le familier, le nouveau, l'inconnu

Le jeune humain est tiraillé entre des exigences contradictoires. Il veut du familier, pour se sentir en sécurité, pour s'y reconnaître. L'odeur du vêtement de sa maman, le contact de son lit et de son nounours, le paysage de son coin à lui, la partie stable et sûre de son monde. Mais, en même temps, il est avide de découvrir, d'explorer. Les objets défendus, je veux les toucher, les prendre ; ce qui est fermé, je veux l'ouvrir ; ce qui est construit, le démonter ; je veux faire tout ce que font les grands, et tout ce que j'imaginerai.

La contribution précédente a esquissé comment, au plan affectif, la balance sécurité/risque pouvait évoluer, être gérée de plus en plus par le petit, aidé et protégé par son entourage. Ici, nous serons plus centrés sur les conquêtes de pouvoirs, de savoirs ; sur l'accession à des tâches, des rôles, des statuts nouveaux, dans des domaines toujours plus étendus.

Distinguons le nouveau de l'inconnu.Le nouveau n'est qu'une touche d'inconnu dans du familier. L'inconnu total -ou vécu comme tel-est démobilisateur, parce que non perçu (reconnu), et/ou fui d'emblée. Pour expliquer cela, recourons à la biologie. Les êtres vivants "reconnaissent infailliblement" ce qui peut satisfaire leur loi première : continuer de vivre. Ceux qui n'ont pas de système nerveux usent de mémoires physico-chimiques qui leur désignent ce qui est à prendre, ce qui est à rejeter. Ceux qui ont un système nerveux, des organes sensoriels "discernent", soit génétiquement, soit par conditionnements acquis, ce qui leur est "bon" ou "mauvais". Le "reste", nul ne sait s'il existe pour eux .Par parenthèse, je vois là l'origine de nos tenaces penchants manichéens

Un humain, c'est un être vivant. Il trie, dans son environnement, des éléments "perçus" parce que "signifiants". L'in-signifiant est laissé de côté. Mais le nouveau alerte, parce qu'incongru dans le familier. Il peut stimuler, il peut inquiéter, selon la situation et l'état du sujet qui en est surpris. L'inconnu, l'étranger, ce qui est dépourvu de tout repère, peut effrayer jusqu'à la panique ; ou attirer jusqu'à la conduite suicidaire. C'est en se ressourçant dans le familier, en affrontant le nouveau, en défiant l'inconnu "à doses supportables" que l'on apprend. On aperçoit d'emblée comment cela se compose avec les intérêts et les mobiles, avec les équilibres changeants de la balance sécurité/risque. Une ssituation perçue comme complètement familière sécurise, mais "endort", pousse vers des comportements machinaux. La nouveauté "modérée", non agressive, ouvre la possibilité de se dégager du "hic et nunc", de voir ou d'entreprendre de l'inédit en réponse à ce nouveau. Mais un "dépaysement" même léger peut suffire à jeter l'alarme, à décourager l'initiative. Jadis, l'une de mes étudiantes avait imaginé un dispositif expérimental intéressant . Ses " sujets" étaient invités à tester leurs performances de "bond" : sans élan, quelle distance maximale peur-on franchir, d'un appui à l'autre (D-G, ou G-D), en restant équilibré sur une bande tracée au sol, de 15 cm de largeur? Puis, ils étaient invités à réitérer leur performance d'une poutre à une autre, de même largeur. La grande majorité des testés refusait, ou échouait. Ici, le nouveau, la prise de risque, outre le fait que la poutre, "on peut en tomber", pouvait être la présence du "professeur" ou des camarades, la dégradation de l'image de soi. "Je sais que je peux le faire, mais..." Le nouveau, le dépaysement, ont des degrés, non chiffrables, mais observables, en ceci qu'ils modifient les conduites, parfois spectaculairement.

L'inconnu maintenant. Dans un village-vacances où séjournent 2000 personnes, notre petite éqipe se propose d'animer les activtés physiques. Un grand trampoline est là depuis l'année précédente, pas encore déballé."On n'a pas de moniteurs compétents."(la direction) "De toute façon, c'est du cirque, c'est casse-gueule." (des vacanciers). Nous déballons l'engin, nous mettons à six pour le transporter jusqu'à la plage (80 à 100m). Et puis, le plus âgé d'entre nous (cheveux blancs!) monte sur la toile et commence à sauter , deux, trois, quatre fois, et s'arrête en suivant le mouvement de la toile. Déjà, des gaminjs et des ados sont autour, des adultes suivent des yeux. Une autre d'entre nous : debout, à genoux, assise, arrêt.Encore un autre : debout, sur le dos, debout, saut hors de la toile. Rien d'acrobatique... "On peut essayer?" "Oui, mais pas plus de 5 sauts, et essayer de s'arrêter debout." Cet après-midi-là, 50 à 70 garçons et filles, quelques adultes, sont montés sur la toile. Nous retrimballons l'engin jusqu'au hangar, le plions. Le mois de Juillet de ce séjour a vu plus de 200 conquis au "tramp", aucun accident. Autant d'entrées au tennis(3 terrains équipés), deux fois plus au jogging, et à la planche à voile (20 flotteurs , pas assez), comme au tennis de table (4 tables). Des compositions de table changées au restau (on va déjeuner avec des néophytes comme soi de la même activité nouvelle), une pratique qui,selon la direction, est passée de 100 à 150 à plus de mille "s'initiant", "essayant", pratiquant".

. De nouvelles connaissances nouées, des déclarations émouvantes lors de la soirée-bilan. Une femme de 42 ans :"Je croyais que c'était pas pour moi. On m'a privée de tant de plaisirs et de conquêtes ; je ne me laisserai plus faire" Une autre; "J'ai découvert que je pouvais faire du sport avec mon fils de 15 ans, et en se régalant tous les deux, en apprenant à se connaître mieux." Un toubib, adepte du jogging :"Jamais je n'avais donné autant de consultations gratuites." "Il doit bien y avoir un club près de chez moi. On va voir en rentrant"J'en passe... Ces souvenirs, pour donner une figure concrète  aux liens entre intérêts, gestion de la balance sécurité-risque, et mise en présence de situations mixtes familier-nouveau- inconnu . Ces trois "entrées" inhabituelles d'une réflexion sur l'éducation s'évadent volontairement des discours connus ; mais il est facile d'en identifier les liens avec ce que l'on dit aujourd'hui des "capacités", des "compétences", des "savoir-faire et savoirs".

Une prochaine  contribution posera la question : "comment  faire vivre les intérêts, utiliser la balance sécurité-risque, organiser les rapports entre familier, nouveau et inconnu, en s'efforçant d'être toujours davantage "raisonnable et humain" ?

 

 

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