doter le territoire d’un maillage culturel mieux coordonné et plus efficace », ramener le taux de TVA à 5.5 % pour le livre et la billetterie ou lutter « pour la survie des librairies indépendantes » font partie des engagements du nouveau président.

Centré sur l’école, le projet du nouveau président méconnait, ignore, se désintéresse, voire nie, l’importance d’autres pans de l’éducation, non seulement des enfants et des jeunes, mais aussi de tous, tout au long de la vie. Les médias, les pairs, l’environnement, l’éducation non formelle et l’éducation informelle ne sont pas évoqués. Pourtant, leur importance et leurs influences sont aujourd’hui démontrées. Comme le relève Philippe Meirieu[v], « l’action de l’école ne peut pas être totalisante, au risque de devenir totalitaire ». Pour ce pédagogue, « rien ne serait plus dangereux que le « tout école » [...] « le tout école », en effet, c’est l’enrégimentement des personnes dans une structure unique normative dont les romans de science-fiction les plus noirs nous montrent bien qu’elle est le corollaire de la dictature. [...] La démocratie doit faire de l’école un chantier absolument prioritaire, mais pas au prix de l’abolition de toute forme de pensée en dehors de l’école ! ». Ni le système éducatif, ni l’action éducative ne se résument à l’école. En dehors du champ scolaire et de la famille, le champ de l’éducation non formelle, le tiers-lieu éducatif, constitue indéniablement cette « forme de pensée en dehors de l’école » ou plutôt, ces formes « de pensée en dehors de l’école ». La diversité, non seulement des activités, mais aussi et surtout, des contacts, des modes de relations et des rapports humains qui s’offrent aux enfants et aux jeunes, participe de leur construction. Si l’école se veut d’abord l’endroit de l’acquisition des savoirs fondamentaux, le champ de l’éducation non formelle permet la prise de responsabilités, l’accession à l’autonomie, la socialisation, la prise de décisions, la confrontation, la participation... Ainsi, le champ de l’éducation non formelle couvre un large pan de l’éducation que ni l’école ni la famille ne prennent en charge. En outre, multiplier les lieux, les rencontres et les approches, se confronter à des discours et des arguments différents aide l’enfant ou le jeune à mieux comprendre son environnement et à en accepter les différences. Nuance et esprit critique se développent  alors d’autant plus.

Sauf à considérer que l’éducation se résume à l’école, « au risque de devenir totalitaire », surtout actuellement, car l’école que voulait Nicolas Sarkozy, c’était l’école du dressage, de l’obéissance, celle où l’autorité des « maîtres »[vi] serait respectée, tant par les élèves, en blouse, que par leurs parents, pas celle de la coopération, de la construction commune, de la participation. Il semble urgent, donc, au-delà de vouloir redresser l’école, de reconnaitre l’intervention d’autres acteurs dans ce domaine. De ce point de vue, vouloir transformer, « avec les enseignants, les méthodes pédagogiques » ne semble pas suffisant, mouvements de jeunesse, associations, collectivités locales, parents... œuvrent pour que l’éducation soit globale, pas seulement scolaire. L’action de l’école, pour nécessaire qu’elle soit, n’est pas suffisante, loin s’en faut. Malgré cela, le projet du nouveau président de la République, se cantonne à l’école. Par manque d’ambition ou de manière intentionnelle, ce projet contribue à ralentir la descente, plus qu’il ne constitue un véritable progrès. La formation de citoyens libres, émancipés, épanouis, capables d’exprimer et d’assumer des choix, conscients et respectueux de leur environnement se fait tant à l’école qu’en dehors de l’école. Si « sans l’école, on ne peut rien », comme aime à le dire une de mes connaissance, « l’école ne peut pas tout ! ».

 


[i] Éducation, d’un sens à la réalité, 10 mars 2012 : http://blogs.mediapart.fr/edition/eduquer-tout-au-long-de-lenfance/article/100312/education-d-un-sens-la-realite

[ii] Le programme de François Hollande, ses 60 engagements : http://fh2012.francoishollande.fr/les-60-engagements-du-projet/, consulté le 11 mai 2012.

[iii] Le terme vient du slogan de sa campagne : « Le changement c’est maintenant ! »

[iv] Idem.

[v] Site Internet de Philippe Meirieu : http://www.meirieu.com/DICTIONNAIRE/education_formelle_non_formelle.htm, consulté le 11 mai 2012.

[vi] Terme suranné, mais sciemment utilisé par le président sorti.

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