L'enfant : de personne à une personne

 

« Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l'autorité et n'ont aucun respect pour l'âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans. »

Socrate

 

Les conceptions sur l’enfant dans notre société ont évolué, au fur et à mesure des transformations sociétales et du progrès. Le terme enfant, lui-même trouve ses origines dans le terme latin « infans », c’est à dire celui qui ne parle pas. Plusieurs conceptions ont cohabité, voire se sont opposées tout au long de l’histoire de notre société. La pauvreté de l’actuel débat sur les questions d’éducation qui traverse (je n’ose écrire anime) la campagne pour l’élection présidentielle ne doit pas mettre de côté les conceptions sous-tendues dans certains propos. Sans revisiter l’histoire de façon exhaustive, arrêtons-nous quelques instants sur les conceptions qui ont présidé à l’organisation et aux transformations des systèmes éducatifs.

Passons très vite sur les Romains auxquels leurs lois permettaient d’accepter ou de refuser un enfant à sa naissance et sur les pères gaulois qui avaient droit de vie et de mort sur leurs enfants. Arrêtons-nous au XVIIè siècle, pendant la Contre Réforme de l’Église catholique romaine, l’enfance se, définit alors comme étant : « l’état le plus vil et le plus abject de la nature humaine après celui de la mort »[i].  Certains voient cette période comme étant « la vie d’une bête »[ii]. Dans cette perspective rigoriste, l’enfant est corrompu et inspire la méfiance. Il convient donc de lui donner une éducation serrée pour le dresser et éliminer ses instincts mauvais pour faire de lui un chrétien à part entière. Cette conception a inspiré des pratiques coercitives basées sur les châtiments corporels. Fouetter et corriger l’enfant doit l’amener à perdre sa folie originelle pour le transformer en adulte sensé. L’enfant n’est donc pas considéré en tant que tel, au temps présent, mais comme un adulte en devenir, qu’il convient de bien dresser. Cette vision extrêmement négative tendra à diminuer, sans disparaître complètement, à partir du XVIIIème siècle.

A l’inverse, une conception positive se développe à partir du Moyen-âge. Pour Erasme et les pédagogues humanistes de la Renaissance, l’enfant est une image de la perfection divine. Ils recommandent alors de prendre de grandes précautions en termes d’éducation. Au XVIIè siècle, les nouvelles congrégations enseignantes, comme les Jésuites ou les Oratoriens, défendent l’innocence enfantine qu’il faut orienter vers la piété et la morale chrétienne. Cette conception prend probablement sa source dans la dévotion portée à l’enfant Jésus.

A ces conceptions opposées succède une autre conception, née du mouvement philosophique des Lumières et basée sur la raison et la nature. Cette nouvelle conception s’appuie sur la conception optimiste développée par l’Église romaine. Elle en représente une vision laïque. La santé de l’enfant devient le centre des préoccupations. Il n’est plus possible que les enfants continuent à mourir comme précédemment. La conservation et l’éducation physique des enfants prennent une place centrale. De nombreux ouvrages traitant de la question sont alors édités, voire réédités. Le plus célèbre d’entre eux est, sans aucun doute, « Émile ou De l’Éducation », de Jean-Jacques Rousseau, publié pour la première fois en 1762. Pour Rousseau, le petit enfant est naturellement beau et bon. « Au lieu d’être cet âge porté au mal, et dont il convient de sortir le plus vite possible, l’enfance est un temps favorable d’innocence et de pureté, dans un monde corrompu ; « l’homme n’est pas né méchant, il le devient », dit Voltaire. « La nature ne nous a pas faits méchants, c’est la mauvaise éducation, le mauvais exemple, la mauvaise législation qui nous corrompent », dit Diderot. Il convient donc de laisser faire la nature et de guider avec délicatesse le petit enfant là où l’entraînent ses goûts et ses dons, pour qu’il grandisse en harmonie avec le monde qui l’entoure. Tous les artifices, toutes les entraves, comme le maillot[iii], toutes les  pédagogies fondées sur la punition et sur un dressage avilissant sont, pour ces auteurs, à proscrire.

C’est à cette époque que chaque enfant commence à être considéré, dès le berceau, comme un être à part entière qu’il convient d’aider à grandir selon sa personnalité. Les maladies infantiles et les infections ne sont plus considérées comme nécessaires et inéluctables, mais font peur et mobilisent tous ceux qui pensent qu’elles peuvent être mortelles. L’affection inquiète. La bascule est opérée : l’enfant est un être humain à part entière, qu’il convient d’éduquer en tant que tel, non seulement un adulte en devenir, qu’il est nécessaire et urgent de dresser. Cette évolution, basée sur une conception humaniste, continuera à s’installer par la suite, confirmée par l’apparition des traités internationaux qui reconnaissent le statut juridique de l’enfant[iv]. Sur le plan juridique, l’enfant a acquis des droits, inscrits dans une convention particulière : la Convention Internationale des Droits des Enfants (CIDE) et dans différents textes nationaux, tels le Code de l’action sociale et des familles, le Code de la santé publique... Sur le plan économique, non seulement l’enfant pèse dans la consommation des ménages, mais il est considéré comme prescripteur. D’ailleurs, nombre de produits et de marques ciblent expressément les enfants : jouets et jeux, vêtements, médias, activités… L’enfance représente un marché à conquérir. Sur le plan social, l’enfant est maintenant sollicité sur les questions qui l’intéressent, en fonction de son âge et de ses capacités de discernement. Les occasions de concerter et d’associer les enfants aux décisions qui les concernent se multiplient, tant dans la vie de tous les jours, que dans des espaces dédiés. Les conseils municipaux d’enfants et/ou de jeunes illustrent cette évolution.

Le XXè siècle se veut le siècle de l’enfant. L’enfant devient une personne, considérée comme telle, au temps présent et à plusieurs points de vue : juridique, économique, social… Même si, comme le remarque François de Singly[v], dans un premier temps, pendant la première modernité, de la fin du XIXè siècle au milieu des années 1960, « la qualité de l’obéissance est centrale » : « l’enfant est soumis à une autorité qui a pour but de lui apprendre à obéir à la raison ». Par la suite, pendant la seconde modernité, depuis les années 1960, l’obéissance tend à s’écarter de sa place centrale au profit de l’importance accordée au monde de l’enfant. D’obéissant, l’enfant doit s’affirmer par lui-même. Comme l’écrit François de Singly[vi], « le mot d’ordre est : « deviens ce que tu es ! » Dans le cadre d’une éducation fondée sur ce principe, les adultes ne peuvent pas se limiter à imposer, à transmettre ; ils doivent aussi créer les conditions pour que l’enfant puisse, sans attendre d’être « grand », découvrir par lui-même ce qu’il peut être ».

L’enfant n’occupe donc plus la même place dans la société qu’auparavant. Pour autant, les discours qui déplorent un déclin de l’autorité, des parents en particulier et des adultes en général, restent démagogiques. Reconnaitre l’enfant comme une personne capable d’exprimer des choix, voire des désaccords, ne revient pas à amputer l’adulte de son autorité, sauf à confondre personne avec adulte et autorité avec soumission. De plus, de tels discours nous ramènent à une époque lointaine et que l’on croyait révolue où l’enfant n’était pas un être humain en tant que tel, mais bien un futur adulte qu’il convenait de dresser, à n’importe quel prix.

 


[i] Chaduc M.T., Larralde P., De Mecquenem I. (2004), Les grandes notions de pédagogie, Paris, Bordas Pédagogie, collection enseigner, nouvelle édition.

[ii] Ibidem

[iii] Vulbeau A (1993) : Du gouvernement des enfants, Desclée de Brouwer – épi foirmation

[iv] Déclaration de Genève en 1924, par l’Union Internationale de Secours aux Enfants (UISE) ; Charte des Droits de l’Enfant en 1959, par l’Organisation des Nations Unies (ONU) ; Convention Internationale des Droits de l’Enfant, par l’ONU en 1989.

[v] De Singly F (2007), L’enfant n’est pas qu’un enfant, Grands dossiers de la revue Sciences Humaine, « L’enfant du XXIème siècle », septembre – octobre – novembre 2007.

[vi] Ibidem.

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